‹ La salamandre (volume 2)Chapitre 37 sur 46 · LE JUGEMENT · texte numérisé non relu

LE JUGEMENT

Dieu seul est juste.

Le Coran, verset XI.

Le conseil, assemblé dans la grand'chambrej se composait d'un amiral qui le présidait, de trois capitaines de vaisseau, de deux capitaines de frégate et de l'officier rapporteur.

Quand Pierre entra, on le fit placer devant le président, qui, s'adressant à l'officier, lui dit : Monsieur, veuillez faire connaître les charges.

Le petit homme aux yeux verts se leva, prit un énorme cahier et lut ce qui suit :

« Messieurs, c'est au nom de la discipline indignement outragée par un homme qui, par sa position, devaitlarespecterdavantage, que nous réclamons l'application des peines les plus sévères contre l'accusé Pierre Huet , lieutenant de vaisseau de la marine royale, déjà coupable d'avoir, en plein pont, interrompu et changé les ordres de son commandant, pour donner une manœuvre qui aurait pu être préjudi-

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ciîiblc .111 salut de la corvclte.Mais qu'est-ce que c'est que ce délit, messieurs, auprès des autres? Car, dans cette effrayante procédure, nous tombons d'abîme en abîme! Écoutez, messieurs. x\u moment d'un grand danger, oul)liant le respect du au clief et à l'ordre immuable établi à bord, aveuglé par une tendresse égoïste pour son lils , l'accusé ne poussa-t-il pas l'oubli de tout devoir jusqu'à exiger de son commandant l'ordre de faire sauver d'abord cet aspirant, contre tous les usages reconnus à bord? Mais à quel excès osa-l-il se porter, messieurs, quand le brave commandant , avec la froide inflexibilité qui caractérise le marin, lui refusa cette demande inouïe? Le lieutenant Pierre, messieurs, osa tirer son poignard et en frapper son chef, à la vue de tout l'équipage, dans un de ces moments décisifs où la subordination la plus parfaite, l'obéissance la plus passive, peuvent seules donner les moyens de sauver le navire. Vous frémissez, messieurs , vous frémissez d'horreur : que sera-ce donc quand vous apprendrez un autre attentat ! La corvette est en danger de nouveau par l'ignorance d'un des ofliciers de quart. Dans ce moment critique oii la présence du commandant sur le pont est comme le phare allumé qui guide au loin le navire et dirige sa marche au milieu des écueils blanchissants de l'écume des vagues qui s'y déroulent écumantes et bondissantes comme furieuses et voulant l'engloutir, lui qui arrache les naufragés à la mer furibonde par la bienfaisante clarté qu'il projette au

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loin sur l'immensité des vagues comme une étoile promenée par la main de la Providence éternelle... »

A la fin de celte phrase qu'il prononça d'une haleine, l'avocat devint bleu ; mais il reprit, après avoir respiré largement :

« C'est dans ce moment, messieurs, que, craignant sans doute que son brave et inflexible supérieur ne s'opposât de nouveau à ses projets, que ledit Pierre, messieurs, ose enfermer le commandant chez lui, privant ainsi volontairement et sciemment l'équipage des ordres et des talents de cet officier supérieur, qui, dit-on, d'après le compte que ledit Pierre a rendu lui-même de la capacité de son commandant , qui devaient, dis-je, retirer le navire de son échouage périlleux. Ne vous paraît-il pas alors, messieurs, que ledit Pierre, ayant sciemment privé la corvette des avis de son chef, est seul responsable de la perte de ce bâtiment.

a Ce dernier document nous a été transmis par M. le marquis de Longetour Ini-même , qui , par une clémence digne de son beau caractère, cherche autant que possible à atténuer les torts de son lieutenant. Et c'est ici l'occasion, messieurs, de répondre aux calomnies que l'on a versées sur une estimable classe d'officiers, un moment éloignés de tout serviceactif.Vous voyez, messieurs : le marquis de Longetour est abandonné au milieu des dangers les plus affreux. Fort de son courage^ il attend; des pirates l'enlèvent et le conduisent dans l'intérieur

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