CHAPITRE XXXVI
LE UtéLt PASSÉ AVS GRÈS
La vie est un voyage :
Tâchons de l'embellir.
Poésies de l'empire.
n s'était écoulé quelques jours depuis qu'Alice avait avoué à Paul qu'elle l'aimait. Seulement elle le pria de ne pas encore parler de la demande à son père.
Mais Paul ne la quittait pas, selon son désir. Sans cesse auprès d'elle, heureux, ravi, il avait tout à fait oublié la conversation de Szaffie; et la joie qui inondait son âme avait effacé les pensées cruelles et sombres qui l'avaient un instant agité.
Szaiue, lui, pai'ut fort rarement sm- le pont et même chez le commandant. 11 se renferma dans sa chambre, prétextant une indisposition légère, ce qui combla d'abord les vœux du bon docteur, qui n'attendait, on le sait, qu'après cela, pour connaître Szaffie.
Mais l'espou du vieux Garnier fut déçu, et Szaffie refusa ses soins.
Seulement une fois, Szaifie s'était approché d'Alice pour Im dire : — Alice, vous êtes hem-cuse, je le vois : vous l'aimez... Ne vous l'avais-je pas conseillé ! Et c'est là le bonheur, n'esxce pas?
Et il s'éloigna.
Alice ne répondit rien, mais «lie pâlit extrêmement.
— 11 me l'a conseillé, — pensait-cUe. — Ne croit-il pas que c*est parce qu'il me l'a dit, que j'aime Paul? Je l'aime, parce qu'il est bon, brave et loyal... Je l'aime, parce que cet amour fait mon bonheur.
Puis, après quelques minutes de silence, joignant ses mains avec force : — Oh ! mourir ! mourir ! dit-elle en regardant le ciel.
Et pour la première fois peut-être, les attentions de Paul lui parurent pesantes. Sa présence la gêna.
Elle aussi prétexta une indisposition pour rester dans sa chambre.
— Et vous avez tort, — dit le vieux docteur; — car, voyezvous, c'est aujourd'hui dimanche; nous avons bal, ce soir, et ça vous aurait amusée : car nos marins dansent entre eux. C'est bien naturel, un jour consacré au plaisir.
Ceci ne décida pas Ahce, qui descendit chez elle.
Et au fait, — comme avait dit le docteur, — ce joiu" était consacré au plaisir. Et une des preuves convaincantes de cette liesse était des cris perçants qui retentissaient à l'avant de la corvette.
— Grâce ! grâce ! — disait une petite voix faible, tout entrecoupée de larmes.
— Passez-le au grès, le vilain rat ! passez-le au grès ! — répétait-on en chœur.
— Oh ! vous me faites du mal ! — continua la petite voix.
— Pourquoi donc, scélérat, n'es-tu pas venu laver ton groin avec les autres mousses ? Tu rongeais quelque chose dans la cale, hein?
— Mais, mon Dieu! sitôt que maître Buyk me Pa permis, j'y suis aUé.
— C'est pas vrai ! Au gi'ès, au grès, le rat !
— Oui, om, au grès, le rat, au grès ! — répétèrent en chœur une douzaine de voix au-dessus desquelles les cris aigus des mousses perçaient affreusement
— Mon Dieu! mon Dieu! que vous ai-je donc fait, pour me faire tant de mal? — cria Misère.
— Tu nous as fait que tu nous embêtes, et qu'on a bien le droit de s'amuser un peu, et que nous voulons voir de quelle couleur devient la peau d'un rat quand on la frotte avec du gi-ès.
Cette plaisanterie fit rire aux lai'mes l'auditoire, qui cou\Tit de bravos et de cris la voLx du malheureux enfant.
Misère se débattait au milieu d'ime foule de matelots et de mousses. On l'avait déshabillé en entier, sauf son pantalon, et on s'apprêtait à lui frotter le corps avec du sable et de l'otoupe^
Enfin deux vigoureux matelots le saisirent, et tim-ent immobiles ses pauvi'es membres si chétifs et si grêles, puis on retendit sur im mât de rechange.
— Tenez, tenez! Parisien, — dit le pauvie petit misérable à l'un de ses bourreaux en tremblant de frayeur, — Parisien, ne me faites pas de mal, et je vous donnerai mon pain et mon vin. Je n'ai que ça, mon Dieu! je n'ai que ça à moi, mais je vous le donnerai, si on ne me le prend pas.
