CHAPITRE XIX
L'inSPECTIOIV
Tuje connais bien ; il a ses manière'^. Tu comprends ?
RATMA.NN.
Bien ! bien ! je comprends.
Schiller, les Brigands.
— Mes compagnons, qu'en dites-vous?
— Hum ! hum ! oh ! oh !
— Je suis de votre avis.
BuRKE, la Femme jolie.
M. Formon, marquis de Longetour, pendant la longue station qu'il avait faite derrière son comptoir, s'était un peu négligé sui- la gymnastique maritime : aussi paraissait-il fort embarrassé pour monter à une échelle dont les échelons, appliqués sur les flancs du navire, laissaient à peine la place pour poser le bout du pied.
Pomtant s 'aidant de deux tire-veille, ou cordons qui pendaient de chaque côté, il commença sa périlleuse ascension. Arrivé à la moitié de l'échelle, il fit un faux pas, glissa, et se fût infailliblement tué s'il n'eût eu la présence d'esprit de se cramponner aux cordages. Mais n'ayant plus de pomt d'appui, il resta suspendu, et tom'noya dans les airs.
Alors un matelot de l'embarcation lui remit respectueuse^ ment les pieds sur l'échelle, et il put, grâce à ce secours inattendu, arriver sm' le pont.
— Quelle tliable de manœuvre fait-il donc! — disait le vieiLx Gai'nier; — est-ce qu'il essaye si les tire-veille sont solides? Mais décidément il pai'aît bien maigre !
— Je vous salue, messieurs. Mais votre escalier n'est pas commode.
Tels furent les premiers mots que Tex-débitant adressa aux officiers réunis sur le pont de la corvette.
M. de Longetoui- était emprisonné dans un bel uniforme tout neuf, avait un chape? a tout neuf, des épaulettes toutes neuves, une épée toute neuve, oh oui! toute neuve, toute couverte de cette légère couche hmnide et gi-asse qui atteste ie la pureté virginale de l'acier. 11 était rayonnant, radieux, éblouissant ainsi, M. Formon, marquis de Longetour.
— Non, ma foi! votre escalier n'est pas commode, — répéta-t-il encore en saluant les officiers.
— Nous sommes désolés, commandant, — répondit Pierre, — de n'en avoir pas d'autre à vous ofirir ; mais permettezmoi de vous présenter l'état-major de la... Ah! mon Dieu! prenez donc garde, commandant : vous allez tomber dans la cale.
C'était 51. de Longetour qui, en reculant trois pas pour se donner une contenance, s'était approché de l'ouverture du grand panneau, et allait probablement disparaître au milieu du discours de Pierre sans ce charitable avertissement.
— Commandant, — reprit Pierre, — si vous voulez vous donner la peine de descendre dans votre galerie, j'am-ai l'honneviT de vous présenter nominativement vos officiers.
Mais le commandant était tellement étourdi de tout ce qui venait de se passer, q^i'au lieu de se diriger vers l'arrière, il se précipita vers l'avant du navire, suivi de l'état-major qui ne concevait rien à cette bizarrerie.
— Il va vou' probablement les cuisines, — dit le docteur. — Allons, c'est d'un bon natmel !
Enfin l'ex-débitant, se souvenant qu'autrefois la galerie se trouvait à i'ai-rière, après avok fait le toiu" de la corvette, revint auprès du com'onnement.
Il est vi'ai que cette promenade put passer aux yexix de l'équipage poui' mie inspection.
in LA SALAMANDRE
Le lieutenant descendit alors, d. précéda son supérieur dans la batterie où était situé le logement du commandant.
Le digne marquis entra chez lii, et fut fort étonné du luxe qu'il y trouva.
— C'est très-gentil, tout ça! — dit-il à Pierre, — fort gentil! Mais, voyons! présentez-mo^, je vous prie, messieiu-s les officiers.
Pierre commença :
- îtl. de Merval, enseigne de vaisseau.
— M. de Mei-val, enseigne... Enseigne?... Ah! j'y suis : nous appelions ça autrefois capitaine de flûte, je crois, et nous portions alors, autant que je puis me le rappeler, nous portions l'habit bleu et la veste, bordés d'un galon à la Bourgogne; l'été, Sa îilajeslé nous accordait la faveui' de porter du carneiot. C'était, ma foi! bien frais. Enchanté, monsieur de Merval, de faire votre connaissance!
Et le bon marquis salua.
Pierre et le docteur échangèrent un coup d'œil de surprise. Pierre continua la nomenclature.
— M. Paul Huet, aspu-ant de première classe, faisant le service d'officier à bord.
— Mais vous vous appelez Huet aussi, vous, lieutenant?
— Oui, commandant; c'est mon fils,
— Ah bah! charmant jeune homme! ah! il est aspirant! Nous nommions cela... attendez donc... ah! j'y suis! gardes du pavillon de la marine. Nous avions alors im habit bleu de roi, doublé de serge écarlate ainsi que les parements et le justaucorps, le bas écarlate, le chapeau à la mousquetaire, Itî celuturon façon de peau d'élan, doublé et piqué de fil d'or, boucles uriies. C'était, pardieu! d'mi fort bon air! et ce joU garçon-là eût été très-bien ainsi! — Ah çà! — dit }q brave commandant en frappant légèrement la joue de Paul; — ali çà! nous sommes bicLi snge? î'apa est-ii content?
Paul rougit^contintavecpeineune forte envie de rire, et salua. Pierre continua :
— M. Gamier, chrrurgien-inajor de la Salamandre. Le vieux docteur s'avança.
