CHAPITRE X
LE BAL
En avant deux 1
TOLBECQ.
Le soir, les matelots un peu ivres^ très gais, très hruyants, montèrent sur le pont ; puis deux Bretons de Ploërmel embouchèrent le bignoux national, espèce de cornemuse à deux becs, fort peu harmonieuse, mais aigre et criarde.
Et, pour le bal, la hiérarchie militaire avait presque entièrement disparu ; le mousse figurait modestement face à face avec le quartier-maître, qui l'avait souvent châtié; les novices recevaient les soins empressés des gabiers, et maître La Joie luimême, avec une gravité singulière, lançait des pas de bourrées vis-à-vis de maître Bouquin, qu'il avait choisi pour danseuse, et que, dans un accès de gaieté surprenante, il appelait joyeusement madame Bouquine.
Quelques vieux, vieux flambarls qui n'aimaient plus la danse, ou (jui ne trouvaient pas lesdanseu-
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ses à leur goiit, contemplaient ce spectacle, accroupis sur les bastingages, fumant leur pipe, et pour toute conversation se renvoyaient d'effroyables bouffées de tabac alternativement par la bouche et par le nez.
Le bon commandant souriait à ce tableau pastoral, content delà gaieté de ces braves gens, et seulement contrarié d'être agrafé dans son uniforme.
— Gageons, Pierre, dit le vieux Garnier au lieutenant, gageons que j'invite le commissaire à danser.
— Vous n'êtes pas galant, docteur, dit madame de Blène.
— Oh ! madame, je suis trop vieux, et je laisse cet honneur au commandant ou au premier lieutenant.
— Oh! vous voyez, commandant, dit madame de Blène, il faut eiivier le bonheur de la médiocrité; car, si le pouvoir a ses charmes, il a aussi ses ennuis.
— Madame, répondit le marquis, se rappelant la galanterie du dernier siècle ; madame, en attendant les ennuis je jouis des charmes.
Et il lui prit galamment la main.
— Oh ! quelle folie, commandant ! danser à notre âge...
— Le cœur ne vieillit pas , objecta spirituellement M. de Longetour.
— Le cœur, bien, commandant; le cœur... mais il s'agit des jambes.
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— Oui, mais vous donnez du cœur aux jambes, riposta le marquis avec celle piquante étourderie qui rappelait les beaux jours du maréchal de Mirepoix.
Il n'y avait rien à répondre à cela ; il fallait se rendre... Madame de Blène se rendit.
— Mais vraiment, commandant, je refuse; ma nièce est souffrante...
— Du tout, dit le docteur ; je viens de chez le commandant, j'ai écoulé à sa porte, et elle dort... elle dort parfaitement. Ainsi, madame, pas d'excuse... — Commissaire, voulez-vousme faire l'honneur de danser cette contredanse avec moi ?
— Allons donc, vous plaisantez , dit le commissaire.
— Mais du tout ; il faut bien faire un vis-à-vis au commandant et à madame... et vous êtes forl bien. Oui, commissaire ; il ne vous manque, par exemple, qu'un bolivar et des marabouts.
— Mais j'y pense, dit Merval, si on réveillait mademoiselle Alice.
— Au fait, dit le bon lieutenant qui cherchait Paul des yeux.
A ce moment le bignoux avait cessé sa musique discordante, les danseurs reprenaient haleine, et il régnait un de ces brusques silences qui surprennent quelquefois les assemblées les plus tumultueuses.
Alors on entendit un éclat de rire grêle, morilant, qui semblait venir du ciel.
Puis CCS mois loinbcrmt du li.iiit des mais :
— Ali... uli... ail... le rai a de bonnes dents; il a rongé... rongé la noix: la noix est rongée; gare au Iroii. . Le rat avait de bonnes dénis.
L'équipage, l'élat-major, tout le monde resta pétrifié, tachant de découvrir de quel endroit venait celle voix élrange.
Puis on entendit comme le bruit d'un poids assez lourd qui tombait à la mer. Le lieutenant courut au couronnement, regarda et s'écria :
— Un homme à la mer... Puis, immédiatement après, avec le plus grand sang-froid : — Aux pompes! Gréez les pompes !
Il est impossible de décrire l'effet que produisirent ces paroles, répétées de bouche en bouche.
— Aux pompes! aux pompes ! cria encore le lieutenant en se précipitant vers l'avant. — Voulez-vous donc couler sans avoir essayé d'échapper à la mort ?
A peine ces mots étaient -ils prononcés, que le calier, maître Buyk, parut sur le pont.
— Il y a, cria-t-il, quatre pieds de bordage en dérive, et la cale s'emplit !
— Aux pompes... tout le monde aux pompes! répéta le lieutenant. Les embarcations à la mer, et peine de mort pour le premier qui abandonnera le navire avant son tour.
Cette voix connue et le sifflet de maître La Joie mirent autant d'ordre qu'on en pouvait espérer; les pompes furent mises en jeu, et on s'occupa de met-
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ire les embarcations à la mer. A ce momeiil, l'.uil allait qiiillcr le pont ; son père l'apereul.
— A votre poste, monsieur... A l'avant! lui dit- il.
— Mais, mon père; Alice...
— Monsieur! m'enteudez-vous? répéta Pierre d'une voix tonnante.
