CHAPITRE XII
Sancta simplicitas! Il n'est pas question de cela^ Témoignez, sans en plus savoir.
Goethe, Faust.
Si le rez de Cléopâtre eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé.
Pascal, Pensées.
En effet, quand Szaffie descendit chez Alice, les pompes commençaient à franchir ; on avait réussi à fermer les fenêtres de Tarrière, et l'on avait fait incliner la corvette sur le flanc opposé à la partie attaquée, afin de remédier à l'avarie. Au bout d'une heure, le calme étant rétabli à bord, la Salamandre en bonne route, Pierre donna ses dernières instructions à Merval, et descendit chez le marquis.
A sa vue, la commandunl eut un cruel serrement <le cœur.
— Monsieur, lui dit Pierre, pardonnez-moi, car j'ai été sur le point de commettre un crime ; mais w.iis l'avez voulu
Le bon Longetour, se levant, répondit : — Vous auriez dû respecter mes cheveux gris, lieutenant, seulement mes cheveux gris ; car je sens bien que, comme commandant, je ne mérite que votre méj)ris ; que vous faites tout ce que vous pouvez pour excuser mes bévues aux yeux de l'équipage. Je sais que, grâce à vous, je passe même pour entendre quelque chose à mon affaire ; qu'au moment même où ma lâcheté vous révoltait, vous vous êtes sacrifié pour moi : je sais tout cela, mon ami : aussi je dois excuser un moment de vivacité... Donnezmoi donc votre main ; allons et n'en parlons plus.
— En vérité, monsieur, dit Pierre en lui serrant la main, je n'ai pas le courage de vous en vouloir; et, pourtant, savez-vous ce dont vous serez cause ?
— JNon, mon ami; du tout, du tout.
— Grâce à vous, monsieur, mon enfant, mon pauvre Paul sera bientôt orphelin.
— Grand Dieu ! Expliquez-vous.
— Youlez-vous lire ceci ? dit Pierre en présentant au marquis un livret de marin.
Le commandant prit et commença :
« Tout officier qui, dans un combat ou dans un naufrage, refusera d'exécuter un ordre du commandant ;
« Tout officier qui portera l'épée ou la main sur son supérieur pendant le service, sera... »
ï.c commandant ne put achever, pâlit, et fut oMigé de s'appuyer sur le dos de son sléj^e. Pierre reprit le livret et continua sans émotion :
— «Cet officier serapum de mort.>y Et il posa le livret sur la table.
Le commandant tomba anéanti dans son fauteuil ; Pierre croisa ses bras et lui dit :
— Vous voyez, monsieur : la loi est formelle à cet égard. Or j'ai porté mon poignard sur vous; tranchons le mot, j'ai voulu vous assassiner, vous, commandant du navire, en plein pont, à la vue de tout l'équipage, dans un de ces moments où. il faut que la discipline la plus sévère, la plus absolue, règne à bord. Je vous le répète, la loi est formelle: Peine de mort!
— Mais c'est impossible ; mais, excepté La Joie, personne ne vous a peut-être vu.... mais d'ailleurs je ne porterai pas plainte. Ainsi....
— Tout s'est passé devant nos matelots ; et vous ne porteriez pas plainte, que le bruit public m'accuserait, que moi-même, monsieur, je me constituerais prisonnier.
— Et moi, monsieur, je dirais hautement au conseil : Tout ceci est arrivé parce que je me suis conduit comme un lâche, parce que j'ai voulu abiindonner mon bord, et mon lieutenant s'y est opposé; c'est donc moi qui mérite la mort. Car enfin je n'ai pas Thabilude du leu ni de l'eau, c'est
74 LA SALAMANDBE.
vrai ! s'écria le digne marquis en se levant ; j'ai peur d'un naufrage ou d'un boulet, c'est encore vrai, mais il ne sera pas dit que j'aurai été assez misérable pour laisser fusiller un brave militaire, un père de famille, un loyal marin comme vous, Pierre.