— Je crois bien, vilain rat : tu irais grignoter du biscuit dans les soutes.
Ici nouveaux rires fous.
Et on jeta sur Misère une couche de sable On et blanc.
— Oh ! vous m'en jetez plein les yeux. Vous m'avez aveuglé. Grâce ! gi-àce ! Que vous ai-je fait, dites-le-moi ! que vous ai-je donc fait?... Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! — cria l'enfant d'une voix déchirante et colère
— Frottez, frottez; maintenant il va devenir rouge, parce que, voyez-vous, le rat marin, c'est comme le homard : ça devient rouge à la cuisson, et ça va lui cuire, allez! — dit le Parisien.
' Opération fort souvent réitérée à bord, et particulièrement à l'égard dea noTicet bretons.
LA SALAMANDHE 205
Nouveaux rires. Et l'on commença de frotter tout le corps de Misère avec de Tctoupe imbibée d'eau de mer; mais cette eau acre et mordante^ se mêlant à ce sable fin et tranchant, causait au malheiueux ime atroce douleur; car cette boue corrosive entrait dans les écorchures qu'il faisait çà et là.
— Voulez-vous me laisser? voulez-vous me laisser? — hui'Ia l'enfant.
— Ah! il est encore fameux, le moussaillon! Quand tu seras lavé, rat...
— Dieu! Dieu! que je souffre! Oh! Parisien, je vous en prie, Parisien, laissez-moi, laissez-moi! je ferai tout ce que vous me direz de faire. Tenez! j'en mangerai, du grès, si vous voulez, Parisien; j'en mangerai, dites? voulez-vous? Mais pas ça, oh! pas ça!... Par pitié!... Oh! grâce!... Tenez! mais voyez donc... ma poitrine est au vif!
Le frottement continua; qucdis-je? il redouhla!
— Vous ne voulez donc pas me laisser ! Mon Dieu ! si ma mère était là! si ma mère n'était pas morte! — dit l'enfant.
Et sa figure prit une singulière expression. La doulevu" devint aiguë et nen'euse.
— Ah! ma mère! ma mère! on me torture... Viens me défendre, ma mère !
Et le malheureux perdait la raison. La souffrance était audessus des forces de cet être si débile et si frêle.
— Ah çà, est-il bête, ce vilain rat! Est-ce qu'il est fou? il n'y a pas de rate, ici, entends-tu, sauvage?
— Ah ! la voilà, ma mère, la voilà qui vient ! Faites-moi souffrir... Oh! bien, bien! vous me déchirez tout le corps; mais ma mère vient, et vous allez voir î
Et il riait, le misérable.
— Il est fou!... Regarde donc ses yeux, Parisien, — dit un matelot, on dirait du feu!
Misère était tombé, en clïï^t, dans un de ces accès de dé-
mence qui suivaient toujours les mauvais traitements dont on l'accablait.
Ses yeux brillèrent, s'agrandirent d'une manière effroyable, devinrent fixes, et un sourire pareil au sourire sai'donique du mom"ant retroussa ses lèvi-es blafardes. Les matelots le tenaient toujours, mais ils ne frottaient plus.
Misère continua :
— Ma mère, c'est moij entends-tu? c'est ton petit Georges, qu'ils appellent Misère, je sais bien pourquoi, et qu'ils battent toute la jom-née. Tu viens, n'est-ce pas? Tu m'apportes des habits, car j'ai froid; du pain, car ils me prennent le mien, et j'ai faim... Dis? tu me réchaufferas dans ton Ut, auprès de la grande cheminée, dis, ma mère, n'est-ce pas? Et puis le matin, tu me donneras du gâteau de blé noir, que tu faisais pour ton petit Georges? Et puis, ie dimanchei^ tu me feras prier le bon Dieu, et baiser l'enfant Jésus, dis? car ici j'ai oubUé de prier. Mais non, non, tu ne peux pas venir : tu es morte, toi... comme mon père, qui est mort... il n'y a que votre petit Georges qui ne soit pas mort. Mais on le tue un peu tous les jours, entends-tu, ma mère? Us m'envoient à toi, à toi!
Et Misère ferma les yeux.
Les matelots se regardèrent. Leur conduite n'était pas dictée par xme atrocité froide, c'était gaieté brutale. Ils jouaient avec ce malheiu-eux comme im enfant joue avec un pauvre oiseau qu'il martyrise.
