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CHAPITRE XX

BÉVÈl.A'TIOni

Le roi est infaillitilB.

Charte.

— Avant tout, mon cher lieutenant, — dit le marquis, — je vous demanderai la permission de quitter ce diable d'uniforme, car en ve'rité j'étouffe là dedans.

— A votre aise, commandant.

— Ah! je suis libre enfin. Comme c'est lourd!... Et l'e'pe'e, et le diable de chapeau qui me fait loucher... C'est qu'au fait il y a si longtemps, mon cher ami, que je suis bourgeois, bon bourgeois, que j'ai perdu tout à fait l'habitude du harnais, comme on dit.

— Il y a donc longtemps que vous n'avez navigué, commandant?

— Ah! s'il y a longtemps... je le crois bien. Mais, mon ami, il faut, voyez-vous, de la franchise avant tout. Ainsi, écoi^ez-moi :

En 90, j'émigi-ai en Allemagne, et j'y restai jusqu'en ISOo,je sollicitai alors de l'empereur la faveur de rentrer dans le grade de lieutenant, que j'avais lors de la révolution. Il me refusa net, prétextant, ce qui était vrai, que j'avais dû me rouiller un peu, vu que Vienne ne pouvait passer poiu- un port de mer. Mais un de mes parents, le duc de Saint-Arc, alors chambellan de Bonaparte, obtint pour moi une régie de tabac C'était ime compensation.

— Un bureau de tabac ! Comment, monsieur, c'est d'un bureau de tabac que vous sortez! — s'écria Pierre avec un étonnement douloureux.

— Oui, mon cher. Mais attendez donc. Ma foi! je me trou vais fort bien de mon nouvel état ; tranquille, obscm*, ayant oublié mon ancienne fortune, mon titre, des espérances qui ne devaient plus se réaliser, je vécus ainsi jusqu'au moment de la restauration. Alors vint la loi qui reconnaissait le temps de service des officiers émigi'és soit pendant l'émigration, soit pendant l'usurpation : ce qui me fut d'abord bien égal. Mais j'ai ime diable de femme, lieutenant, un démon incarné, ajouta-t-il à voix basse, comme si, même à bord, il eût craint d'être entendu par Elisabeth. Or, ma diable de femme s'imagina d'écrire à mon cousin le duc de Saint-Arc, qui, de chambellan, s'était naturellement transformé en gentilhomme de la chambre. Par le plus grand des hasards, je me trouvais possesseur de quelques papiers de famille fort importants poiu* lui; ma diable de femme, mon démon de femme les lui proposa. Il accepta, et, par reconnaissance, me fit remettre en activité et donner un grade supérieur à celui que je remplissais avant la révolution. Vous pensez bien, mon bon ami, que je refusai.

— Eh bien! alors, commandant?

— Eh bien! alors, mon ami, mon enragée de femme fît tant et tant, qu'elle me força d'accepter ; elle répondit malgré moi au ministre, et m'aurait amené elle-même ici si le bon Dieu ne m'avait pas fait la grâce de lui envoyer une pleurésie qui la retient à Paris.

— Ah ! monsieur, monsieur, prenez-y garde ! vous êtes dans une position bien dangereuse, je vous en avertis; car enfin vous avez tout à fait oublié votre état?

— Tout à fait, tout à fait, mon cher.

— La manœuvre?

— Aussi.

— La théorie?

— Tout de même.

— Il est alors inutile de vous parler de la tactique, de l'astronomie?

— Mais comment diable voulez-vous que j'aie appris cela? car avant la révolution j'étais bien jeune, et, ma foi ! les plaisirs.,. Vous concevez... Je vous le répète : comment voidezvous que j'aie appris ça dans mon bureau?

— Mais alors, monsieur, il en est temps encore, refusez... refusez... Vous jouez votre vie et celle d'un équipage de bons et braves marins, raonsieiu'; encore une fois, refusez.