Et, pour péroraison, l'excellent homme se jeta tout eu larmes dans les bras du lieutenant, qui, tout éuiu^ lui répondit :
— Remellez-vous, commandant. Vous êtes bon, sensible : vous avez des qualités que je respecte ; dans toutes les positions du monde, excepté dans celle de capitaine de frégate, vous seriez très bien, très honorablement placé. Enfin c'est un malheur, la faute est faite : il n'y a aucun remède. Mais je vous jure, sur Dieu et l'honnetir, que je n'aurai pas dans le cœur le moindre sentiment de haine contre vous à mou dernier moment.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! disait le bon commandant en pleurant à chaudes larmes ; malheur, malheur à moi ! — Encore une fois, Pierre, reprit le marquis en essuyant ses pleurs, ce ne sera pus, ça ne peut pas être.
Pour toute réponse, Pierre prit le journal du commandant, et écrivit ce qui suit :
— Aujourd'hui, le nommé Huet (Pierre), âgé de quarante-tleux ans, né à Quimperlé, chevalier de la Légion-d'Honneur, lieutenant de vaisseau, embarqué comme mon second à bord de la corvette de S. M. la Salamandre, s'élant oublié jusqu'à porter un coup de poignard à moi capitaine des
vaissraiK du voi, conimaiulaiil l;i(lile corvette, dans l'exercice de mes fonctions, revêtu de mon uniforme ; ce crime ayant été commis parce que je me refusais à donner l'ordre de faire sauver son lils, aspirant à bord : j'ai convoqué, pour demain, un conseil de guerre extraordinaire , afin de connaître de ce délit, et prendre des mesures convenables ; le prévenu étant en cas de récidive, et ayant déjà gravement manqué à la subordination, en interrompant mon commandement en plein pont. Et j'ai ordonné provisoirement que ledit Pierre Huet cessât ses fonctions, et fût retenu prisonnier dans sa chambre jusqu'à nouvelles informations.
Fait à bord, le, etc.
Signé : le capitaine de frégate, commandant la corvette de S. M. la Salamandre.
Vuh Pierre se leva, et dit au commandant :
— Youlez-vous signer ceci ? Je l'ai rédigé moimême, parce que vouii n'auriez pas su la forme de cette déclaration,
— Jamais, jamais, s'écria le marquis après avoir lu.
— Votre résistance est inutile ; car, à l'heure qu'il est, dit Pierre, d'après mon ordre, le lieutenant Bidaud consigne la même chose sur le journal del'état-major, qui fait foi comme le vôtre.
— Alors, dit le marquis, je vais écrire au bas... toute la vérité...
— Monsieur, s'écria Pierre, devenant rouge de
7(i LA SALAMANDRE.
colère, oserez-vous donc consigner l'acte de lâcheté la plus inouïe sur un des journaux de la marine française? Savez-vous que ces journaux-là seront peut-être un jour de l'histoire,, monsieur !
— Vous y consignez bien un mensonge ?
— Ce mensonge ne me déshonore pas. On pourra lire sur le journal de la Salamandre : — Pierre Huet, entraîné par son amour pour son enfant, s'est oublié jusqu'à frapper son commandant ; il a été puni, et est mort en brave. — Mais on n'y lira pas : — Un commandant de la marine française est le seul , est le premier qui ait crié sauve qui peut à son- bord.
Non, non, dût la foudre m'écraser à l'instant, vous n'ajouterez pas un mot, et vous signerez ceci sans tarder. Car enfin, pensez-vous, monsieur, que depuis une heure vous parlez supplice avec un condamné à mort ? Et, dit Pierre, en se calmant, j'aime mieux un autre sujet de conversation.
Le commandant signa ; il sanglotait.
— Bien, dit Pierre. Maintenant j'ai une grâce à vous demander; c'est que mon fils ignore ce qui s'est passé, son âge l'empêche de faire partie du conseil, et je connais l'équipage, mes boiis flambarts, le pauvre enfant ne saura rien avant notre arrivée à Smyrne, oii se trouve la division qui fournira le conseil supérieur destiné à me juger en dernier ressort ! Encore un mot, commandant; depuis cinq ans je soutiens un vieux matelot invalide, brave et honnête homme , qui n'a (jue moi au monde pour
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s'intéressera lui. Il se nomme Gratien, et demeure à Brest. Promettez-moi de me remplaeer auprès de lui, car, sans cela, il mourrait de faim. Allons! c'est dit? adieu, commandant. Je me rends dans ma chambre; je dirai à Paul que vous m'avez ordonné les arrêts pour une faute de service. M. Bidaud fera la route et le point ; il en est, je crois, capable. Pierre sortit, et le marquis resta plongé dans de douloureuses réflexions.