‹ La salamandre (volume 2)Chapitre 41 sur 46 · VISITE · texte numérisé non relu

VISITE

»h:il faisant enteiulrc ses linlcmenls prolongi^s , Paul fui tiré de son incilie.

— Quatre heures ! dit-il après avoir compté chaque coup. A présent, que fait mon père ?.. Encore dix-neuf heures à compter. C'est bien long ! J'aime celle horloge , car elle me dira le moment de la mort de mon père. Elle me dira : Paul, es-tu prêt? Il t'attend. Elle ne me trompera pas. Demain, pour lui et pour moi, le dernier coup d'onze heures sera le signal d'une grande joie, car c'est un signal qui nous réunira pour toujours. Mais que faire jusquelà ? Je m'ennuie tant ! Pourvu que celle nuit , que demain une de mes faiblesses ne me prenne pas. Oh ! non, le ciel est trop juste pour me refuser ce bonheur-là ! dit-il amèrement.

Qui m'aurait dit cela, pourtant, il y a six mois? C'est une existence bien fatale que la mienne! Qu'ai-je donc fait à Dieu pour être aussi malheureux ? Et il me semblait avoir tant d'avenir, et de riant avenir, devant moi ! J'avais un père qui me chérissait ; j'étais brave , j'élais jeune ; ma profession me plaisait, et j'aimais, oh ! j'aimais un ange!

Puis, après un moment de silence :

— Mais voilà quelque chose de bien afTreux ! ajouta-t-il. Je ne sais si la douleur, le chagrin ou la maladie ont usé toutes les fibres de mon cœur ! — Mais je ne le sens plus — je pense à Alice , à mon père , qui sera tué demain, à moi , qui me tuerai <lemain ; j'y pense, et cela sans émotion cruelle ou poignante. Ma vie passée, présente ou future, c'est

comme un livie que j'aurais lu, et qui m'aurait laissé des souvenirs , mais pas d'impressions. Ce que j'éprouve seulement, c'est de l'ennui, mais un ennui prononcé , et le désir d'être à demain.

Non, non ! dit-il après un nouveau silence, non, j'ai beau songer à tout ce qui me fut cher, à toutes mes espérances perdues ; j'ai beau toucher du doit^t des plaies autrefois si vives et si saignantes , évoquer d'atroces souvenirs ; rien , rien, je n'éprouve rien , ni haine , ni désespoir, ni regret ; mon âme est morte à toutes les sensations!...

C'est l'effet de l'extrême chagrin , sans doute ; peut-être aussi de la maladie. Mais c'est une chose singulière : peut-être aussi est-ce la certitude que j'ai de mourir demain. Mais , de fait , je n'éprouve rien que de l'ennui, toujours de l'ennui.

A ce moment, un léger frôlement agita la porte.

— Ah ! c'est ce bon vieux Gratien qui fait sa faction. Il est là pour m'empêcher de sortir, comme 5i j'y pensais, mon Dieu !

La porte s'ouvrit , et quelqu'un s'avança dans l'obscurité, car la nuit était venue tout à fait.

— C'est toi , Gratien ? demanda l'enfant.

— Non, Paul , répondit une voix bien connue, qui fit tressaillir le fils du lieutenant.

— Szaffie ! dit Paul stupéfait.

Page 1