E PERE ET LE LTEUTE^A^'J . ICùi
lionimc lâche et slupide, vous, brave et loyal, vous uientez .. vous mendiez bassement une mort honteuse que vous n'avez pas méritée.
— Paul, je fais mon devoir.
— Votre devoir ! mais c'est infâme, cela ; votre devoir! mais vous me le prouvez aussi, vous : tout est égoïsme sur la terre; car enfin, savez-vous que je pourrais douter de votre amour pour moi, mon père !
— O mon Paul, mon enfant, quelle pensée! dit le pauvre père, tout pleurant.
— Oh ! pardon, père ! père, pardon ! mais entendsraoi, écoute ton Paul que tu aimais tant; c'est pour toi, c'est pour t'engagera vivre que jeté dis tout cela...
— Mais, malheureux enfant^ tu me tues ; c'est une torture affreuse... Maintenant, je voudrais revenir sur mes pas ; le puis-je? c'est un fait qui s'est passé aux yeux de l'équipage, c'est un fait clair et patent, avoué par moi, prouvé. Mon Dieu ! mon
Dieu ! est-ce à loi à me faire des reproches!
tu devais pourtant bien sentir si mon cœur battait quand nous nous embrassions avant d'aller au feu.
— Tu as raison, père, répondit Paul avec un calme qui contrasta singulièrement avec l'exaltation passagère qui l'avait animé un instant, et sa ligure prit même une expression de douce sérénité. — Tu as raison, après tout, vois-tu ? ce que je t'en disais, moi... c'était pour toi; maintenant que tu m'as prouvé que tu ne peux échapper à ton sort... je serai raisonnable.
1«4 LA SAL.VMAINDRE*
Pierre ne comprenait pas , mais son cœur se brisa i t .
— Tu sens bien une cliose ; Alice est morte, n'est-ce pas? Après ta mort, fils d'un condamné, il me faudrait quitter la marine, et vivre je ne sais cil. Et puis, pour qui vivre? Avoue donc, père, avoue au fond de ton cœur de loyal marin, que je serais fou de penser à te survivre.
— Paul!... dit Pierre effrayé.
— Non, là... figure-toi que moi , moi ton fils , j'ai été condamné à mort... lue survivrais-tu?
— Oh ! mou Dieu !
— Mou père, c'est au nom de ma mère que je vous supplie de parler vrai, de dire ce que vous avez dans le cœur. — Voyous, père, me survivraistu ?
Pierre ne répondit rien, et cacha sa tète dans ses mains en faisant entendre un gémissement cruel.
— J'en étais sur, dit l'enfant; est-ce que je pouvais avoir une pensée qui ne fut pas la tienne ? D'ailleurs, je ne vivrais pas ; tu vois comme je suis souffrant; je deviendrais fou... mieux vaut mourir avec toi. Ah çà! père, on te juge aujourd'hui, c'est donc demain... Eh bien! à demain, père; là comme au feu, le père et le fils seront côte à côte et tomberont du même coup. Je te demande un peu si je puis désirer, ambitionner autre chose ; si ce n'est pas là la fin conséquente de ma vie maintenant. Mais réponds-moi donc, père ; mon Dieu ! que tu as l'air triste et sérieux ! mais pourquoi ça ? Mais
LE PKKK ET LE LIEITEÎSANT. I ()5
rcfjarde donc ton Paul, au moins, dit l'enfant en abaissant les mains de Pierre qui cachait son visafje C'est que Pierre éprouvait une émotion impossible à décrire; il comprenait le désir de son lils. 11 sentait que pour son malheureux enfant^ la vie n'était plus possible, car il jugeait d'après lui ; et il savait que, comme Paul, lui n'eîit pas hésité un moment.
— Mais dis donc, père, je ne sais, mais la tête me tourne et le cœur me manque... c'est une de mes faiblesses... Tu vois... que... et... père.
Il pâlit, ses yeux se fermèrent et il s'évanouit dans les bras de Pierre. Ce pauvre enfant, usé par les privations du radeau, par le chagrin, était d'une faiblesse inouïe : c'est au plus s'il y avait huit jours qu'il se levait, convalescent d'une longue et douloureuse maladie.
— Malédiction ! il se trouve mal, c'est la troisième fois depuis hier...
Et il portait Paul sur son lit.
A ce moment Gratien entra.
— Mon bon lieutenant, dit-il en prenant les mains de Pierre.
— Toi, ici, mon vieux Gratien.... c'est le ciel qui t'envoie; aide-moi! aide-moi à secourir mon enfant !
— C'est une faiblesse, lieutenant, du vinaigre!
— En voici,
— Ce ne sera rien, lieutenant, dit Gratien....
— Ecoute-moi, Gratien , lu m'es dévoué.
166 LA SALA3IAWDRE.
— Je viens de Brest à pied^ jour et nuit, pour vous voir, lieutenant.
— Eh bien! tiens, prends.... voici de l'or, c'est tout ce qui me reste... Emmène mon fils où tu voudras, enferme-le, garde-le de gré ou de force , mais que je ne le voie plus.... mon arrêt va être prononcé aujourd'hui et exécuté demain... Tu conçois, Gratien?...
— Oui , lieutenant , dit le marin d'une voix ferme.
La porte s'ouvrit : — Lieutenant, le conseil est assemblé, dit le capitaine d'armes.
— Je monte, monsieur, répondit le lieutenant. — Le sous-officier se retira.
Alors, s'approchant de Paul toujours évanoui, le pauvre père se baissa sur lui, et l'embrassa avec une émotion déchirante.
— Adieu, adieu, mon Paul, mon enfant, adieu tout. Je ne te verrai plus, plus, jamais, jamais ! Si... oh! si... Bientôt, peut-être. Que je souffre ! Quelle cruauté ! Mais maintenant, c'est impossible! mes aveux ont renforcé l'accusation ; il y a des témoins, tout est fini, il n'y a plus à revenir. — Adieu encore, mon enfant, mon pauvre enfant ! et mourir sans que tu m'aies embrassé! C'est affreux, affreux !
Et le misérable cherchait les lèvres de son fils, les appelait de son haleine, baisait ses cheveux, son front, le mouillait de pleurs en disant adieu.
Et il allait à la porte, mais il revenait encore à