‹ La salamandre (volume 2)Chapitre 19 sur 46 · CHAPITRE XII J · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII J

PRESSEiSTIMENTS.

Hélas! vous m'avez aujourd'hui sauvé la vie; vous avez (iétourué do moi le poiguard de l'assassin. Pouniuoi avez-vous arrêté K' ooup? Toute incertitude serait finie, et, pure de tout reprociio, je reposerais traniiuillement dans le tombeau.

Souiller, Marie Stuart.

Hélas! ces larmes! si tu savais que de flots il en sera versé !

Byron, Cain.

Enfin nous voici encore une fois en route, chère et digne Salamandre. Tu as été, il est vrai, un peu retardée par le vouloir de Misère.

Pauvre Misère , dors en paix dans ta sépulture transparente. Ton idée était bonne , mais, enfant, tu t'es trop bâté d'en annoncer l'exécution. Deux minutes de sjience, et tes projets réussissaient au gré de tes jeunes désirs. Pourquoi te jeter à la mer, ne pas attendre, ne pas rester à la cime du grand mât ?

Peu à peu, tu aurais vu s'abîmer la corvette, et cette foule qui t'avait battu si souvent ! celle foule que, toi faible enfant, tu dominais de la hauteur immense du grand mât et de ta vengeance ! Jeunesse, amour, beauté, gloire et génie, tout s'engloutissait sous tes pieds, et toi qu'on méprisait, toi mousse, toi géant, tu contemplais d'en haut cette longue et douloureuse agonie.

Et puis le mât à son tour s'abaissant, disparaissait peu à peu. Et enfin arrivait le moment oii , seul , sur l'immensité de la mer, effleurant son niveau, tu aurais paru marcher sur les ilols, à l'inslar de Saint- Jacques , et pu crier miracle.

Et dire pourtant que tu as maladroitement sacrifié tous ces avantages au plaisir de lancer, du haut de Ion mât, je ne sais quel pitoyable jeu de mots sur une noix rongée par un rat.

Enfin , vogue, vogue, bonne Salamandre. Nous approchons de la côte d'Afrique, et la brise se fait.

Qui croirait, à te voir si tranquille^ si calme, qu'il y a dans ton sein des passions qui fermentent, des cœurs qui se brisent, des pensées de mort, des cris et des larmes ?

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Mon Dieu! tout cela ne rend ni ta coque moins noire, ni Ion gréement moins lin, ni la voilure moins élégante !

Qu'on s'égorg^e, qu'on pleure du sang, ton enveloppe, nette et froide, ne trahit rien.

Et pourtant peut-être, ainsi que ces fées des ballades si fraîches, si roses, qui, vêtues d'or et d'azur, forment des danses magiques sur le lac solitaire, effleurant à peine sa surface limpide du bout de leurs pieds blancs et délicats; et qui pourtant, gonflées de rage et de fureur, se changent en larves et en goules hideuses, dès que la luneselève sanglante derrière les noirs sapins de la forêt...

Ainsi peutêtre ce monde en miniature qui, il y a peu de jours, se pressait, s'agitait, s'aiinait ou se cherchait à ton bord; ces dévouements, ces amitiés, ces amours, tout cela n'attend-il peut-être aussi qu'une lunesanglante,pourfouleraux pieds, comme dans la ballade, fleurs et parfums, écharpes flottantes et brillants insignes, pour changer en cris de meurtre et de désespoir ces doux mots qu'on se dit si bas, ces protestations qu'on se fait si haut, pour changer en morsures cruelles et acérées ces douces morsures que fait une bouche caressante, et qui laissent, sur une peau satinée, des traces si chères aux amants.

Mais que dis-je, bonne Salamandre ? Peut-être est-ce au contraire un soleil radieux et pur qui se lèvera au lieu de cet astre funèbre de la nuit;

Un soleil étincelant qui pétille et scintille sur les

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va}^ lies en mille reflets brises, rompus , ardents , éblouissants ;

Un soleil bienfaisant qui réchauffe de sa lumière dorée la nichée de petits alcyons que la mer emporte et balance dans leur nid tout tapissé des lichens verts à fleurs roses.

