‹ La salamandre (volume 2)Chapitre 23 sur 46 · LE BANC DE SABLE · texte numérisé non relu

LE BANC DE SABLE

Homme immortel , admire les beautés de la nature, et dis, dans la joie de ton cœur : — Tout est à moi: — admire-les pendant qu'il est permis à tes yeux cliarmés de les voir encore. Un jour viendra où elles ne t'appartiendront plus.

Byron, Lara.

Voici bientôt l'homme face à face avec l'homme. M. S J., Pensées diverses.

Au premier coup de talon que donna la corvette en s'échouaut sur le banc de sable , l'équipage poussa un grand cri d'étonnement.

Au second coup , on fit silence.

Au troisième, on ne cria pas, mais un sourd gémissement s'écljappa de toutes les poitrines. Il y

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avait pourtantencorcderespoir,(lansce longsoiipir.

Mais au quatrième coup, quand la Salamandre, brusquement arrêtée au milieu de sa course , craqua dans sa membrure , désunie par les secousses profondes et sourdes qui faisaient osciller sa quille, comme le corps d'un énorme serpent qui se remue; alors un seul cri, un cri déchirant, immense, retentit au dessuffdu bruit des lames qui grossissaient et venaient déferler sur les flancs de la corvette.

Et puis l'équipage se tut, car ce cri était celui de Tinslinct vital qui avait prédominé un instant sur l'habitude et la volonté. Ce cri, poussé par l'homme et non parle marin, avait été la dernière expression d'une nature qui devait faire place à l'abnégation du soi , au dévouement et au sang-froid, au milieu des affreux périls que cet événement présageait.

L'équipage redevint donc calme et impassible; le sifflet de maître La Joie retentit, et chacun se rendit à son poste , sans craindre et sans mépriser le danger.

On attendait le lieutenant, qui était descendu chez le commandant.

Alice et sa tante s'y trouvaient, et étaient dans un état de stupeur difficile à décrire.

— Mesdames , dit Pierre , tout n'est pas entièrement perdu; mais il y a beaucoup à craindre! Veuillez descendre dans le carré, sous la conduite du docteur.

Alice et sa tante descendirent.

— iVIon.sieur, dit Pierre à Szaflic , le concours

d'un homme de cœur ne peut qu'être fort utile dans une telle circonstance. Voulez-vous bien monter sur le pont ?

— A vos ordres, monsieur, dit Szaffie. Seulement je prends quelques papiers.

Il entra un instant dans sa chambre, prit une bourse, une boîte de vermeil assez grande, et monta sur le pont.

Pierre resta seul avec le commandant, pâle, défait, entièrement démoralisé.

— Monsieur, lui dit Pierre, par votre ignorance vous venez de faire échouer la corvette, en donnant raison à Bidaud contre Merval. La route que ce dernier officier indiquait était la seule, la bonne. Ceci n'a rien d'étonnant et devait arriver.... Ah! monsieur! monsieur! les protecteurs imprudents qui vous ont nommé vont peut-être avoir à se reprocher d'afifreux malheurs. Enfin, le mal est irréparable; mais, comme je n'ai pas envie de vous voir recommencer la scène de l'autre jour, vous ne quitterez pas celte chambre.

Le bon marquis fut allégé d'un poids énorme.

— Vous allez vous coucher dans votre cadre. Je dirai qu'à la dernière secousse , un de vos meubles vous a grièvement blessé, que vous ne pouvez paraître sur le pont.

— Lieutenant, nous sommes donc perdus?

— Ça se peut. Mais comme vous pouvez avoir peur et monter en haut, je vais vous enfermer ici. (^)uand il n'y aura plus que vous et moi à bord,

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alors je viendrai vous ouvrir, et nous nous embarquerons les derniers; c'est dans l'ordre.

— Mais, mon Dieu ! dit le marquis en se dressant sur son séant, si...

Pierre était déjà dehors , et le marquis entendit le bruit des serrures des trois portes, que le lieutenant ferma successivement.

Quand Pierre reparut sur le pont il était revêtu de son grand uniforme^ comme en un jour de combat ou de fête.

Il monta sur le banc de quart.

— Enfants! dit-il, tout n'est pas désespéré. Il faut de l'ordre dans ce que nous allons tenter pour relever la corvette. Le commandant vient d'être dangereusement blessé et ne peut paraître ; mais j'ai reçu ses instructions , et il veille sur vous. Si nos efïorts ne peuvent rien , alors, ayant fait notre devoir, nous abandonnerons la corvette, en sauvant les femmes, les malades, les mousses , les novices d'abord, puis vous , puis les officiers , et moi et le commandant les derniers. Je compte sur vous, comptez sur moi.

Puis , se retournant vers le timonier :

— Maître, dit-il, hissez le grand pavillon deFrance.

Et le drapeau blanc déroula majestueusement ses larges plis , au milieu du profond et religieux silence de l'équipage. Pierre le montra aux marins et dit : — Mes braves matelots, pensez à cela, — Blanc ou tricolore, c'est toujours la France... Soyezen dignes. — Vive la France!