Ceux qui tenaient Misère avaient les larmes a\ix yeiLx, ils le lâchèrent et l'assuent sur la drôme.
Ce mouvement rappela l'enfant à lui, sans le rendre à la raison. 11 se releva d'im bond; et tournant comme un bateleur avec ime étormante rapidité, il se mit à crier d'une petite voix aiguë :
— Le rat... le rat... a de bonnes dents... il a rongé, rongé la noix, rongé... rongé.
Et il faisait claquer ses dents les unes contre les autres avec une incroyable vivacité.
Puis, toujours toiu^nant, il arriva au panneau de l'avant, se jeta au bout d'une corde, et disparut.
Quelques minutes encore, on entendit ces mots, pendant que Misère disparaissait dans les profondeurs de la cale.
— Rongée, rongée, la noix... rongée, car le rat a de bonnes dents... rongée...
— Puis la voix s'éteignit. C'est que Misère était arrivé au fond de la cale.
Quoique le malheureux fût dans un état de démence complète, pourtant ime idée fixe, une idée de vengeance le dominait ; et, pour l'exécution de cette idée seulement, il paraissait avoir conservé toute sa raison.
Or Misère se glissa dans une soute; et, s'approchant d'un tonneau qu'il déplaça, il s'accroupit près de la muraille de la corvette.
Et, au moyen d'une tarière ei a-une scie qu'il avait dérobées, il finit d'entamer la coque du navire, et d'y faire ime ouverture de quatre pieds de long sur deux de large.
Il travaillait à ceci depuis bien longtemps ; c'était ce qu'il appelait ronger la noix.
A ce moment, le mince doublage de cuivre qui enveloppait le navire en dehors empêchait seul l'eau d'entrer dans la corvette.
Mais au moyen d'un coup de ciseau donné dans la première planche de ce cui\Te, les autres pouvaient se détacher immédiatement, et donner entrée aux lames qui devaient fau-e sombrer la Salamandre.
Misère prit le ciseau; mais il s'arrêta...
Car il pensa au bal du soir.
n attendit donc.
les danseurs reprenaient haleine, et il re'gnait un de ces bioisqiies silences qui surprennent quelquefois les assemblées les plus tumultueuses.
Alors on entendit un éclat de rire grêle, mordant, qui senablait venir du ciel.
Puis ces mots tombèrent du haut des mâts :
— Ah... ah... ah... le rat a de bonnes dents; il a rongé... ronge la noix : la noLx est rongée; gare au trou... Le rat avai( de bonnes dents.
L'équipage, l'état-major, tout le monde resta pétrifié, tâchant de découvrir de quel endroit venait cette voix étrange.
Puis on entendit comme le bruit d'un poids assez lourd qui tombait à la mer. Le lieutenant courut au com'omiement, regarda et s'écria :
— Un homme à la mer... Puis, immédiatement après, avec le plus grand sang-froid : — Aux pompes! Gréez les pompes!
n est impossible de décrire l'effet que produisirent ces parc* les, répétées de bouche en bouche.
— Aux pompes ! aux pompes ! — cria encore le lieutenant en se précipitant vers l'avant. — Voulez-vous donc couler sans avoir essayé d'échapper à la morf
A peine ces mots étaient-ils prononcés, que le calier, maître Buyck;, parut sur le pont.
— Il y a, cria-t-il, quatre pieds de bordage en dérive, et la cale s'emplit!
— Aux pompes... tout le monde aux pompes! — répéta le lieutenant. — Les embarcations à la mer, et peine de mort poiu- le premier qui abandonnera le navire avant son tour.
Cette voix connue et le sifflet de maître La Joie mirent autant d'ordre qu'on en pouvait espérer; les pompes furent mises ^n jeu, et on s'occupa de mettre les embarcations à la mer. A. B moment, Paul allait quitter le pont; son père l'aperçut.
— A votre poste, monsieur... A l'avant! lui dit-il.
— Mais, mon père; Alice...
— Monsieur! m'entendez-vous? — re'péta Pierre d'une voix tonnante.
Paul ne put répondre un mot ; et, entraîné par cette habitude d'obéissance passive, il courut à son poste. Il rencontra la tante d'Alice, madame de BIène, qui faisait tous ses efTorts pour rompre la couche épaisse de matelots qui lui barrait le passage. Ces braves se pendaient aux cordes des pompes.
— Vous ne pouvez passer, madame, — lui dit-il.
— Mais au nom du ciel! ma nièce... Alice...
