ALICE
Que son œil était pur et sa lèvre candide !
Que son œil inondait son âme de clarté !
Le beau lac de Nérai , qu'aucun souffle ne ride,
A moins de transparence et de limpidité :
Dans cette âme avant elle on voyait ses pensécsl
A. DE Lamartine, le Premier Regret.
Par une nuit d'été lourde, chaude et suffocante, à la lueur douteuse d'une lampe qui projetait de grandes ombres sur les murs d'une chambre modestement meublée, une jeune hlle à moitié couchée cachait sa iigure dans ses mains et paraissait profondément absorbée.
Ses bras nus, blancs et efîilés révélaient les formes les plus élégantes et les plus fines, une nature svelle et gracieuse, une de ces enveloppes délicates qui, par un singulier caprice de la création, renferment presque toujours une ame puissante et passionnée...
92 LA SALÀMA>DBE.
Les longues mèches de ses cheveux châtains, se déroulant capricieuses sur son col frète et satiné, voilaient aussi le visage de la jeune lille ; car on ne voyait que son petit menton rose, arrondi et couvert d'une peau si transparente et si fraîche qu'elle laissait paraître un réseau de veines dazur.
Par un brusque tressaillement, elle redressa la tête, poussa un long soupir , étendit les bras ; puis regardant une montre d'or suspendue à son alcôve, près d'une croix d'ivoire ombragée d'un rameau de buis béni, elle s'écria :
— Seulement deux heures... deux heures... Oh ! quelle nuit!... quelle nuit!... Jamais le temps ne m'avait paru si long. Et puis, je ne sais, mais j'ai chaud..., j'étouffe; j'ai beau respirer, l'air me manque ; et mes mains sont brûlantes. Mon Dieu! mon Dieu ! qu'ai-je donc ?
Et d'assise qu'elle était,, se couchant brusquement, elle croisa ses deux bras sur le bord de son lit, et y laissa tomber sa lêle.
Ses traits alors se dessinèrent vaporeux et confus, à la lumière incertaine de la lampe ; c'était quelque chose d'aérien, d'insaisissable ; on eût dit que cette lueur tremblante, qui, tantôt dorée, brillait d'un vif éclat, tantôt obscure, ne jetait plus qu'un itàie reflet, donnait tour à tour à ce charmant visage une expression de douce sérénité ou de profonde amertume.
Mais étaient-ce bien des ombres et des lumières factices <jui éclairaient ou assombrissaient ce jcimc
ALtCE. 93
front? N'était-ce pas plutôt cetle àiue il(î vierge inohilt' et changeante qui s'y reflétait tour à tour sombre ou gaie, heureuse ou souffrante ?
Car qui saura jamais le cœur d'une jeune fille, abîme mille fois plus profond que le cœur d'une femme ? Entre elles deux, c'est la différence de l'idéal au vrai. Chez une femme l'avenir est fait, arrêté, presque prévu; chez une jeune fille tout par.iît voilé, tout est incertitude, désirs vagues, espoir et frayeur , joie et chagrin. Celte àuie, c'est une hiirpe éolienne, vibrant au moindre souffle qui vient effleurer ses cordes sonores; c'est une harmonie conluse, bizarre, sans suite , incomplèle , et qui pourtant ravit et attriste, fait pleurer et sourire.
— Oh! dit Alice, que je voudrais ne pas penser, èlrc fleur, arbre, oiseau, m'envoler dans l'air, ou fleurir au bord d'un ruisseau ! Oui, je voudrais être fleur ! fleur qui se flétrit et qui tombe sans regretter sa mère. Mais pourtant qu'une fleur doit être isolée! et quand le soleil se couche donc, quelle tristesse pour elle ! Une fleur, en voici sur la robe que j'avais hier au bal ! A voir leurs feuilles si vertes, leurs couleurs si vives, on les croirait véritables. Quel mensonge pourtant! Et dire qu'une pauvre fleur des champs, bien vraie, bien naturelle, serait fanée, morle en un jour, tandis que ces menteuses garderaient encore longtemps leur éclat la.i.v et emprunlé !
El je ne sais quelle rapide et fugitive pensée lui révéla dans celle naïve comparaison, l'avaulage
d'une coqnetle f;uisse et froide sur une fille aimante el iiifjénue.