— Ah! ah! monsieur le docteur, ravi de vous connaître' J'espère que nous nous verrou s comme amis, mais voilà tout I car j'ai une pem* enragée de \(« outils!
— Pourtant, commandant, tout à l'heure, en vous voyant faire vos tours au bout des tirt -veille, j'ai bien cru que nous allions faire tout à fait connaissmcc.
Ceci fut dit malgré les coups c'œil et les signes réitérés du lieutenant, qui redoutait la franchise de Garnier
— Le fait est, docteur, — reprit le commandant, — le fait est que j'ai assez drôlement pirouetté.
— Ohî mais très-drôlement, commandant; nous avons ri comme des bossus.
Ici Pierre devint rouge de colère.
— Tant mieux! j'aime qu'on s'amuse et qu'on soit gail
— Oh! mais...
Le lieutenant interrompit le docteur qui allait riposter au commandant, et présenta le commissaire.
— M. Gabillot, agent comptable, commissaire du bord.
— Agent comptable, — dit le commandant qui n'était pas au bout de ses souvenirs d'autrefois; — agent comptable! bien... nous appelions cela officier de plume. Ils étaient habillés de gris, collet de veloiu-s cramoisi et bas cramoisis.
— Monsievu-le commandant est trop honnête! — répondit l'administrateur, trop bon de se souvenir de ces détails; et, à ce sujet, je saisirai l'occasion de manifester mon dévouement pour la famille régnante que la Providence nous a rendue, que la Providence...
— Mais taisez-vous donc, commissaire, — dit le docteur à demi-voix en interrompant l'administrateur, — on vous parle
bas crarnoisis, et vous repondez Providence! C'est bêle à wanger du foin.
L'ex-débitant ne voulut pas être en reste, et reprit :
— Personne plus que moi, messieurs, ne la vénère et la respecte, cette famille que la Providence nous a rendue, je lui dois d'ailleurs le plaisir de vous connaître, et j'en suis enchanté! Vous m'avez l'air bien bons enfants! Ah çà! j'espère que nous nous entendrons bien? et je me sens déjà disposé à vous aimer, à vous aimer tous, à vous porter dans mon cœur comme mes enfants... Ah çà! nous nous soutiendrons, n'est-ce pas? et vous m'aiderez de vos conseils, car j'en aurai bien besoin, voyez-vous. Enfin, mes amis, pom- finir par un mot qui doit trouver de l'écho dans tous les cœurs, — vivo, \1ve le roi ! — cria le bon marquis, ému jusqu'aux larmes et jetant son chapeau en l'air.
Le commissaire partit alors d'un tel éclat de voix, d'un cri royaliste tellement inattendu et éclatant, que le docteur en fit un bond furieux.
Le lieutenant était au supplice. Il s'approcha du marquis, et lui demanda s'il voulait voir la corvette plus en détail.
— Non, non, mon ami, nous verrons cela plus tard. Mais avant, je voudrais dire deux mots à ces braves qui sont là-haut.
Et il monta suivi de ses officiers.
Le siffiet de La Joie fit fabre silence, et le marquis prit la parole.
— Mes braves amis, le roi m'envoie pour vous commander, et je ferai tout pour mériter cette faveur. J'espère que nous nous entendrons bien aussi, nous autres.
Pierre toussa très-fort en regardant le marquis. Celui-ci continua nonobstant :
— Et vous serez tous mes enfants.
— Eux aussi! — dit Garnier. — Ah çà! mais c'est pis qu'une mouette avec ses petits.
— Car, mes amis, — reprit l'ex-débitant, — ^'Ous verrez que votre vieux commandant est un bon homme qui ne fera de mal à personne, entendez- vous? à personne, et qui, au contraire, se mettrait en quatre pour vous... et qui vous soutiendra si on voulait vous faire quelque chose.
— Et le digne homme commençait àpleurerd'attendrissement. Pierre s'approcha et lui dit tout bas :
— Assez, assez, commandant; laissez-moi achever.
Et au fait, les marins, peu habitués à ces larmes, commençaient de ricaner et de chuchoter.
— A la bonne heure, — dit le marquis en s'essuyant les yeux.
— îlatelots, — reprit Pierre, — le commandant me charge d'ajouter que, tout en désirant vous rendre heureux, il veut que la discipline la plus sévère règne toujours à bord; ii entend que les moindres fautes soient punies comme par le passé. II m'ordonne de vous dire que vous le trouverez dur et inflexible, si vous ne vous montrez pas dignes de votre ancienne réputation. Rompez les rangs!... Marche... Que ia bordée qui n'est pas de quart retoiu-ne aux fers,
La figure des marins reprit son expression d'insouciance et de résignation, que l'éloquence du marquis avait un peu déridée, et ils se dirent en descendant aux fers :
— Avec son air bon enfant, il paraît tout de même que c'est un vieux rageur, que le nouveau. As-tu entendu ce qu'il a dit au lieutenant de nous héler? C'est encore un loup de mer, ça, un dur à cuire. Faut pas s'y faire mordre !
Pauvre marquis, ils te jugeaient bien mal, mon Dieu!
— Mon cher lieutenant, — dit le commandant à Pierre, — maintenant voulez-vous un peu descendre chez moi? j'ai à vous dire deux mots.
— J'ai moi-même à causer avec vous, commandant.
— Voyez comme cela se trouve, — dit l'ex-débitant- Et ils descendirent.
lie LA SALAMANDRE