‹ La salamandre (volume 3)Chapitre 42 sur 48 · LE TYPHON · texte numérisé non relu

LE TYPHON

tout ce qui offrait la plus petite surface de fer, fut surmonté d'une flamme bleue , léj^ère et rapide , qui, sans se fixer, voltigeait dans les ténèbres.

— G't:st le feu Saint-Elme ! dit le lieutenant. Veillez à la barre, timonier, car le temps devient bien noir.

En effet, l'air devenait tellement épais, tellement dense, l'obscurité si complète, qu'on ne se voyait pas.

— Allumez les fanaux ! cria Pierre.

Mais à peine ce commandement était-il prononcé, qu'une immense colonne d'air est portée sur la corvette avec la rapidité de la foudre et une détonation épouvantable.

La commotion fut affreuse ; la Salamandre s'inclina sous le poids du vent, se penclia, et déjà sa lisse de tribord eflleurait l'eau.

Pierre se précipita sur la barre.

— Elle ne gouverne plus, commandant ! — s'écria-t-il comme s'il eût interrogé son chef. Puis il reprit : — Bien, commandant ! — A bas le mal d'artimon ! Coupez, La Joie, coupez tout!

La Joie courait chercher une hache. — Arrêtez... cria Pierre : Won, non, il gouverne... Brave navire! brave Salamandre ! disait-il en voyant la corvette se redresser noblement.

El ce fut un grand bonheur, car à peine eut-elle repris son équilibre, que le typhon tomba sur elle avec toute sa violence , et semblait l'enfoncer au niveau de l'eau.

Les secousses étaient affreuses, saccadées, le

fluide électrique sillonnait le pont dans tous les sens , les canons paraissaient enflammés, et le navire était comme entouré d'une auréole de feu ; les mâts et les vergues semblaient les conducteurs d'une immense machine qui allaient puiser dans les nuages le bruit et les flammes. A ces terribles détonations se joignait une vibration métallique et perçante; les vergues craquaient sur leurs palans, et cette masse ignée paraissait d'autant plus éclatante que les ténèbres profondes entouraient et la mer et la côte.

Un moment, à la lueur funèbre qui entourait la Salamandre , on vit un canot qui faisait force de rames pour atteindre la corvette.

Mais on ne le vit qu'un moment, car ce terrible phénomène dura à peine deux minutes; la nuée électrique passa rapide et laissa la rade dans l'obscurité la plus complète.

Pas un seul mot n'avait encore été prononcé à bord, tant la surprise avait été violente, lorsque ce silence fut interrompu par ces paroles :

— Ohé ! de la Salamandre ! ohé !...

— Qui vive? demanda le lieutenant.

— Officier... embarcation du port.

— Accoste , répondit-il. Puis s'adressent à La Joie : — Eh bien ! maître, est-ce que le typhon vous a rendu sourd ? n'entendez-vous pas ? Un officier... Allons! allons! aux tire-veilles.

En effet, La Joie, comme le reste de l'équipage, avait été paralysé un instant par cet incident si

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peu prévu. Peu à peu le calme revint ; on monta deux fanaux de la batterie. Le sifflet du maître se fit entendre, et Merval s'avança à la coupée pour recevoir l'étranger qui arrivait par un si mauvais temps.

Le lieutenant était descendu chez le commandant , qu'il trouva couché sur son sopha , la tête sous les coussins, et dans un état à faire pitié.

Merval n'attendit pas longtemps ; l'étranger parut bientôt sur le pont , accompagné d'un officier de marine, et d'un enseigne qui devait compléter l'état-major de la corvette.

Merval les salua; l'étranger lui rendit son salut, et lui dit : — Monsieur, je suis le passager qu'on attend : pourrais-je parler à votre commandant, et seriez-vous assez bon pour faire placer à bord mon valet de chambre et mes gens qui sont dans cette chaloupe ?

— Je vais donner les ordres nécessaires, monsieur. Mais vous avez été bien heureux d'échapper à la bourrasque qui a pris une autre direction.

— En effet, c'est fort heureux, monsieur. Mais veuillez me mener auprès du commandant.

Merval pria Paul de conduire le passager auprès du marquis.

Il était impossible de voir les traits de M. de Szaffte, car un grand manteau noir tout trempé d'eau de mer l'enveloppait presque en entier; seulement il paraissait de haute taille.

A peine l'étranger était-il descendu ehcz le mar-

qiiis que Picire ri'panU sur le pont. — Enfin, dil-il h Meival, voilà notre passager arrivé ; et si la brise se lait, nous quitterons celte diable de rade. — Mais faites donc décharger cette chaloupe.

— J'en ai chargé votre fils, monsieur, dit l'enseigne un peu piqué.

— Vous voulez sans doute parler de l'aspirant de service, répondit froidement Pierre, qui, selon son habitude et son rigorisme, isolait toujours les liens de la famille de la subordination et de la hiérarchie militaires. — Puisqu'il a manqué à son service, punissez-le, monsieur de Merval ; vous êtes son supérieur.

Et le bon lieutenant lui tourna le dos.

Paul élait descendu pour rassurer Alice et madame de Blène, que cet événement avait beaucoup effrayées, et qui étaient dans des transes horribles malgré les protestations du vieux médecin.

Au bout d'un quart d'heure le marquis monta sur le pont. — Ah! on respire, au moins, dit-il, et j'en avais besoin. — Ah çà! lieutenant, nous partons demain matin : notre passager le veutainsi.

— Ah! c'est différent , s'il a le pouvoir de commander au vent de se faire du nord-ouest.

— Mais si le vent le permet , mon ami ; c'est bien entendu.

— Du reste, c'est possible : car le temps se dégorge, il tombe quelques grosses gouttes de pluie, et nous pourrions bien avoir du nord-ouest.

— Tant mieux. Avez-vous vu le passager?

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