CHAPITRE XIV
Le mal que nous faisons ne nous attire pas tant de persécutions et de haine que nos bonnes qualités.
La RocHEiOLCAUU), Maximes.
Swift, n'étant ni jeune, ni beau, ni riche, ni même aimable, inspira les doux passions les plus extraordinaires dont on ait ouï parler, celles de Vancssa et de Stella.
Byron, Mémoires.
La brise soufflait toujours violemment du nord, le ciel était obscur, la mer grosse, et le vent soulevait les longs cheveux bruns de Paul, qui, appuyé sur une des caronades de la batterie, paraissait abîmé dans une contemplation douloureuse.
Sa figure, ordinairement rose, calme et souriante, était d'une pâleur mortelle; des larmes sécliécs luisaient sur ses joues, et ses yeux ardents ne quittaient pas un anneau qu'il tenait à la main.
La lêle du pauvre enfant s'égarait ; c'était l'anneati de sa mère (ju'Alicc venait de lui rendre en
fi.
ajoutant : — Je n'en suis plus digne, F^aul, oubliezmoi.
Derrière Paul , le contemplant, immobile, était Szaffie.
Il s'approcha.
— Qu'avez-vous, Paul ? vous paraissez accablé.
Paul tressaillit, cacha son anneau, et répondit : — Je n'ai rien, monsieur.
— Yotre figure est altérée pourtant. Est-ce parce que le commandant a puni votre père de quelques jours d'arrêts? — Paul, on le sait, ignorait la scène du coup de poignard et ses conséquences. — Mais, reprit Szaflie, c'est une suite de la hiérarchie militiire; le lâche punit le brave, c'est dans l'ordre. Votre père se sacrifie pour ce vieillard imbécile. Car je sais tout; et, pour prix de son sacrifice, il sera peut-être perdu un jour. Mais tout cela suit la marche naturelle des choses humaines, Paul.
— C'est vrai, monsieur ; vice , crime , infamie , voilà les seules choses qui ne trompent jamais , qu'on retrouve telles qu'on se les est figurées.
— Oh là ! Paul! que veut dire ceci ? La sagesse vous est venue vite depuis l'autre jour, enfant.
— Oh! c'est que maintenant , ajouta Paul avec un rire amer et poignant , c'est que maintenant je suis digne de vous comprendre. Oui , je commence à douter de tout, de moi-même.
— Paul, c'est un grand pas.
^- Ouij à douter de tout, monsieur ; à me de-
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maiuler s'il n'est pas impossible qu'un serment fait sur la cendre d'un mort, sur un souvenir sacré, ne soit pas... Mais dites-moi , vous que l'expérience a dû instruire, dites-moi: pour être aimé d'une femme , ce n'est pas assez, n'est-ce pas? que d'être loyal et dévoué , de ne vivre que pour elle , de voir en elle son avenir, sa croyance , son Dieu? Ce n'est pas assez, n'est-ce pas ? Mais par pitié , répondez, répondez !
— Ecoutez-moi, Paul. Supposez par la pensée un homme d'un génie immense , d'une beauté parfaite , d'une richesse royale , d'une âme sublime. Eh bien! Paul...
— Hélas, monsieur! faut-il donc tout cela pour être aimé ?
— Il faut tout cela , Paul , pour se voir souvent sacrifié à un être dégradé, stupide et difforme.
— Oh! monsieur ! c'est une cruelle raillerie.
— Je ne raille pas, je parle vrai ! Paul, il n'est pas donné aux passions de l'homme ou de la femme de s'arrêtera un terme, tel complet qu'il soit; l'aclivité de l'esprit humain ne s'éteindrait pas même dans la possession d'un être idéal. Ainsi , Paul, une femme arrivant à rencontrer une perfection , ne s'en tiendra pas là : par cela même qu'elle n'aura plus rien à chercher au-dessus, elle cherchera au-dessous, et se jettera dans les contrastes. Or une fois aux contrastes, les plus Iranchanls sont les meilleurs ; c'est l'histoire de la femme de Joconde: — car, sous un vernis de fadeur et de lé-
jjèrelé , il y a là une vérité bien profonde et bien vraie, soit qu'on l'applique au physique ou au moral. Avez-vous lu Joconde, Paul?
— Non monsieur.
— Ebbien ! Joconde était un prince riche, beau, aimable et spirituel. Il quitte sa femme pour faire un voyage ; elle était encore chaude de ses baisers d'adieu qu'il revient à l'improviste, — et la trouve couchée avec un laquais crétin , idiot et difforme.