— Le bal! reprit-elle, — et déjà l'expression mélancoli(iue avait disparu, ses yeux brillaient, et par hasard, la lampe étincelait aussi ; — le bal ! il était beau ce bal î C'était la danse , des pas qui se croisaient, vifs et animés, des femmes étincelantes de pierreries, des femmes qui souriaient, des hommes qui souriaient, mais la bouche seule souriait. Il y avait sur tous ces fronts de l'ennui et de l'insouciance. Pourtant les diamants scintillaient, les parfums épandaient leurs suaves odeurs, les glaces flamboyaient de mille feux, de mille cristaux, et je ne sais pourquoi tout cet éclat ne remplissait que mes yeux ; mon âme resta vide et ne se souvient de rien. Car l'àme n'a pas de mémoire pour ce qui n'est que bruit et vaine couleur. Oh! mon Dieu, que c'est triste de n'avoir pas seulement de quoi se souvenir ! Oui, qu'ainsi la vie est triste, triste, dit Alice.
Et déjà ses yeux bleus si doux se baignaient de larmes ; et c'est en soupirant qu'elle se retourna dans son lit, et que, arrondissant ses bras, elle joignit ses deux mains au-dessus de sa tête en enlaçant ses jolis doigts.
Et la lampe touchait à sa lin, et les ombres luttaient contre cette lueur mourante.
A ce moment le regard d'Alice se fixa sur la croix et la branche de buis attachées dans son alcôve.
ALICE. i)i}
— Voilà, (lit-elle à voix basse, voilà le cnicifiv (le ma mère, la croix (|u'elle a bais(fe mourante, le rameau saint qui a béni son cercueil !
Et une larme roula sur sa joue pâle.
— Cette croix ne m'a quitl(»e ni au couvent ni ici. Le couvent! pourquoi m'a-t-on retirée du couvent? J'y étais si bien ! que j'aimais les fêtes de l'éfjlise, la vapeur de l'encens ! que j'aimais à porter les rubans de la bannière de la Vierge toute blanche et brodée d'or ! que j'aimais à chanter avec mes compagnes les beaux cantiques au bruit sonore de l'orgue ! Quelle douce et grave musique que celle de l'orgue! Quelquefois elle me faisait tressaillir, elle me faisait mal ! Et les roses que nous efteuillions pour la Fête-Dieu ! et les vêtements que nous faisions pour les pauvres mères ! Et nos hymnes au Christ qui se sacrifia pour sauver le monde! Quel dévouement! Aussi, avec quel amour, cjuelle idolâtrie je chantais ses louanges ! Le serv.r dans son temple, l'adorer toute ma vie, l'adorer! car je sens là, oh ! là, dit-elle douloureusement, en appuyant avec force ses deux mains sur son sein qui bondissait..,, oh! je sens là un immense besoin d'amour et de sacrifice.
Elle reprit après un moment de silence :
— Pourquoi m'emmener , me faire quitter la France ? j'aurais été si heureuse au couvent î Aimer le Christ, le prier tout le jour, le prier surtout ! Y a-t-il quelque chose au-dessus de la félicité qu'on éprouve à le prier? Oui peut-être à le prier pour
96 LA S4L4MANDRE.
quelqu'un. Mais je suis injuste : je vais rejoindre mon père qui me laissa tout enfant. Et pourtant, malgré moi, ce voyage m'attriste et m'oppresse; l'idée seule de voir mon père vient quelquefois rendre mes pensées moins sombres. Oh ! mon Dieu, dit-elle, pitié, pitié pour moi, si ce voyage doit m'être fatal !
Et la lampe s'éteignait. A peine, à de longs intervalles, sa flamme un instant ranimée éclairait faiblement la chambre et dessinait sur les murs de larges ombres tremblantes et fantastiques.
Le cœur d'Alice se serra. Elle eut presque peur; et, poussée par ce besoin qu'éprouvent quelquefois les femmes de jeter leur sort aux mains du hasard et d'y chercher la science de l'avenir, elle s'écria avec une singulière exaltation , mais d'une voix ferme et convaincue :
— Je suis à jamais vouée au malheur sur cette terre, si la lampe expire avant que j'aie dit trois fois : IMa mère, qui es au ciel, prie Dieu pour ton enfant!
Et Alice, pâle, haletante, commença d'une voix altérée :
— Ma mère, qui es au ciel, prie Dieu pour ton enfant !
La lampe vacilla et jeta une faible lueur.
— Ma mère, qui es au ciel, prie Dieu pour ton enfant !
La lampe pétilla en lançant une vive clarté. Le cœur d'Alice fut soulagé d'un poids énorme, et confiante elle continua :