LE PÈRE ET LE LIEUTENANT
Un père est le seul dieu sans athée ici-bas. EuNEST LtGOLvÉ, Poésies inédiles.
Nous avons laissé Pierre et son fds dans la galerie de la corvette.
— Saurai-je, monsieur, dit Pierre en s'asseyant assez loin du jeune homme, saurai-je pourquoi vous avez quitté le bord sans permission?
Ce reproche était fait par l'officier. Le père ajouta mentalement :
— Et au risque de le noyer, malheureux enfant!
— Père, vois-tu, je vais te dire... Et en prononçant ces mois, Paul s'approcha timidement de son père, appuya une de ses mains sur le fauteuil, et de l'autre prit celle de Pierre.
Le bon lieutenant sentit son couraee faiblir à ce
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mot père proiionCL' d'une \oi.\ douce it soumise. AiiSii, rt prit-il sévèrement, en reculant son fauteuil avtc vivacité pour échapper aux caresses de sou fili : — Il s'agit de service, monsieur; appelez-moi lieutenant, et éioigucz-vous,
— Au moins, comme ça , je ne faiblirai pas, pensa- t-il.
L'enfant fit une petite moue pleine de malice et de grâce, rougit, et changea de ton. Sa voix , de tremblante cl faible, devint nette et brève. Il releva fièrement la tête, et répondit avec assurance :
— Lieutenant, je me suis absenté du bord parce que je m'ennuyais. J'ai en tort ; qu'on me punisse !
— Je veux savoir, monsieur, ce que vous avez été faire à terre.
— Lieutenant, permettez-moi de vous le cacher; j'ai manqué au service, punissez-moi.
— Monsieur... dit Pierre avec fermeté.
— Lieutenant , ma vie militaire vous regarde; ma vie privée ne regarde que mon père.
— Eh bien! mon fils, j'exige...
— Alors c'est différent, père; tu vas tout savoir. Alors aussi ce fut la voix douce et soumise qui
parla.
— Allons! se dit Pierre, il faut lui céJer. Après tout, en faisant le supérieur, je n'aurais rien appris, car il a un caractère du diable. Au moins, comme ça, je saurai tout. Mais je ne veux pas le regarder, car j'aurais plus envie de l'embrasser que de le Jîi'ondrr. Il re^seuible tant à sa mère!
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— Voyons, Paul, parlez. .
L'enfant s'approcha de son père; et, pour celle fois, il put appuyer ses deux bras sur le dossier du fauteuil ; puis il baissa Id tête au niveau de celle de Pierre, l'embrassa, et dit à voix basse avec un profond soupir :
— Vois-tu, père? Je crois que je suis amoureux.
— En voilà bien d'un autre !
— Tu sais bien, père, qu'il y a huit jours j'ai été avec la chaloupe chercher des barriques au débarcadère. Pendant que les hommes arrimaient les tonnes dans la chaloupe, je me suis promené sur la côte ; et là-bas... liens, tu peux le voir d'ici : c'est ce petit pavillon au milieu des orangers.
— Allons ! bien ; je le vois. Après.
— Eh bien! père, j'ai vu là... oh! une jolie femme qui regardait... Ma foi! je ne sais pas ce qu'elle regardait.
— Eh bien !...
— Eh bien ! père, caché derrière un rocher pour qu'elle ne ine vît pas, je suis resté plus dune heure à la contempler. Et mon cœur battait, et ma vue se troublait; et, en revenant, il me semblait que je t'aimais deux fois plus, bon père!
— C'est donc pour cela, monsieur, que la chaloupe a autant tardé? dit Pierre d'un ton qui cachait mal son émotion.
— Lieutenant, rcpril l'autre avec sa diable de voix l)rève, je vous ai donné des raisons que vous avez acccplées.
11 abusait de ramour de son père, le maudit enfant.— l'aul!...
— Allons ! reprit-il, père , ne te fâche pas ; tu vas tout savoir. Hier soir, je me suis affalé par Técbelle de poupe, j'ai mis mes habits dans un petit coffre que j'ai poussé devant moi, et j'ai été à terre à la nage.
— Quelle imprudence ! tu sais bien, malheureux, que ta blessure t'engourdit souvent la jambe au point de ne pouvoir nager.
— Bah! père, est-ce que j'avais le temps de penser à cela ? Et puis j'espérais la voir.
— Enfin, l'avez- vous vue ? dit Pierre sans trop songer à ce qu'il y avait de peu grave dans sa demande.
— Non, père.
— Et que diable avez-vous fait pendant toute la nuit ?
— Je me suis promené , père , promené autour de son jardin, devant ses fenêtres ; et je serais encore à les regarder si ce vieux scélérat de maître La Joie ne m'avait pas surpris, et si je n'avais pas craint de trop t'inquiéter, père, dit l'enfant avec une admirable expression d'amour et de tendresse.
— Et voilà tout, Paul, toute la vérité?
— Je ne meus jamais, père.
— A la bonne heure. Mais tout cela est fort mal. Tu sais, mon eufant, que les Provençaux n'aiment pas la Salamandre; il se passe d'étranges choses dans le Midi, ces piysans soni méchants, et je crains
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)ionr loi comme pour nos matelots. Promets-moi donc lie ne plus descendre à terre.
— INon, père, parce que j'y descendrais quand je devrais y aller sur des charbons ardents, mais sans manquer à mon service.
— Maudit entêté !... Mais au moins allez-y armé!
— Oui, père; cela, je te le promets.
— Je suis d'une faiblesse inouïe pour vous, Paul ; et un jour vous me le reprocherez. Ah çà, comme tu as manqué ouvertement à la discipline, mon cher enfant, tu garderas les arrêts vingt-quatre heures... mais j'irai le tenir compagnie.
— Bon père, cher père ! dit l'enfant en l'embrassant.
— A la bonne heure, dit le bon lieutenant. Mais si lu savais ce que j'ai souffert d'inquiétude ! je n'ai pas dormi de la nuit. Pauvre ami, je n'ai plus que toi au monde; songe-s-y donc.
Et il renfonça une grosse larme qui allait couler, car il entendit frapper à sa porte.
— Entrez ! dit Pierre en se retournant vers les fenêtres de la galerie pour qu on ne vît p.is ses yeux humides. Qu'est-ce?
— Lieutenant, dit un pilolin, le commissaire demande s'il peut commencer la paye.
— Sans doute Faites avertir l'équipnge.
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