‹ La salamandre (volume 2)Chapitre 22 sur 46 · INCERTITUDE · texte numérisé non relu

INCERTITUDE

doit tant, pour le secours que vous lui avez porté, votre vue lui sera bien douce : c'est seulement la jjreniière émotion qu'elle n'a pu surmonter.

En effet, Alice revint à elle, et son premier regard chercha Szaffie, et s'arrêta sur lui avec cette admirable expression de tristesse, de résignation, de bonheur et d'amour, qui révèle un de ces chagrins dont les femmes sont si heureuses.

Szaffie détourna les yeux , s'approcha d'elle, et s'informa de sa santé avec sa politesse accoutumée, sèche et glaciale. Pas une émotion, pas un de ces regards rapides et profonds qui disent tant de choses ; rien dans la voix, pas une larme dans les yeux ; rien, que le savoir-vivre d'un homme du monde avec une femme indifférente pour lui.

— Ce n'est plus rien, maintenant, dit le docteur. Mademoiselle est remise; tout cela était nerveux, et sans danger. Mais permettez moi, madame, de vous quitter Mes enfants m'attendent.

Le bon docteur sortit.

— Allons, allons ! tout va bien, dit le marquis, Nous arriverons bientôt à Smyrne sans encombre. En attendant, madame de Blène, si nous faisions notre partie comme toujours ? Ces diables d'événements nous ont interrompus.

— Allez, ma tante, répondit Alice, qui vit l'incertitude de madame de Bleue ; je me sens très bien. D'ici je vous vois et je vous entends. Si j'ai besoin de quelque chose, je vous le dirai.

Madame de Bicne alla dans la grande chambre,

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qui n'était séparée de la galerie que par une légère cloison, dans laquelle s'ouvraient deux portes. Szaffie resta seule avec Alice.

— Oli ! Szaflie ! dit la jeune hlle en cacliuut su tète dans ses mains.

— Souffrez- vous , mademoiselle? répondit-il avec son sang-froid de glace.

— Vous me le demandez, Szaftie? dit Alice à voix basse. Que me reste-il, maintenant?... le déshonneur.

— Ne trouvez-vous pas, mademoiselle, que, dans le cœur des femmes, l'amour ne tient qu'une place bien secondaire ? D'abord la vertu ; d'abord les convenances; d'abord les devoirs; d'abord... que sais-je moi ? Et puis, après tout cela, vient l'amour ; et encore elles l'appellent déshonneur . En vérité, les femmes emploient ce qu'elles ont de plus vif dans l'esprit et dans l'àme, non à aimer, mais à organiser leurs passions, à s'arranger un amour commode et discret, une affection tranquille, qui vient à son tour, après les devoirs ou les plaisirs. Il y a un jour, une heure pour cela. On lit sur son mémento: A telle heure, oublier mes devoirs de fille ou d'épouse. Cette heure passée, on se remet à adorer son mari, ou à dire : ÎMère, bénis ta fille !

Alice croyait rêver. Cette raillerie froide et calme la confondait. La pauvre enfant ne sut que répondre.

Moi. reprit Szaûie, si j'uvaib à cire aimé d'une

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iVmine, je voudrais que ri:Mi ne passai avant son aniour pour njoi. Cet amour, d'abord avoué haut, au faraud jour; tiUe ou femme, peu m'importe. Il faudrait qu'elle sacrifiât à cet amour réputation, convenances et vertu.

— Grand Dieu ! Szaffte, dit Alice à voix basse ; est-ce donc ainsi qu'il faut vous aimer?

— Oui, — dit Szafiie avec une expression de hauteur et de raillerie.

— Eli bien ! dit Alicej ainsi je vous aimerai, Szaflîe. Oui ! reprit-elle ; et ses yeux se remplirent de larmes. — Oui, si vous le voulez, je le dirai à la face du ciel... je dirai: Je l'aime; je n'aime que lui. Je me suis perdue pour lui : j'ai oublié vertu, honneur, devoirs ; et maintenant son amour, c'est ma vertu, c'est mon honneur, c'est tout moi. Oui, je le dirai, Szafiie : je suis lière d'être heureuse par lui, et méprisée pour lui ! s'écria Alice rayonnante.