— Refusez... refusez... C'est bien facile à dii-e. Et ma femme?

— !\!ais, cordieu! votre femme, à ce que je vois, porterait mieux que vous les épauleUes.

— Entre nous, mon ami, c'est très-\Tai, et c'est pour cela que je ne puis refuser sans son consentement; et elle ne me le donnera jamais.

— Mais enfin, monsieur, que comptiez-vous donc faire en acceptant?

— Ma foi ! mon cher, j'avais deux partis à prendre : faire le capable ou avouer mon ignorance. En prenant le premier, je ne pouvais pas jouer mon rôle huit joiu-s de suite; en prenant le second, j'avais la chance de rencontrer un galant homme comme vous, — et le marquis tendit la main à Pierre, — de lui tout avouer, de lui demander ses conseils et de me confier à sa générosité.

. La colère de Pierre tomba devant cette franchise. Ce pauvre vi(Mllard avait l'air si humble, si repentant, si embarrassé, que le bon heutenant répondit :

— Votre confiance ne sera pas trompée, monsieur, et je vou? s lis gré de votre aveu. Je dois poui'tant vous avertir que ce n'est pas à vous, que je connais à peine, mais à vos épauleUes, ipd, pour moi, représentent un signe, un grade qui doit toujours rester sans tache; que c'est à ce grade que je

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me dévoue, monsieur. C'est un fanatisme, je le sais; mais tant que Pierre Huet vivra, ses soins, ses espérances, sa vie, et jusqu'à son honneur, s'il fallait, tout sera sacrifié pour que l'honneur de notre marine, de notre pavillon, ne soit pas souillé, et poiu" qu'un officier portant des épaulettes de commandant soit respecté et respectable aux yeux de son équipage; car, sans cela, monsieur, il n'y a pas de subordination possible. Pour exiger l'obéissance passive et absolue qui est l'âme de la navigaUon, monsieur, il faut qu'au moins le grade représente le courage et le savoir aux yeux des mate, lots. C'est pour cela que dorénavant je mettrai tous mes soins à vous empêcher de paraître déplacé dans le poste que vous occupez. Mais encore une fois, monsiem-, vous vous êtes mis de gaieté de cœur dans une bien fatale position.

— Enfin, lieutenant, que voulez-vous que j'y fasse, moi? C'est fait maintenant : ainsi...

— Eh ! monsieur, je le sais. Malheureusement, le mal est irréparable. Vous êtes noble, appuyé, protégé : j'écrirais au ministre poiU" lui exposer le véritable état des choses, qu'on me traiterait de bonapartiste et qu'on me renverrait. Or, j'aime mieux veiller moi-même au salut de la pauvre Salamandre et de mes flambarts. Ainsi, monsieur, c'est entendu. Mais, par grâce, pas un mot de manœuvre, et sm'tout ne contrariez jamais mes ordres; et, dans un cas que vous verriez pressant, faites semblant de me dire deux mots à l'oreille, et j'aurai l'air d'exécuter vos ordres.

— Oui, lieutenant, — dit l'autre avec soumission.

— Pour commencer, vous allez signer un ordre du jour que j'écrirai, par lequel vous témoignerez de votre satisfaction à l'équipage.

— Oui, lieutenant.

— Et puis vous accorderez le pardon des hommes aux fers,

— Oui- l«iutanant.

— n faudra aussi double ration de vin à ces braves gens^ pour votre bienvenue. C'est l'usage.

— Oui, lieutenant.

— Et surtout gardez-vous, une fois en mer, de monter sur le pont pendant le mauvais temps; vous me gêneriez. Seulement, vous me ferez appeler pour être censé me communiquer vos ordres.

— Oui, lieutenant.

A ce moment le vieux Garnier tntra.

Alors Pierre, saluant le marquis \*e Longetour, lui dit de l'air le plus respectueux :

— Vous n'avez plus d'ordres à me dom^rr, commandant?

