‹ La salamandre (volume 2)Chapitre 14 sur 46 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

La vie est un voyago:

Tâchons de l'embellir.

Poésies de l'empire.

Il s'était écoulé quelques jours depuis qu'Alice avait avoué à Paul qu'elle l'aimait. Seulement elle le pria de ne pas encore parier de la demande à son père.

Mais Paul ne la quittait pas, selon son désir. Sans cesse auprès d'elle, heureux, ravi, il avait tout à fait oublié la conversation de Szaffie; et la joie qui inondait son âme avait effacé les pensées cruelles et sombres qui l'avaient un instant ajiité.

Szaffie, lui, parut fort rarement sur le pont et même chez Je commandant. 11 se renferma dans sa chambre, prétextant une indisposition légère ; ce qui combla d'abord les vœux du bon docteur, qui n'attendait, on le sait^ qu'après cela, pour connaître Szaffie.

Mais l'espoir du vieux Garnier fut déçu, et Szaffie refusa ses soins.

Seulement une fois, Szaffie s'était approché d'Alice pour lui dire : — Alice , vous êtes heureuse, je le vois: vous Vaimez... Ne vous l'avais-je pas conseillé ! Et c'est là le bonheur, n'est-ce pas ?

Et il s'éloigna.

Alice ne répondit rien, mais elle pâlit extrêmement.

— Il me l'a conseillé ! pensait-elle. Ne croit-il pas que c'est parce qu'il me l'a dit , que j'aime Paul ? Je l'aime , parce qu'il est bon , bi'ave et loyal... Je l'aime, parce que cet amour fait mon bonheur.

Puis, après quelques minutes de silence, joignant ses mains avec force : — Oh! mourir! mourir! dit-elle en regardant le ciel.

Et pour la première fois peut-être, les attentions de Paul lui parurent pesantes. Sa présence la gêna.

Elle aussi prétexta une indisposition pour rester dans sa chambre.

— Et vous avez tort, dit le vieux docteur; car, voyez-vous, c'est aujourd'hui dimanche ; nous avons bal, ce soir, et ça vous aurait amusée : car nos mu-

LE lUT PASSE Ali GUES. 53

lins dansent cnlre eux. C'est bien naluicl, un jour consacré au plaisir.

Ceci ne décida pas Alice , qui descendit chez elle.

Et au fait, comme avait dit le docteur, ce jour était consacré au plaisir. Et une des preuves convaincantes de cette liesse était des cris perçants qui retentissaient à l'avant de la corvette.

— Grâce ! grâce! disait une petite voix faible, tout entrecoupée de larmes.

— Passez-le au grès, le vilain rat! passez-le au grès ! répétait-on en chœur.

— Oh ! vous me faites du mal ! continua la petite voix.

— Pourquoi donc , scélérat , n'es-tu pas venu laver ton groin avec les autres mousses? Tu rongeais quelque chose dans la cale, hein ?

— Mais , mon Dieu ! sitôt que maître Buyk me l'a permis, j'y suis allé.

— C'est pas vrai ! Au grès, au grès, le rat!

— Oui, oui, au grès, le rat, au grès! répétèrent en chœur une douzaine de voix au-dessus desquelles les cris aigus des mousses perçaient affreusement.

— Mon Dieu! mon Dieu! que vous ai-je donc fait, pour me faire tant de mal? cria Misère.

— Tu nous as fait que tu nous embêtes, et qu'on a bien le droit de s'amuser un peu, et que nous voulons voir de quelle couleur devient la peau d'un rat quand on la frotte avec du grès.

54 LA SALAMANDKE.

Cette plaisanterie fit rire aux larmes l'auditoire, qui couvrit de bravos et de cris la voix du malheureux entant.

Misère se débattait au milieu d'une foule de matelots et de mousses. On l'avait déshabillé en entier, sauf son pantalon, et on s'apprêtait à lui frotter le corps avec du sable et de l'étoupe *.

Enfin deux vigoureux matelots le saisirent, et tinrent immobiles ses pauvres membres si chétifs et si grêles , puis on l'étendit sur un mât de rechange.

— Tenez , tenez ! Parisien, dit le pauvre petit misérable à l'un de ses bourreaux en tremblant de frayeur, Parisien, ne me faites pas de mal, et je vous donnerai mon pain et mon vin. Je n'ai que ça, mon Dieu ! je n'ai que ça à moi : mais je vous le donnerai, si on ne me le prend pas.

— Je crois bien , vilain rat : tu irais grignoter du biscuit dans les soutes.

Ici nouveaux rires fous.

Et on jeta sur Misère une couche de sable fin et blanc.

— Oh! vous m'en jetez plein les yeux. Vous m'avez aveuglé. Grâce! grâce ! Que vous ai-je fait, dites-le moi ! Que vous ai-je donc fait ? mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu ! — cria l'enfant d'une voix déchirante et colère.

• Opération fort souvent réilcréc à bord , ot particulicrcnionl à l'égard des novices bretons.

— Frottez , frottez , maintenant , il va devenir rouge; parce que , voyez-vous, le rat marin, c'est comme le homard ; ça devient rouge à la cuisson, et ça va lui cuire, allez ! dit le Parisien.

Nouveaux rires. Et l'on commença de frotter tout le corps de Misère avec de l'étoupe imbibée d'eau de mer; mais cette eau acre et mordante, se mêlant à ce sable fin et tranchant, causait au malheureux une atroce douleur; car cette boue corrosive entrait dans les écorchures qu'il faisait çà et là.