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— Vive la France! cria l'équipage tout d'une voix avec l'exaltation du sang-froid , si l'on peut s'exprimer ainsi, et cliacun se mit à l'œuvre.

Le banc sur lequel la corvette avait échoué ■> étant composé de vase et de petits coquillages, elle resta quelque temps immobile dans le sillon qu'elle y avait creusé.

Si la brise n'augmentait pas, si la mer ne devenait pas trop grosse, on pouvait donc espérer quelques chances de succès.

Aussi , grâce à l'inconcevable activité de Pierre qui paraissait se multiplier, on commença les importants travaux du sauvetage dans un morne et religieux silence. On allégea la corvette de tous ses poids , de son artillerie ; les voiles furent amenées avec précipitation; on dépassa les mâiS de perroquet; on recala les mâts de hune ; et tout fut disposé pour retirer /ûf Salamandre de ce dangereux écueil.

Le calier l'avait bien prédit. — Matelot, disait maître Bouquin à La Joie, la corvette est f

— Que veux-tu? répondit La Joie en faisant étalingiier un câble ; que veux-tu? les corvettes , comme les matelots, c'est pas éternel; c'est comme les verres : si ça ne se cassait pas , ça durerait trop longtemps.

— Tiens , La Joie , il y a là-bas un nuage roux qui me fait loucher. Ah! le gueux, est-il vilain! C'est du vent, c'est sur.

— ISe le regarde pas, et aide-moi à roidir l'élai de grand màt.

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— Oui, matelot; mais ça porte malheur au lieutenant d'avoir voulu poignarder le commandant.

— Ça lui porte bonheur, dis donc. Comment, Bouquin ! dans un naufrage il peut se noyer, et j'aime mieux ça que de le fusiller; c'est bon pour les soldats.

— Allons, La Joie , on a mouillé l'ancre là-bas : nous allons voir si l'on peut dégager la corvette. Ça va se décider, matelot; voilà l'instant décisive, comme dit c't autre. Et puis, comme dit l'Ottoman , si ça se fait, ça se fera ; si ça ne se fait pas, eh bien ! ça ne se fera pas.

Paul , Merval , Bidaud étaient dans la batterie à l'avant et avaient exécuté les ordres de Pierre — au moyen de câbles que l'on fit mouiller à une longue distance de la Salamandre^ on vira au cabestan qui, faisant rappel sur les ancres, devait attirer peu à peu le navire sur la partie déclive du banc, et le remettre à flot. En effet , il avança de quelques pieds.

Mais malheureusement ce fond de vase n'offrant pas de tenue aux pattes des ancres, elles ne purent y mordre; elles cédèrent, et la Salamandre ne bougea plus.

Pierre fit alors poser deux béquilles ou mâts de cliaque côté pour la soutenir dans le cas où elle viendrait à chavirer.

Puis, voyant l'horizon se marbrer de nuages rougeàlres et rapides, il reconnut que le veut se

lOfi LA SALAMA.\DRE.

faisait, car les lames devinrent plus creuses en déferlant sur ce haut-fond.

La Salamandre, immobile jusqu'alors, commença à ressentir quelques légères secousses que lui imprimait la force croissante des vagues.

Pierre regarda encore un moment à l'horizon , consulta la boussole, et se dit : — Tout est fini. A juger du vent, il nous reste à peine une heure pour construire un radeau, et c'est notre dernière espérance.

Ce qu'il y avait de bizarre dans cette affreuse position, c'est qu'aux yeux mêmes des marins le danger ne se présentait pas sous une forme menaçante : le ciel était encore pur, la mer assez belle, la corvette presque immobile.

Ce n'était pas enfin un de ces naufrages déchaînés et impétueux, où les lames furieuses vous emportent et vous brisent sur des rochers aigus; non : c'était un naufrage calme et effrayant comme une colère froide, un naufrage dont il était possible de calculer les chances et les progrès avec une exactitude presque mathématique ; c'était une mort dont on pouvait préciser l'heure. On pouvait se dire : — L'horizon est à dix lieues, le grain s'y forme, dans une heure il tombera à bord ; et alors cette mer si unie se gonflera fouettée par la force du vent, déferlera sur ce haut-fond, et à chaque lame la corvette sera enlevée, puis précipitée sur le banc de toute la hauteur de ces énormes vagues. Or, au bout de dix minutes, ce sera fini de la Salamandre,

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Ce raisoiinemcnl dcterminu Pierre à ordonner la constriielion d'un radc.iu

Szafl&e observait tout avec un sang-froid imperturbable, il souriait presque ; car il prévoyait quelque drame effrayant, et quoiqu'il dut y avoir son rôle comme le reste des passagers, il ne le redoutait pas, car le seul cô;ë favorable de son afï'reux caractère était un courage indomptable et un profond mépris de la mort, que sa vie explique peutêtre.