C'est, comme je vous le disais, l'irrésislible besoin des contrastes. C'est encore cet ancien symbole du fruit défendu , appliqué au moral ; c'est encore l'amour de l'imprévu, du bizarre, qui leur fait mettre des pagodes et des monstres sur leur cheminée ou dans leur lit.
— Oh ! c'est horrible ! horrible ! dit Paul en cachant sa tête dans ses mains.
— Et, je vous le répète, ce que je dis de la difformité physique, s'applique bien mieux encore à la difformité morale : mais c'est une recherche. — Pour en revenir à l'homme complet que nous supposons, figurez-vous, Paul, notre type idéal, notre grand homme, amant passionné d'une femme jeune et belle : mais cette femme aura mille moyens de fouler aux pieds cet homme dont la supériorité l'écrase et la blessera toujours : et elle les emploiera. Car il n'y a chez la femme qu'un sentiment profond et inaltérable , c'est celui de l'amourpropre.
Songez donc, Paul, que d'un baiser elle pourra
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faire un sot, un crt'lin, plus grand que lui grand homme; plus grand, Pan), surtout à ses yeux à lui, qui se verra sacrifié, qui verra un crétin jcuir du bonheur qu'on lui refuse.
Alors, Paul, voyez les tortures, écoulez les cris, les sanglots de ce grand homme, qui aime avec plus de frénésie encore depuis qu'on le délaisse! Le voilà qui renie sa gloire, son nom célèbre, son génie, sa beauté, sa richesse ; le voilà qui se maudit, lui Byron, lui Bonaparte, lui Danle, lui... que sais-je moi? Le voilà qui s'abhorre, le voilà, par l'infernal caprice de cette femme, amené, lui si grand, à donner avec délices son sang, son âme, s'il le pouvait , pour être stupide pendant une heure, une seconde, toute sa vie ! puisque sa maîtresse aime les gens slupides, et qu'elle n'aime plus les grands hommes.
Et vous croyez, Paul, qu'il existe une femme capable de résister à la jouissance de se dire : — Par un caprice frivole, caprice né en lissant mes cheveux ou en chiffonnant une écharpe; moi, moi femme faible, obscure et sans nom, j'ai amené l'homme qui fait l'orgueil, l'éclat et la gloire d'une nation, d'un monde, d'un univers! à maudire ces donsdivins, l'envie des hommes, l'admiration des autres femmes ; à les maudire et à crier les mains jointes, à genoux, les yeux en larmes: Mon Dieu! mon Dieu! fuis-moidoncaussiabjectque tu m'as fait puissant; et ellem'aimera peut-être! — Non, non, aucune fille d'Eve ne résisterait à cette tentation; Paul!
vS8 LA SALAMAXDRK.
— Mais, au nom du ciel! que faire donc? que croire ?
— Un vieux vers hindou le dit : S'attendre à tout^ pour ne s'étonner de rien.
— Mais c'est le doute, cela : c'est l'incrédulité qui ronge le cœur.
— Oui, Paul ; tant qu'on a un cœur. Mais après? Mais quand on n'en a plus, de cœur; quand, flétri, desséché, il est mort, insensible et froid, on défie le monde et ses déceptions : car alors ce cœur n'est plus qu'un cadavre que l'on expose aux tortures sociales, — et l'on rit.
— Mais c'est infâme ! cria Paul comme en délire. Pour être aimé, la vertu, l'honneur, l'amour, la pureté, ne sont donc rien? Il faut donc de la corruption, des vices?
— Oui, Paul. Le vice, le vice élégant plaît beaucoup aux femmes. Le vice suffit pour une liaison ordinaire ; mais pour une grande, une frénétique passion, une passion chaude et ardente, il faut le crira?.
Une âme corrompue, insolente et sceptique les intrigue et les amuse : une âme criminelle les effraie. Or, chez elles l'amour est presque toujours terreur ou curiosité. Lauzun et Richelieu pour le vice, les héroïques brigands des Calabres et de l'Espagne pour le crime, voilà mes exemples, Paul.
— Ainsi, dit Paul dont le cœur se contractait affreusement, pour être heureux avec elles...
— Oh ! Paul ! vous demandez là beaucoup. Pour
Aire lienroiix, il faut voir dans la femnio un fait; par amour-propre ne posséder qu'une l'ois, défiant ainsi ce qu'on appelle une trahison; dire après : Merci ou adieu; et changer souvent.
— Mais si l'on aime, si l'on aime avec délire, avec passion ?
— Vous me demandez le moyen d'être heureux, Paul? les vrais bonheurs sont négatifs, sont dans l'insensibilité morale : aussi faut-il dépouiller vite, et user, n'importe sur qui, ce superflu de passion, de délire, comme vous dites.