— Voulez-vous me laisser? voulez-vous me laisser ? hurla l'enfant.

— Ah ! il est encore fameux, le moussaillon! Quand tu seras lavé, rat...

— Dieu! Dieu! que je souffre! Oh! Parisien, je vous en prie, Parisien, laissez-moi, laissez-moi! je ferai tout ce que vous me direz de faire. Tenez ! j'en mangerai, du grès, si vous voulez, Parisien; j'en mangerai , dites ? voulez-vous? Mais pas ça, oh ! pas ça!... Par pitié!,.. Oh! grâce!... Tenez! mais voyez donc... ma poitrine est au vif !

Le frottement continua ; que dis-je ? il redoubla !

— Vous ne voulez donc pas me laisser ! Mon Dieu ! si ma mère était là ! si ma mère n'était pas morte ! dit l'enfant.

Et sa figure prit une singulière expression. La douleur devint aiguë et nerveuse.

— Ah! ma mère! ma mère! on me torture... Viens me défendre, ma mère!

Elle malheureux perdait la raison. La souffrance était au-dessus des forces de cet être si débile et si frêle.

— Ah ! ça, est-il bête, ce vilain rat ! Est-ce qu'il est fou ? II n'y a pas de rate, ici ; entends-tu, sauvage ?

— Ah ! la voilà, ma mère, la voilà qui vient! Faites-moi souffrir... Oh! bien, bien! vous me déchirez tout le corps : mais ma mère vient, et vous allez voir!

Et il riait le misérable.

— Il est fou!... Regarde donc ses yeux, Parisien, dit un matelot : on dirait du feu!

Misère était tombé, en effet, dans un de ces accès de démence qui suivaient toujours le mauvais traitement dont on l'accablait.

Ses yeux brillèrent, s'agrandirent d'une manière effroyable, devinrent fixes, et un sourire pareil au sourire sardonique du mourant retroussa ses lèvres blafardes. Les matelots le tenaient toujours, mais ils ne frottaient plus.

Misère continua :

— Ma mère, c'est moi ; entends-tu, c'est ton petit Georges, qu'ils appellent Misère? je sais bien pourquoi, et qu'ils battent toute la journée. ïu viens, n'est-ce pas? Tu m'apportes des habits, car j'ai froid; du pain, car ils me prennent le mien, et j'ai faim... Dis ? tu me réchaufferas dans ton lit, auprès de la grande cheminée? dis, ma mère, n-csl-ce pas? Et puis le malin, tu me donneras du

LE HAÏ PASSE AU (iKES. 07

gâteau de bit? noir, que tu faisais pour Ion petit Georges ? Et puis, le dimanche, tu me feras prier le bon Dieu, et baiser l'enfant Jésus, dis? car ici j'ai oublié de prier. Mais non, non, tu ne peux pas venir : tu es morte, toi... Comme mon père, ([ui est mort... Il n'y a que votre petit Georges qui ne soit pas mort. Mais on le tue un peu tous les jours, entends-tu, ma mère? Ils m'envoient à toi, à toi!

Et Misère ferma les yeux.

Les matelots se regardèrent. Leur conduite n'était pas dictée par une atrocité froide, c'était gaieté brutale. Ils jouaient avec ce malheureux comme un enfant joue avec un pauvre oiseau qu'il martyrise.

Ceux qui tenaient Misère avaient les larmes aux yeux ; ils le lâchèrent, et l'assirent sur la drôme.

Ce mouvement rappela l'enfant à lui, sans le rendre à la raison. Il se releva d'un bond ; et tournant comme un bateleur avec une étonnante rapidité, il se mit à crier d'une petite voix aiguë :

— Le rat .. le rat... a de bonnes dents... Il a rongé, rongé la noix, rongé. . rongé.

El il faisait claquer ses dents les unes contre les autres avec une incroyable vivacité.

Puis, toujours tournant, il arriva au panneau de l'avant, se jeta au bout d'une corde, et disparut.

Quelques minutes encore, on entendit ces mots, pendant que Misère disparaissait dans les profondeurs de la cale.

— Rongée, rongée, la noix... Rongée, car le rat a de bonnes dents, rongée...

o8 LA SALAMANDRE.

Puis la voix s'éteignit. C'est que Misère était arrivé au fond de la cale.

Quoique le malheureux fîit dans un état de démeuce complète, pourtant une idée fixe, une idée de vengeance le dominait; et, pour l'exécution de cette idée seulement, il paraissait avoir conservé toute sa raison.

Or Misère se glissa dans une soute; et, s'approchant d'un tonneau qu'il déplaça, il s'accroupit près de la muraille de la corvette.

El, au moyen d'une tarrière et d'une scie qu'il avait dérobées, il finit d'enlamer la coque du navire, et d'y faire une ouverture de quatre pieds de long sur deux de large.

Il travaillait à ceci depuis bien longtemps ; c'était ce qu'il appelait ronger la noix.

A ce moment, le mince doublage de cuivre qui enveloppait le navire eu dehors empêchait seul l'eau d'entrer dans la corvette.

Mais au moyen d'un coup de ciseau donné dans la prejïiière planche de ce cuivre, les autres pouvaient se détacher immédiatement, et donner entrée aux lames qui devaient faire sombrer la Salamandre.

Misère prit le ciseau ; mais il s'arrêta.

Car il pensa au bal du soir.

Il attendit donc.

LE BAL

Page 1