Et elle prit la main de Szaffie, qu'elle voulut baiser. Il la lui retira,

— Et qui vous dit que vous seriez aimée ?... que vous êtes aimée? lui demanda-t-il amèrement.

— Oh ! comme tu disais, Szafiie : cet instinct qui nous avertit que notre sensation est partagée. C'est l'amour qui me dit cela ; l'amour et le souvenir de ma faute... Non, non, Szalfie, de mon boniieur, voulais-je dire.

— Mais l'amour te trompe, jeune fille !

— Je ne vous comprends pas, Szalfie, dit Alice Iremblanle.

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— Eh bien! coinpremls-moi donc

Ici la porte de la galerie du commandant s'ouvrit avec IViicas, et le lieutenant parut.

— Enfer ! malédiction ! dit-il ; ce misérable Bidaud a fait une erreur de calculs ! nous devons être sur le banc Térim. \ otre routier, votre routier, commandant? vite ! vite !

Et Pierre, sans répoudre aux interpellations du marquis, d'Alice, de Szaffie, prit un compas, lit un calcul, et s'élança sur le pont.

On a dit que Pierre, conliné aux arrêts, avait remis le soin de faire la route à l'enseigne Bidaud, qu'il croyait capable Celui-ci, soit erreur, soit ignorance, calcula mal, et se crut beaucoup plus éloigné du banc qu'on ne l'était réellement.

Pourtant, depuis deux ou trois heures, la couleur de l'eau changeait visiblement ; on prenait une foule de poissons, et les longues herbes qui flottaient de toutes parts annonçaient que l'on naviguait sur un haut-fond.

Paul avait été retiré de l'état de stupeur dans lequel la conversation de Szaffie l'avait plongé par maitre La Joie, qui lui dit, en lui touchant respectueusement le bras :

— Monsieur Paul, je viens de lire mon flambeau de la mer, et il me dit que nous courons sur le banc Térim... Yoyez donc cette eau, ces herbes... Cordieu î monsieur Paul, le lieutenant serait mieux ici que dans sa chambre !

Paul regarda l'eau, et comprit tout le danger qui

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écliappail aux yeux de l'enseigne Bidaud persuadé que l'on était bien loin de ce dangereux parage.

Paul, celte fois, rompit la consigne, et prévint son père, (jui, cflfmyé, monta sur le pont^ de là chez le commandant, pour s'assurer de l'effrayante position du navire.

Par son ordre, maître Bouquin avait jeté la sonde.

On faisait à bord un grand silence ; car cette épreuve était décisive.

— Eli bien ! dit Pierre avec anxiété à Bouquin, penché en dehors du porte-haubans. Combien ?

— Nous sommes par dix-huit brasses, lieutenant, dit le marin en retirant la sonde.

Il y eut un moment, sur la figure si impassible de Pierre, une expression rapide de douleur, de résignation , de désespoir. Pourtant il sauta sur son banc de quart, et commanda avec son sang-froid habituel.

Seulement son ton bref, pressé, impératif, annonçait que la manœuvre était d'une haute importance.

— Range à hâler bas les bonettes ! cria-t-il ; et venez au vent, timonier. Bouquin, quelle est la sonde ?

— Quinze brasses, lieutenant.

— Au vent, monsieur; tout au vent ! Entendezvous ? cria-t-il avec une vivacité extraordinaire. Et il attachait des yeux ardents sur la voilure. Loifez ! ioffez tout.

On était sur le banc Térim. Il n'était plus temps. La corvette en loffant donna presque aussitôt un

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coiij) de lalon. Elle courut encore un moment, en donna un second, enfin un troisième.

Elle s'arrêta dans un endroit où la sonde n'annonçait pas cinq mètres d'eau.

La dernière secousse répondit profondément au cœur de chacun.

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