— Elle est en sûreté, madame ! Si la corvette coule, on sauvera d'abord les femmes.
— Mais, mon Dieu! mon Dieu! jeveux]avoir,jeveux passer.
— C'est impossible, madame : vous arrêteriez le service, et le peu de chance de salut que nous avons dépend des pompes. — Allons, allons, mes garçons, courage, — dit Paul en donnant l'exemple d'une prodigieuse activité.
Le lieutenant, son porte-voix à la main, était calme au milieu de cet affreux danger; de minute en minute il se penchait pour voir les progrès de l'eau qui gagnait déjà la batterie, et de temps à autre donnait les ordres nécessaires pour éviter la confusion.
Et cet admirable équipage avait été si bien habitué par lui à une exacte et sévère discipline, que cette manœuvre, d'où dépendait la vie de tous, était faite avec autant de silence, de sang-froid que s'il se fût agi d'rm simple exercice.
Le lieutenant, absorbé par une surveillance de toutes les secondes, n'avait pu s'occuper du commandant, qui perdait la tête et était complètement démoralisé.
Pierre chercha des yeux l'ex-débitant. On venait alors de mettre la yole à la mer. Le marquis, s'en étant aperçu, enjambait déjà le plat-bord pour s*y jeter, lorsque Pierre l'arrêta par un pnn de son habit.
— Où allez-vous donc, monsieiu"? lui dit-il.
— Parbleu ! je me sauve, vous le voyez bien. Lâchez-moi donc, nous coulons.
— Misérable ! — murniui'a le lieutenant en le ramenant do force sui- le pont.
— Je suis votre commandant, et je vous ordonne de me laisser, — reprit l'autre en se débattant.
— Mais tu ne sais donc pas, malheureux, que le premier homme qui abandonne le bord avant les femmes et les mousses, est puni de mort? Tu ne sais donc pas que le comm;mdant est le dernier, entends-tu, le dernier qui doive quitter son bâtiment?
— Mais je ne veux pas mourir, moi ! Eh bien ! oui, j'ai peur, là! je suis indigne de commander; je donne ma démission. Laissez-moi me sauver ! répondit le marquis.
Et i'cx-débilant tâchait d'échapper aux mains de Pierre, qui trem.blait que l'équipage ne s'aperçût de ce débat.
— Sauve qui peut ! sauve qui peut ! — cria enfin le marquis en délire à un moment où la corvette s'inclina et parut s'abîmer.
— Tais-toi ! — dit Pierre en mettant violemment la main sm' la bouche du marquis; — tais-toi, infâme! Ce cri de lâcheté est toujom-s pmii de mort ! Il va l'être, car je t'ai promis que tu ne déshonorerais pas tes épaulcttes !
Et Pierre, exaspéré, furieux, tira son poignard pour en frapper le commandant. Heureusement la lame glissa et ne fit qu'effleurer le bras du vieillard.
— Lieutenant , eh bien ! heutenant ! — dit La Joie en se précipitant sur Pierre.
— Le misérable veut m'assassiner ! — cria le marquis pâle et tremblant.
Pierre revint à lui, et continua, avec un accent de colère simulée :
LA SALAMANDRE Sîî
—-Pourquoi, aussi, commandant, ne voulez-vous pas sau- Tcr mon fils, et lui donner l'ordre de s'embarquer dans la yole?
Par cet admirable mensonge, par celte interprétation naturelle donnée à sa conduite, Pierre sauvait l'honneur de son commandant, mais il se perdait.
— Jlais vous savez, lieutenant, que les officiers s'embarquent toujoms les derniers, et M. Paul est officier, dit La Joie en tenant toujours Pierre par le milieu du corps.
— Retiroz-vous, maître, — dit Pierre à La Joie en paraissant se remettre; — mon amom- pom* mon fils m'a emporté. Je suis coupable, commandant, je me résigne à mon sort. Voici mon poignard.
Le marquis, stupéfait, prit machinalement le poignard. A ce moment, maître Bouquin accom'ut tout essouffié.
— Commandant, c'est tout au plus si les pompes franchissent, — lui dit-il.
Maître Buyk, après s'être affalé le long du bord, tâche de clouer une plaque de plomb sur la voie d'eau.