Paul ne put répondre un mot ; et, entraîné par cette habitude d'obéissance passive, il courut à son poste. Il rencontra la tante d'Alice, madame de Blène, quifaisaittous ses efforts pour rompre la couche épaisse de matelots qui lui barraient lepassiige. Ces braves se pendaient aux cordes des pompes.
— Vous ne pouvez passer, madame, lui dit-il.
— Mais au nom du ciel! ma nièce... Alice...
— Elle est en sûreté, madame ! Si la corvette coule, on sauvera d'abord les femmes.
— Mais , mon Dieu ! mou Dieu! je veux la voir, je veux passer.
— C'est impossible, madame : vous arrêteriez le service, et le peu de chance de salut que nous avons dépend des pompes. — Allons , allons , mes garçons, courage, dit Paul en donnant l'exemple d'une prodigieuse activité.
Le lieutenant, son porte-voix à la main, était calme au milieu de cet affreux danger; de minute en minute il se penchait pour voir les progrès de l'eau qui gagnait déjà la batterie , et de temps à autre donnait les ordres nécessaires pour éviter la confusion.
Et cet admirable équipage avait été si bien hal)itué parlai à une exacte et sévère discipline, que cette manœuvre, d'où dépendait la vie de tous, était faite avec autant de silence, de sang-froid que s'il se fut agi d'un simple exercice.
Le lieutenant, absorbé par une surveillance de toutes les secondes, n'avait pu s'occuper du commandant, qui perdait la tête et était complètement démoralisé.
Pierre chercha des yeux l'cx-débitant. On venait alors de mettre la yole à la mer. Le marquis, s'en étant aperçu, enjambait déjà le plat-bord pour s'y jeter, lorsque Pierre l'arrêta par un pan de son habit.
— Où allez-vous donc , monsieur ? lui dil-il.
— Parbleu ! je me sauve, vous le voyez bien. Lâchez-moi donc, nous coulons,
— Misérable! murmura le lieutenant en le ramenant de force sur le pont.
— Je suis votre commandant, et je vous ordonne de me laisser, reprit l'autre en se débattant.
— Mais tu ne sais donc pas , malheureux, que le premier homme qui abandonne le bord avant les femmes et les mousses, est puni de mort? Tu ne sais donc pas (jue le commandant est le dernier, entends-tu, le dernier qui doive quitter son bâtiment?
— Mais je ne veux pas mourir, moi! Eh bien! oui, j'ai peur, là ! je suis indigne de commander; je donne ma démission. Laissez-moi me sauver! répondit le marquis.
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El l'ex-ilébilanl làcliail d'échapper aux mains de Pierre, qui tremblait que l'équipaiic ne s'aperçut de ce débat.
— Sauve qui peut! sauve qui peut! cria enfin le marquis en délire à un moment où. la corvette s'inclina et parut s'abîmer.
— Tais-toi! dit Pierre en mettant violemment la main sur la bouche du marquis; tais-toi, inlàine! Ce cri de lâcheté est toujours puni de mort! Il va rêlre, car je l'ai promis que tu ne déshonorerais pas tes épaulettes !
Et Pierre , exaspéré , furieux , lira son poignard pour en frap[ er le commandant. Heureusement la lame glissa et ne fit qu'effleurer le bras du vieillard.
— Lieutenant, eh bien! lieutenant ! dit La Joie en se précipitant sur Pierre.
— Le misérable veut m'assassiner! cria le marquis pâle et tremblant.
Pierre revint à lui, et continua, avec un accent de colère simulée :
— Pourquoi, aussi, commandant, ne voulez-vous pas sauver mon fils, et lui donner l'ordre de s'embarquer dans la yole ?
Par cet admirable mensonge, par cette interprétation naturelle donnée à sa conduite , Pierre sauvait l'honneur deson commandant, mais il se perdait.
— Mais vous savez, lieutenant, que les olficicrs s'embarquent toujours les derniers , et M. Paul est oflicier, dit La Joie eu tenant toujours Pierre par le milieu du corps.
— Retirez-vous, maître, dit Pierre à La Joie en paraissant se remettre ; mon amour pour mon fils m'a emporté. Je suis coupable, commandant, je me résigne à mon sort. Voici mon poignard.
Le marquis, stupéfait, prit machinalement le poignard.
A ce moment, maître Bouquin accourut tout essoufflé.
— Commandant, c'est tout au plus si les pompes franchissent, lui dit-il.
Maître Buyk, après s'être afifalé le long du Lord, tâche de clouer une plaque de plomb sur la voie d'eau.
— Voici les ordres du commandant, reprit froidement Pierre : que les pompes ne s'arrêtent pas. Monsieur Merval, faites brasser le grand hunier sur le mât; nous allons mettre en panne pour nous reconnaître un peu. Faites continuer les préparatifs que l'on a commencés pour mettre la chaloupe à la mer, monsieur Bidaud , et allez à la cale voir ce que l'on gagne d'eau. Maître Bouquin, que l'ordre règne dans la batterie; faites veiller des hommes aux palans. Si la circonstance l'exigeait, nous nous allégerions de notre artillerie, et vous, maître Calfat, entendez-vous avec le maître charpentier pour remédier au plus tôt à cette avarie.
Et ces détails, arrêtés, minutieux, ces ordres précis et exacts , étaient donnés de sa voix ordinaire sans la plus légère émotion.
Mais le danger paraissait toujours imminent.
NAUFAAGE. Q7