— Peut-être aussi, pensait-il, vais-je voir enfin la civilisation aux prises avec la nature brute, les sentiments les plus purs lutta-nt contre l'instinct animal. Peut-être vais-je savoir à quel degré de notre échelle organique l'esprit le cède au corps, l'âme à la bêle. Oli! ceci sera bien curieux.

Et il promenait sur tout son regard pénétrant.

Enfants, avait dit Pierre, il ne faut pas vous le

cacher, il ne reste aucun moyen de sauver la corvette. Travaillons à un radeau , c'est notre seule chance de salut pour gagner la côte.

L'équipage vit clairement que tout était perdu. Il eut bien un moment de regret intime de quitter cette bonne Salamandre qui les berçait depuis si longtemps , mais la nécessité l'emporta, et les marins se mirent à travailler au radeau avec celte insouciance qui les caractérise Dans le radeau, ils ne voyaient qu'un navixe moins commode, voilà tout.

— J'y suis pas encore embarqué à bord d'un

radeau; et vous, Parisien? demandait un novice.

— J'y suis embarqué deux fois. Une navigation superbe. De Tair, oh ! une très bonne air; cVst pas comme dans ces gredins de faux-ponts où l'on étouffe Et puis au ras de l'eau , garçon , on est au ras de l'eau; ce qui fait qu'on peut s'amuser à tirer les requins par la queue , et que de son lit on n'a qu'à allonger le bras pour prendre des bonites à la main : et tu m'avoueras que c'est flatteur.

— Veux-tu te taire, Parisien, et travailler, carogne ? dit La Joie ; et toi, eh! novice!.. Regardezmoi ce b -là ! il est adroit de ses mains comme

un cochon de sa queue. .

— C'est que tout le monde, objecta le Parisien, n'a pas l'agrément d'avoir vu le jour dans la capitale, et d'être un malin, un crâne, un fameux, un...

Un glorieux coup de poing du maître interrompit cette vaniteuse nomenclature.

— Tu ne veux donc pas mordre tîi langue, chien de nègre, marron, caïman, et travailler au radeau, puisque nous n'avons plus que ça. On t'a bien nommé Parisien" ^ va! Veux -tu travailler sans parler, que j'te dis ?

— On y va, on y va, maître, dit l'incorrigible Parisien; j'ai entendu : vous m'avez dit ça sur

• L'cpitliète de Parisien passe gcncralcmeiit dans la marine pour une insulte. Voir le Diclionnaire de Marine de AVillauiuez.

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roreille (gauche en rahallaiit du cùlé de ia joue.

Ktla construction du radeau avançait rapidement; au-dessous des matures dont l'assemblage composait sa masse, Pierre lit placer quelques rangs de barriques vides pour le soutenir et l'élever au-dessus du niveau de l'eau. 11 fit ensuite déposer de menu bois entre les charpentes et par-dessus les pièces principales, de manière à établir une plateforme; la plus unie possible, qui lut recouverte de planches ; ensuite, des chandeliers de bastingage, installés tout autour du radeau, devaient supporter des filières en cordes, faisant garde-corps

Enfin quelques pierriers y furent descendus pour servir de signaux; on y planta, le plus solidement que possible, un petit mât de hune , garni d'une voile de perroquet ; on munit encore le radeau de poudre, d'une boussole, d'un compas, et cette frêle machine fut amarrée par un grelin à l'arrière delà corvette.

A peine ces travaux étaient-ils terminés, que la mer, qui avait considérablement grossi pendant le temps qu'on mit à la construction du radeau, devint forte et houleuse ; lèvent était sec et serré, et les lames, se brisant sur le banc, commençaient à ébranler la corvette.

Pierre pâlit, et ordonna de couper les bas mats, pour alléger le navire.

A ce moment, le calier monta pour annoncer que la quille crevait.

En effet, les vagues, devenant de plus en plus

no LA SALAMAÎNDBE.

liantes et fortes, comiuençaient à soulever la Salamandre.

D'après l'ordre de Pierre , on se jeta aux pompes.

Elles ne purent franchir.

11 ne restait aucun espoir de conserver la corvette.

Pierre ordonna le dépari à l'inslant.

— Et nos sacs! dirent quelques marins.

Le sac d'un matelot contient toute sa fortune, tout son avoir.

— Il s'agit bien de vos sacs! cria Pierre ; je défends, à qui que ce soit, de descendre dans ce faux-pont. Tout le monde aux embarcations, à son numéro ; les gabiers et chargeurs, au radeau !

Et aucun marin ne songea davantage à son sac.

— Monsieur, dit Pierre à IMerval, vous allez faire embarquer d'abord les malades dans la chaloupe, puis les femmes, les mousses, les novices et les matelots. Vous donnerez une touline au grand canot, et vous remorquerez le radeau. Moi et le cnnimandant, nous nous embarquerons les derniers dans la yole.

Puis voyant au loin la nappe d'écume qui arrivait avec le grain :

— Embarque, embarque ! cria-t-il, car le temps presse.

Et ce fut un admirable spectacle que ces hommes impassibles, graves, silencieux, allant rejoindre leur poste, quittant ce navire un à un, ce navire oii

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