Car, enfin, ainsi que disait Paul à Szaffie, tout n'est pas hiver et ténèbres, il y a un printemiis et un soleil aussi ; ou mieux, des compensations- Car si Alice est encore en proie à un spasme nerveux et violent qui l'agite depuis que Szaffie l'a emportée mourante dans la batterie pour la confier aux soins empressés de sa tante chérie;

Si Alice, n'ayant plus sa raison, tressaille et rit douloureusement au milieu d'un effrayant délire;

Si Paul, respirant à peine, les yeux baignés de larmes, a passé le jour et la nuit entière assis à sa porte, prêtant l'oreille et sentant son cœur se briser à chaque cri convulsif que poussait la malheureuse jeune fille, qui, selon sa promesse, doit être sa fiancée, à lui l'amant de son choix, car elle doit être sa fiancée, à moins de passer pour infâme : elle l'a dit...

Si Pierre Huet, seul dans sa chambre, sa tête appuyée dans ses mains, songe que dans un mois il sera fusillé comme un criminel, parce que son supérieur s^est conduit comme un lâche ;

Si le pauvre marquis, contemplant avec horreur sa position, sevoit,luibonhomme,sans méchanceté, cause de lu mort de sou lieutenant , qu'il aime de

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loul SOU cœur et qu'il tremble de ne pouvoir sauver...;

Si l'équipage, muet et morne, paraît frappé d'avance du coup qui doit atteindre Pierre, Pierre que les matelots plaignent sans l'excuser, tant est enraciné cliez eux, grâce aux efforts constants du lieutenant, le respect du au chef et l'horreur de l'insubordination ;

Si ces braves gens regardent Paul d'un œil d'intérêt en suspendant la conversation commencée quand il s'approche d'eux, de façon que le pauvre enfant est le seul à bord qui ignore le sort futur de son père ;

Si le bon vieux Garnier, tout en prodiguant les soins les plus paternels à mademoiselle de Blène, se dit : — Ceci n'est pas clair ; il y a quelque infamie là -dessous; Pierre est incapable d'avoir manqué à ce point au commandant : et cependant on l'a vu... Pauvre... pauvre Pierre ! qui aurait pensé que lu dusses finir ainsi : fusillé comme un chien !

Si le commissaire, l'enseigne Merval et Bidaud, quoique sympathisant peu à ces douleurs si généralement senties, ne pouvant échapper à cette tristesse contagieuse répandue à bord depuis les derniers événements, sont aussi taciturnes et moroses, comme pour ne pas contraster avec l'affliction générale ;

Si , enfin , tant de calamités et de lugubres réflexions assombrissent l'intérieur autrefois si gai do Id Scdaniandre :

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Par cette loi des compensations, Szaffie est froid et impassible, et promèue partout et sur tout son regard à'aigle.

Comme dans sa haine profonde il enveloppait le genre humain, tout ce qui, directement ou indirectement, affligeait le genre humain, était pour lui une joie et un sujet d'étude.

Et je ne sais par quelle infernale prévision il pressentait d'affreux événements... Le ciel était sombre et couvert ; le vent commençait à siffler ; la mer à mugir sourdement.

Et comme ces tigres qu'une inconcevable faculté guide et attire autour du logis des mourants, Szaflie se promenait sur le pont de la corvette, en y évoquant déjà dans sa pensée de funèbres images.

Ses pas semblaient arrêtés et lourds comme ceux de la statue du commandeur de don Giovani.

Il était pâle, et un sourire sardonique errait sur ses lèvres minces et rouges.

— Je n'ai jamais cru aux pressentiments, disaitil; mais qui m'expliquera pourquoi j'ai la conscience d'être à la veille ou au moment de quelque effroyable catastrophe ? Chose bizarre; j'éprouve une sensation intime, poignante, aiguë, dont je ne puis me rendre compte

Et si j'allais mourir... Mourir! déjà mourir!... Ce serait affreux... Oh! non, non; je me fie à mon étoile. Et puis Satan en pleurerait, comme disent les bonnes gens, ajouta-t-il.en riant.

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