‹ La salamandre (volume 2)Chapitre 42 sur 46 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Oh ! la damuation éternelle : mais une minute

de haine.

Bertram.

En entendant la voix de cet homme qui venait lui rappeler ses malheurs les plus cuisants, qui venait presque les résumer dans son odieuse personne, Paul sentit un faible mouvement au fond de sou cœur flétri. Le misérable pensa que la haine au moins allait vibrer dans son âme. Mais non, non, tous les ressorts de cette âme avaient été brisés à jamais. Cette émotion passagère ne tut que de la surprise ; à peine dura-t-elle un instiint, et puis Paul retomba dans son insensibilité morale.

Gratien parut avec une lampe.

— Laisse-nous, lui dit Paul.

Gratien sortit.

Szaffie, amaigri par les privations qu'il avait aussi partagées, paraissait plus pale que de coutume ; mais c'était le même calme ; le même sang-froid, la même expression hautaiuL' cl raillciisr.

180 LA SALA.MAi\DBE.

— Eli bien, Paul ?

— Eli bien ! monsieur, quand vous êtes entré, j'ai cru sentir en moi un sentiment de haine et de colère : je me trompais. — Oh ! que vous devez me mépriser, me trouver bien infâme ! dit l'enfant avec un rire amer, car je vous vois là, près de moi, et je n'ai ni le pouvoir, ni la force, ni la volonté de vous tuer : comprenez-vous cela ?

— Oui, Paul ; ceci devait arriver. Après les grandes joies, les grandes souffrances ; après les grandes souffrances, le néant, — la mort morale.

Aussi l'on peut appliquer à l'âme ce que les joueurs disent du jeu. — H y a deux plaisirs dans le jeu ; d'abord le plaisir de gagner : après celui de gagner, le plaisir de perdre ; — car cent fois mieux vaut perdre que de ne pas jouer. — Aussi cent fois mieux vaut souffrir que d'être plongé dans l'engourdissement où vous êtes, Paul.

— Oh ! ceci est une grande vérité, Szafiie : car si je souffrais, je pourrais vous haïr; et si je pouvais vous haïr, je vous tuerais ; mais je ne le puis.

— Écoutez-moi. Il y a bientôt huit ans, comme vous, Paul, j'étais à la veille de me tuer ; comme vous, j'avais le cœur mort et froid : la seule différence, c'est que la satiété du bonheur m'amenait où. la satiété du malheur vous conduit, — au suicide — peu importe, le résultat est le même. — Or, je viens vous proposer d'employer le moyen qui m'a sauvé, car vous m'intéressez, Paul.

— Que voulez-vo^is dire ?

PBOPOSITION. l«i

— Une fois votre père mort, en supposant que vous puissiez sortir de l'clat de torpeur qui vous accable, quel serait, croyez-vous, le premier sentiment qui s'éveillerait dans voire âme?

Paul réfléchit un instant, puis il reprit : — La haine des hommes, et le besoin de me venj^er sur vous.

— La haine des hommes, bien ; quant au besoin de vous venger sur moi, niaiserie et injustice. Car, après tout, entant, est-ce moi qui ai fait les événements, est-ce moi qui ai dit à ton père : Séide d'une discipline imaginaire, sacrifie à ton idole ton honneur, ton ambition, ton fils et la vie ?

Est-ce moi qui ai dit à Alice : Méprise et torlure le cœur si naïf et si candide de Paul, et aime-moi? Non ; j'ai dit à Alice : Il y a une âme pure et chasle comme la tienne, cherche cette âme, comprendsla, aime-la ; car mon âme, jeune fille, est sombre, vide et desséchée. Eh bien! malgré cela, à cause de cela, Paul, elle est venue à moi et s'est éloignée de toi, parce que c'était dans sa nature de femme; — à cause de cela Alice, élevée au couvent, ayant toutes les vertus et toutes les nobles convictions, m'a préféré à toi, et c'est à cause de toutes ces vertus qu'elle m'a préféré. Une femme corrompue n'aurait pas hésité une minute : elle t'eut choisi, enfant.

Tu parles de me tuer, Paul ! Est-ce moi ou la faim qui ai changé la soumission en révolte, l'amour en haine, la pudeur en frénésie amoureuse ?

182 LA SALAaiANDRE.

]y ai-je pas partagé vos privations, moi ? Comme vous, n'ai-je pas joué ma vie ? ]Mon seul avantage, à moi, fut de voir de sang-froid : car, je te l'ai dit, rien ne m'étonne, parce que je m'attends à tout.