— Voici les ordres du commandant, — reprit froidement Pierre : — que les pompes ne s'an'êtent pas. Monsietir Merval, faites brasser le grand hunier sur le mât ; nous allons mettre en panne pour nous reconnaître un peu. Faites continuer les préparatifs que l'on a commencés pour mettre la chaloupe à la mer, monsieur Bidaud, et allez à la cale voir ce que l'on gagne d'eau. Maître Bouquin, que l'ordre règne dans la batterie; faites veiller des hommes aux palans. Si la circonstance l'exigeait, nous nous allégerions de notre artillerie, et vous, maître calfat, entendez-vous avec le maître charpentier pour remédier au plus tôt à cette avarie.
Et ces détails, arrêtés, minutieux, ces ordres précis et axacts, étaient donnés de sa voix ordinaire sans la plus légère émotion. Mais le danger paraissait toujours imminent.
les danseurs reprenaient haleine, et il régnait un de ces bi-usques silences qui surprennent quelquefois les assemblées les plus tumultueuses.
Alors on entendit un éclat de rire grêle, mordant, qui semblait venir du ciel.
Puis ces mots tombèrent du haut des mâts :
— Ah... ah... ah... le rat a de bonnes dents; il a rongé... rongé la noix : la noix est rongée; gare au trou... Le rat avait de bonnes dents.
L'équipage, l'état-major, tout le monde resta pétrifié, tâchant de découvrir de quel endroit venait cette voix étrange.
Puis on entendit comme le bruit d'un poids assez lourd qui tombait à la mer. Le lieutenant courut au com'onuement, regarda et s'écria :
— Un homme à la mer... Puis, immédiatement après, avec le plus grand sang-froid : — Aux pompes ! Gréez les pompes !
Il est impossible de décrire l'effet que produisirent ces paro* les, répétées de bouche en bouche.
— AiLX pompes ! aux pompes ! — cria encore le Ueutenant en se précipitant vers l'avant. — Voulez-vous donc couler sans avoir "essayé d'échapper à la mort'
A peine ces mots étaient-ils prononcés, que le calier, maître Buyck, parut sm- le pont,
— Il y a, cria-t-il, quatre pieds de bordage en dérive, et la cale s'empUt!
— Aux pompes... tout le monde aux pompes! — répéta le Ueutenant. — Les embarcations à la mer, et peine de mort pour le premier qui abandonnera le navire avant son tour.
Cette voix connue et le sifflet de maître La Joie mirent autant d'ordre qu'on en pouvait espérer ; les pompes furent mises ^n jeu, et on s'occupa de mettre les embarcations à la mer. A ç moment, Paul allait qiutter le pont; son père l'aperçut.
— A votre poste, monsieur... A l'avant! lui dit-il.
— Mais, mon père; Alice...
— Monsieur! m'entendez-vous? — répéta Pierre d'une voix tonnante.
Paul ne put répondre un mot; et, entraîné par cette habitude d'obéissance passive, il courut à son poste. Il rencontra la tante d'Alice, madame de Blène, qui faisait tous ses efforts povir rompre la couche épaisse de matelots qui lui barrait le passage. Ces braves se pendaient aux cordes des pompes.
— Vous ne pouvez passer, madame, — lui dit-il.
— Mais au nom du ciel! ma nièce... Alice...
— Elle est en sûreté, madame ! Si la corvette coide, on sauvera d'abord les femmes.
— Mais, mon Dieu ! mon Dieu! je veux la voir,,je veux passer.
— C'est impossible, madame : vous arrêtei'iez le service, et le peu de chance de salut que nous avons dépend des pompes. — Allons, allons, mes garçons, courage, — dit Paul en donnant l'exemple d'une prodigieuse activité.
Le lieutenant, son porte-voix à la main, était calme au milieu de cet afircux danger; de minute en minute il se penchait pour voir les progrès de l'eau qui gagnait déjà la batterie, et de temps à autre donnait les ordres nécessaires pour éviter la confusion.
Et cet admirable équipage avait été si bien habitué par lui à une exacte et sévère discipline, que cette manœuvre, d'où dépendait la vie de tous, était faite avec autant de silence, de sang-froid que s'il se fût agi d'im simple exercice.
Le lieutenant, absorbé par une surveillance de toutes les secondes, n'avait pu s'occuper du commandant, qui perdait la tête et était complètement démoralisé.
Pierre chercha des yeux l'ex-débitant. On venait alors de mettre la yole à la mer. Le marquis, s'en étant aperçu, enjambait déjà le plat-bord pour s*y jeter, lorsque Pierre l'arrêta par un pan de son babit.