— Mais, au nom du ciel ! que reste-t-il donc alors ?
— Il reste des sens à satisfaire, tant qu'on a des sens ; et quand on n'en a plus, le passe-temps d'analyser de sang froid ces êtres si inexplicables, en les faisant passera votregré, ou au leur, par toutes les émotions, des plus douces aux plus cuisantes ; puis, de leur raconter, après, comment votre passion n'a été qu'une étude psychologique; comment de leur âme, que vous rendiez heureuse ou souffrante, vous aviez, fait un livre oii vous lisiez; et que, tout étant lu, il fallait fermer le livre ou le déchirer.
Paul était dans un état impossible à décrire. Pour la seconde fois, cet homme implacable le tenait sous son infernale obsession. Mais, ce qui faisait entrer plus avant au cœur de Paul l'amertume de ces effrayants paradoxes, c'était le souvenir de la conduite d'Alice et un soupçon vague, un instinct in-
définissable qui lui disait qu'elle si pure, si aimante, devait pouilaiit servir d'appui, d'exemple à cet atroce système ; aussi, éperdu, fasciné, il tenta un dernier effort, avec cette rage froide du joueur qui, avec son dernier louis, met sa vie sur une carte.
— Monsieur ! dit-il à voix basse et sourde, sortons des généralités, arrivons à une chose personnelle, à moi. Tenez, monsieur! j'aimais une jeune fille, belle, pure et chaste. Oh ! je l'aimais avec cette passion, même avec respect : car je l'aimais au nom de ma mère, monsieur! Comprenez-vous bien : au nom des vertus de ma mère ?
Un jour que je souffrais , oh ! je souffrais beaucoup ! j'avais besoin d'épancher ma douleur, de dire à quelqu'un : Pitié pour moi ! J'allai chez mon père. Il ne voulut pas me voir. Alors, j'allai chez elle, et vous le savez peut-être , jamais on ne désire tant d'être aimé que quand on souffre. Mon aveu s'échappa avec mes larmes , et elle ne me repoussa pas ; au contraire , quelques jours après , elle me dit : Paul, je vous aime; Paul, c'est de mon plein gré que je vous dis que je vous aime ; Paul, c'est au nom de l'anneau de votre mère que je vous nomme mon fiancé devant Dieu! Aussi , Paul, si je vous trompais, je serais infâme: entendez-vous? Paul, infâme !
Enfin, monsieur, vous jugez de mon délire, de ma joie ; je n'osais espérer autant d'elle , moi. Je ne le lui demandais pas. Pourquoi me l'eût-elle dit, si ce n'eût pas été vrai ? Elle n'avait aucune raison
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jioiir me tromper ; n'est-ce pas? Et poiirlnnl, ce malin, oh ! ce malin,
El Paul cacha sa tête dans ses mains.
— Eh bien ! Paul? dit froidement Szaftie ; ce m;itin, Alice vous rend votre anneau, et vous dit: Paul, oubliez-moi.
Paul se dressa, comme s'il eût été mordu par un serpent.
— Vous le savez ?
— Oui. Ne vous ai-je pas dit que le cœur de la femme est ainsi fait ? Paul , vous êtes jeune, vous avez une âme noble, confiante, pure et naïve. Vous croyez à tout, vous admirez tout ; mais ici il y a un homme qui n'a plus aucune conviction consolante, qui ne croit à rien, qui ne peut aimer rien, qui hait Phumanité tout entière d'une haine implacable.
Et SzaflSe semblait grandir à mesure qu'il développait ainsi son odieux caractère.
— Et tu as pensé être aimé, enfant dévoué et plein de cœur, quand il y avait près de toi un homme flétri et corrompu ? Tu as pensé être aimé, quand une femme avait à choisir entre un ange ou Satan?
— Mon Dieu ! mon Dieu! ma tête se crève. ..Que voulez-vous dire ? bégaya Paulj quel est cet homme, ce Satan?
— Moi !
— Vous ?
Et Paul tomba renversé sur une caronade. Puis, se relevant d'un bond, il serra violemment le bras de Szaflie, et s'écria :
— Tu mens ! on si c'est vrai, je te tuerai!
— Enfant, ilil Szaffie en se dégageant de la main de Paul, je t'instruis, je t'éclaire, je joins l'exemple au précepte : et tu veux tuer ton bienfaiteur ! c'est mal. Voici quelqu'un, calme-toi; songe à la réputation de mon Alice !
Et Szaflie entra chez le commandant.