— Des ordres! reprit l'ex-débitant; c'est ai», contraire vous... Non, non, je n'en ai plus. Ah ! c'est-à-dire, nous avons des passagers, entre autres M. de Szaffie, qui va à Smyrne, et la corvette est mise à sa disposition; ensuite madame et mademoiselle de Blène, qui vont aussi à Smyrne rejoindre M. de Blène, banquier immensément riche, m'a-t-on dit. Ces trois personnes mangeront à ma table; quant à leur logement, je ne sais...

— J'y veillerai, commandant.

— Et moi, commandant, dit le vieux Garnier, je viens réclamer pour mes enfants : le poste des malades est placé tout à fait à l'avant de la batterie, et les pièces de chasse me gênent horriblement. Si le commandant voulait donner des ordres à ce sujet?

— Mon vieil ami, reprit Pierre en voyant l'embarras du marquis, le commandant, auquel j'ai parlé de cet arrangement, m'a dit ce qu'il désirait faire à ce sujet?

— Oui, oui, c'est convenu, docteur, repartit le marquis; mais j'espère, messieurs, que vous voudrez bien dîner avec moi aujoiu'd'hui?

— Nous aurons cet honneur, commandant, repondit Pierre, en saluant avec respect et subordination son supérieur.

n sortit avec Garnier.

— Eh bien! il a l'air assez bon enfant, dit le docteur; mais il ne me fait pas l'effet d'avoir eu souvent les yeux pi(jue's par l'eau des lames du Cap?

— Tu te trompes, mon vieil ami, tu te trompes : c'est un homme solide, qui connaît, je crois, fort bien son affaire, mais qui, ra'a-t-il dit, a l'habitude de tout faire commander par son second, qui n'est que son porle-voix; et c'est assez désagi-éable...

— Ma foi, oui; mais enfin si c'est rm marin, c'est déjà beaucoup. Nous avions tant de peur d'avoir un âne!

— C'est ce qui te prouve, bon docteur, qu'il ne faut douter de rien! — Eh mais! que vois-je? une embarcation, et bien garnie, ma foi ! Voilà de jolies malades, heiu"eux docteur

— Vraiment! ce sont nos passagers, — dit Garnier en courant à l'escalier avec l'agilité d'un jeune homme.

Ce fut l'enseigne Men'al qui reçut respectueusement madame et mademoiselle de Blène, qui furent introduites auprès du commandant par Pierre Huet.

Mais tâchons d'expliquer le fanatisme de Pierre pour le grade, qui paraîtrait outré poiu" ceiLX qui ne connaissent pas toutes les exigences de la vie maritime.

Cette abnégation inconcevable pour un signe conventionnel n'am'ait pas besoin de commentau'e, si l'on savait à quel degré était alors, et est encore porté aujom-d'hui dans la marine, le point d'honneiu-, l'esprit de coi-ps.

Et de fait ce fanatisme, — si c'en est un, — a sa logique positive et irréfragable.

La manœwTe et les mœurs nautiques veulent que le despotisme le plus absolu règne à bord, veulent que l'obéissance y soit passive et instantanée; car, à terre, dans une ai-mée, l'exécution d'un ordre hâtée ou retardée d'une minute, d'une seconde, ne peut rien entraùier de bien làcheux. — A la mer.

122 LA SALAMANDUE

la moindre hésitation peut amener la perte d'un bâtiment, corps et biens.

On comprendra donc que, s'il existe le plus léger doute sur la capacité du chef suprême dont les officiers subalternes ne sont que les échos, cette confiance aveugle qui fait braver tous les périls sera altérée, refroidie; au^eu d'obéir au premier mot, on discutera les ordres, et bientôt le doute, l'insubordination et la révolte viendront briser cet admirable échafaudage de la hiérarchie maritime basée en droit sur le courage et le savoir.

