‹ La salamandre (volume 3)Chapitre 37 sur 48 · LES PASSAGERS · texte numérisé non relu

LES PASSAGERS

On le sait, Alice avait quitté son couvent avec peine; mais l'idée d'un voyafje sur mer et l'espoir de revoir son père avaient adouci ses regrets.

Arrivée à bord de la Salamandre , elle examina tout avec sa curiosité de jeune fille, et trouva dans Paul le cicérone le plus attentif et le plus zélé.

Car Paul n'était pas timide de celte timidité niaise qui est souvent la conscience des sots ou qui résulte d'une éducation fausse et gourmée.

Au contraire, l'aspirant était ouvert et confiant à l'excès. Il disait tout ce qui lui venait à l'esprit ; et, comme son père avait développé en lui les plus nobles sentiments, tout ce qu'il disait était empreint d'une élévation d'idées bien rare.

Et l'amour qu'il avait pour Alice ne changea pas cette disposition à la franchise, il l'augmenta. Pour ce cœur pur, l'amour était comme la vertu, un sentiment dont on devait être fier, un mot qu'on ne devait pas prononcer, mais un fait qu'il fallait prouver par le respect et le plus religieux dévouement.

Aussi Alice remarqua Paul, mais sans émotion ; elle le rechercha, mais avec calme; elle l'entendait avec plaisir : c'était du bonheur et non du délire.

Deux jours après l'arrivée des passagères à bord de la Salamandre, Paul passait tout le temps que lui laissait son service avec Alice et madame de BIène qui le trouvait charmant.

Et Paul leur disait toute son âme, parlait de lui avec cette assurance candide, ce besoin d'épancher au dehors ce qu'il ressentait, qui est un des heu-

reux privllt^ges d'une organisation neuve et intime ; il ne lui venait pas un instant à la pensée qu'il put être importun ou ennuyeux, car celte confidence était à ses yeux une marque profonde de confiance el d'estime de sa part. Et il la jugeait ainsi parce qu'il eût été tout fier d'en inspirer une pareille.

Aussi leur disait-il toutes ses espérances, leur racontait-il ses campagnes, ses voyages avec une naïveté enchanteresse , leur parlait-il de sa pauvre mère avec des larmes dans les yeux et le sourire sur les lèvres, parce que le souvenir de son père venait changer cette poignante amertume en mélancolie douce.

Et Alice pleurait et souriait aussi ; et la bonne madame de Blène disait, en essuyant ses yeux : — Allons, enfants! parlons d'autre chose.

Et c'était alors Alice qui racontait sa vie à elle, son enfance, sa joie et ses peines ; son regret de quitter sa pieuse et sainte existence, son espoir de voir son père, son incertitude de l'avenir.

A ce mot d'avenir, Paul s'éleclrisait. Il disait le sien à lui : il serait tué ou amiral, il aurait de vaillants combats, des blessures, une grande renommée : et tout cela, pour sa femme, ajoutait-il en rougissant.

— Et cette femme sera bien heureuse et bien fière de vous, disait Alice: vous êtes si bon, si noble ! vous aimez tant votre père, monsieur Paul î

Et quelquefois c'était le marquis de Formon, si peu capitaine de frégate, mais si bonhomme, le

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digne lieutenant, le vieux Garnier qui augmentaient le cercle ; et l'on causait, et l'on riait, et le docteur tourmentait le commissaire ; et l'enseigne Merval prodiguait ses soins à Alice, mais Alice n'y prenait pas garde.

Et tout allait pour le mieux, et Alice était heureuse, et tout le monde était heureux. Seulement on désirait bien de partir : mais il fallait attendre M. de Szaffie, aux ordres duquel le gouvernement avait mis la corvette pour aller à Smyrne.

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