— Enfin, que voulez -vous de moi? dit l'enfant avec insouciance.

— Écoute, Paul. Tu as seize ans, tu es beau, courageux ; pour haïr le monde, tu as les motifs les plus terribles que jamais la fatalité ait accumulés sur la tête d'un homme. Ton besoin de vengeance doit être implacable et acéré, car les hommes t'ont ravi père, maîtresse, illusions et avenir!

Viens avec moi, Paul. Je suis riche, mon expérience te servira ; tous deux unissons-nous par une conformité de haine. Viens, Paul : tu es la seule créature humaine à laquelle je puisse m'intéresser, parce que toi seul tu peux servir mes projets et les rendre plus complets. Viens ! Une femme 4ja trompé : eh bien ! si jeune, si beau, si désabusé, si flétri, c'est maintenant que les femmes seront à toi, à tes pieds; alors, Paul, alors aussi tu leur feras verser des larmes atroces : elles aussi sentiront leur cœur se briser. Songe-s-y bien : toutes les souffrances que tu as souffertes, tu les imposeras à l'humanité ! Parce que ton cœur a été ulcéré, toutes les femmes supporteront la réaction de ton désespoir; innocentes ou coupables, peu importe: tu as pleuré du sang, elles pleureront du sang. Viens, viens, Paul! Et es n'est rien encore : si l'amour te donne le pouvoir d'écraser ce sexe.

l'ambition te donnera celui de te venger des hommes. Viens, Paul ! Je puis l'ouvrir une large cl vaste carrière dans les places, dans les honneurs, nous trouverons encore là un puissant moyen d'action sur l'humanité, nous dominerons les hommes d'une effroyable hauteur; ton esprit s'agrandira, enfant ! et qui sait ? arriverons-nous peut-être à compter non plus par douleur d'homme, mais par douleur de nations. Comprends-tu, Paul ? de nations ! Faire de la vengeance sur une telle échelle, pousser un cri de vengeance qui retentisse dans la postérité ! Viens, Paul ; et si le cadre te paraît encore trop étroit, eh bien ! il existe à Piome un plus puissant levier ; et tu n'es pas marié, ni moi non plus !...

Viens, te dis-je. Et d'ailleurs c'est beau chez loi la vengeance, parce tu venges un père et une maîtresse. Songe donc , Paul ! — l'humanité , —

quelle immense hécatombe à leurs mânes ! Viens , quittons cette ville; suis-moi à Paris... viens, viens!

— Non, non, je dois mourir, mourir ici avec mon père!

— Mais , misérable enfant , à qui ta mort nuirat-elle? mais c'est l'action d'un fou que de se venger de l'humanité sur soi-même.

— Voyez-vous , Szaffie , je vous ai écouté avec attention , avec attention j'ai épié si aucune de vos paroles éveillerait quelque chose en moi, haine, espoir ou désespoir ; mon cœur est resté muet , — muet.

— Tu en es sûr?

— J'en suis sûr

— Pauvre Paul, je te plains alors, parce que j'avais compté sur toi. J'aurais dû m'y attendre. Oh ! il faut une âme forte et puissante pour résister aux coups du bonheur complet ou du malheur complet; mais ton âme était faible et débile. Encore une fois, réfléchis, interroge ton cœur ; rien ? rien?

— Non , répondit Paul pensif, rien. Je ne comprends pas qu'on puisse vivre quand le monde est désert.

— Mais la vengeance, misérable ?

— Mais puisque je n'en ressens pas le besoin à votre vue, c'est que mon cœur est mort, bien mort.

— Adieu donc, Paul... adieu.

Et pour la première fois peut-être, une larme de pitié ou de regret mouilla les yeux de Szaffie.

C'est qu'aussi il y avait quelque chose d'affreux à voir cet enfant, si jeune, si beau, pâle, flétri, mourant, déjà mort; car la mort physique n'était plus qu'un fait sans importance ; à voir ce pauvre enfant tout seul , dans celte chambre délabrée , sans ami, sans un parent, isolé au milieu du monde, n'ayant approché ses lèvres de la coupe de la vie que pour en sentir toute l'amertume, et s'éteignant là sans se plaindre, sans un regret, sans un murmure, sans pouvoir même verser une larme.

— Encore adieu ! dit Szaffie , et il disparut.

— Adieu! dit Paul. Puis, regardant sa montre ;

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