Ainsi Pierre, en se dévouant au grade du marquis, pensait autant à lui et à ses camarades, qu'à son commandant ; car du jour où l'influence morale du chef est méconnue, que devient, je vous prie, celle des inférieurs?

Et cette influence n'est-elle pas la question vitale, le pivot, la base de la société nautique? N'est-elle pas le plus puissant levier au moyen duquel un seul meut et gouterne la destinée, l'existence de cinq cents hommes? A terre, le sol ne manque jamais au soldat ; il voit où on le conduit; les villes, les montagnes, les forêts, sont des guides; en mer, ce sont des étoiles inconnues, des observations astronomiques au-dessus de leur intelligence qui conduisent les matelots. Pas im mot, une question au sujet de la route. — Allez, — il va; — arrêtez, — il arrête ; — risque ta vie au bout d'une vergue, — il la risque. — Où est-il? où va-t-il? il n'en sait rien; il n'a pas le droit de craindre un écueil lors même qu'il serait au milieu des brisants. — Et il passe des mois, des années dans celte ignorance, emporté par la tempête, bercé par le calme, sans savoir où la tempête l'emporte, où le calme le berce.

Et puis, pour les matelots, un hamac dur et étroit, une nourriture grossière, une eau con'ompue, le travail et les coups, pour eux une batterie sombre où ils sont entassés et privés d'air; tandis que pour le commandant, c'est un appartement vaste et commode, les recherches du luxe le plus raf-

fine, les mets les plus délicats, dont ils respirent l'odeur avec délices, les pauvres marins, en mangeant de la viande salée et le biscuit, alors que les valets de leur supérieur transportent son repas dans une riche vaisselle!

Ne faut-il pas, je le répète, que ces gens, dont la force numérique est hors de toute proportion avec la Tuice numérique des officiers qui les commandent, ne faut-il pas que pour excuser ime telle disparité d'existence, pour se résigner à la vie la plus gi-ossière et la plus fatigante, pour jouer cent fois leur vie sur un mot, sur un signe, ne faut-il pas que ces genf aient le respect le plus profond pour leur chef, la confiance la plus entière dans son courage et son savoir, qu'ils aient entin la conscience intime de leur infériorité et de sa supériorité, et qu'à la subordination ils rattachent l'idée de leur conservation personnelle?

Et cette conscience, ils l'ont instinctive, parce que l'homme reconnaît toujoiu's involontairement la supériorité de l'esprit sva le corps; ils ont cette conscience, les matelots, parce qu'ils sentent qu'ils ne sont que le bras qui exécute, tandis que le commandant est la tête qui pense et qui conçoit. Ils ont cette conscience intime, je le sais; mais par cela même que cette croyance à la haute capacité de leur chef impose aux marins xme aussi profonde soumission, une croyance opposée amènerait aussi des résultats effrayants.

C'est ce que PieiTC avait compris, car il craignait que l'équipage, s'apercevant de l'incapacité du marquis, ne le désignât, lui, Pierre, pour le remplacer, et Pierre, avec ses idées an'êtées sur la discipline, avec la connaissance qu'il possédait du cœur du peuple marin, savait que cette première atteinte aux dr'oits du chef amènerait nécessairement la ruine de tous les autres; car en matière d'attaque contre la hiérarchie militaire, c'est comme un collier dont on a ôté la premier*»- perle : toutes les autres glissent et se perdent.

On pai'donnera^ je l'espère, cette bien longue et bien aride digression; mais elle était, je crois, nécessaire poui' l'intelligence complète du caractère de Pierre, qui n'est pas une abstraction mais un fait, un portrait psychologique dont nous pourrions citer vingt originaux.

Au bout d'une heiu-e, Paul re\int d'une corvée qu'il avait faite sur la côte. Il monta; maisf arrivé sur le pont, il devint ptîle, ses yeux se troublèrent, et il fut obligé de s'appuyer contre le bastingage. Il voyait Alice ! Alice à bord de la Salamandrel

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