CHAPITRE XXXIX
K.B JOVRNAl.
Sancta simplicitas ! Tl n'est pas qaestioB de cela. Témoignez, sans en plus savoir. GcETHE, Faust.
SI le nez de Cléopâtre eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé. Pascai., Pensées.
En efTet, quand Szaffie descendit chez Alice, les pompes commençaient à franchir ; on avait réussi à fermer les fen&. très de l'arrière, et l'on avait fait incliner la corvette sur le flanc opposé à la partie attaquée, afin de remédier à l'avarie. Au bout d'une heure, le calme étant rétabli à bord, la Salamandre en bonne route, Pierre donna ses dernières instructions à Merval, et descendit chez le marquis.
A sa vue, le commandant eut im cruel serrement de ^œur.
— Monsieur, — lui dit Pierre, — pardonnez-moi, car j'ai été sur le point de commettre un crime; mais vous l'avez voulu...
Le bon Longetour, se levant, répondit : — Vous auriez dû respecter mes cheveux gris, lieutenant, seulement mes cheveux gris ; car je sens bien que, comme commandant, je ne mérite que votre mépris; que vous faites tout ce que vous pouvez pour excuser mes bévues aux yeux de l'équipage. Je sais que, gi'âce à vous, je passe même poiu* entendre quelque chose à mon affaire; qu'au moment même où ma lâcheté TOUS révoltait, vous vous êtes sacrifié pour moi : je sais tous
cela, mon ami : aussi je dois excuser un moment de vivacité... Donnez-moi donc votre main ; edlons, et n'en parlons plus.
— En vérité, monsieur, — dit Pierre en lui serrant la main, — je n'ai pas le com-age de vous en vouloir ; et pourtant, savez-vous ce dont vous serez cause?
— Non, mon ami ; du tout, du tout.
— Grâce à vous, monsieiu-, mon enfant, mon pauvre Paul sera bientôt orphelin.
— Grand Dieu ! Expliquez-vous.
— Voulez-vous lire ceci? — dit Pierre en présentant au marquis un livret de marin.
Le commandant prit et commença :
« Tout officier qui, dans un combat ou im naufrage, refusera d'exécuter un ordre du commandant;
» Tout officier qui portera l'épée ou la main sur son supérieur pendant le service, sera... »
Le commandant ne put achever, pâlit, et fut obligé de s'appuyer sur le dos de son siège. Pierre reprit le Uvret et continua sans émotion :
« Cet officier sera pu7ii de mort. » Et il posa le livret sur la table.
Le commandant tomba anéanti dans son fauteuil; Pierre croisa ses bras et lui dit :
— Vous voyez, monsiem* : la loi est formelle à cet égard. Or j'ai porté mon poignard sxu" vous; tranchons le mot, j'ai voulu vous assassiner, vous, commandant du navii-e, en plein pont, à la vue de tout l'équipage, dans im de ces moments où il faut que la discipline la plus sévère, la plus absolue, règne à bord. Je vous le répète, la loi est formelle : Peine de mort!
— Mais c'est impossible; mais, excepté La Joie, personne; ne vous a peut-être vu... mais d'ailleurs je ne porterai pas plainte. AinsL..
— Tout s*esl passé devant nos matelots; et vous ne porteriez pas plainte, que le bruit public m'accuserait, que moi-même, monsieur, je me constituerais prisonnier.
— Et moi, monsieur, je dirais hautement au conseil : Tout ceci est arrivé parce que je me suis conduit comme un lâche, parce que j'ai voulu abandonner mon bord, et mon Ueutenant s'y est opposé ; c'est donc moi qui mérite la mort. Car enfin je n'ai pas l'habitude du feu ni de l'eau, c'est vi-ai! — s'écria le digne marquis en se levant ; — j'ai peur d'un naufrage ou d'un boulet, c'est encore vrai, mais U ne sera pas dit que j'aurai été assez misérable pour laisser fusiller im brave militaire, un père de famille, im loyal marin comme vous, Pierre.
Et, pour péroraison, l'excellent homme se jeta tout en larmes dans les bras du Ueutenant, qui, tout ému, lui répondit :
— Remettez-vous, commandant. Vous êtes bon, sensible : vous avez des qualités que je respecte; dans toutes les positions du monde, excepté dans celle de capitaine de frégate, vous seriez très-bien, très-honorablement placé. Enfin c'est un malheur, la faute est faite; il n'y a aucun remède. Mais je vous jxu'e, sur Dieu et l'honneur, que je n'aurai pas dans le cceiu- le moindre sentiment de haine contre vous à mon dernier moment.
— Mon Dieu! mon Dieu! — disait le bon commandant en pleurant à chaudes larmes; — malheur, malheur à moi! Encore une fois, Pierre, — reprit le marquis en essuyant ses plems, — ce ne sera pas, ça ne peut pas être.
Pour toute réponse, Pierre prit le journal du commandant, et écrivit ce qui suit :
« Aujourd'hui, le nommé Huet (Pierre), âgé de quarantedeux ans, né à Quimperlé, chevaher de la Légion d'honneur, lieutenant de vaisseau, embarqué comme mon second à bord de la corvette de Sa Majesté la Salamandre, s'étant oubUé jus-
ÎÎO LA SALAMANDRE
qu'à poiier un coup de poignard à moi capitaine des vaisseaux du roi, commandant ladite corvette, dans l'exercice de mes fonctions, revêtu de mon uniforme ; ce crime ayant été commis parce que je me refusais à donner l'ordre de faire sauver son fils, aspirant à bord : j'ai convoqué, pour demain, un conseil de guerre extraordinaire, afin de connaître de ce délit, < ■ prendre des mesures convenables ; le prévenu étant en cas (! récidive, et ayant déjà gravement manqué à la subordination, en interrompant mon commandement en plein pont. Et j'ai ordonné provisoii-ement que ledit Pierre Huet cessât ses fonctions, et fût retenu prisonnier dœis sa chambre jusqu'à nouvelles informations.
» Fait à bord, le, etc.
» Signé : le capitaine de frégate, commandant la corvette de Sa Majesté la Salamandre. »
Puis Pierre se leva, et dit au commandant :
— Voulez-vous signer ceci? Je l'ai rédigé moi-même, parce que vous n'auriez pas su la forme de cette déclaration.
— Jamais, jamais ! — s'écria le marquis après avoir lu.
— Votre résistance est inutile; car, à l'hem-e qu'il est, — dit Pierre, — d'après mon ordre, le lieutenant Bidaud consigne la même chose sur le journal de l'état-major, qui fait foi comme le vôtre.
— Alors, — dit le marquis, — je vais écrire au bas... toute la vérité...
— Monsieur, — s'écria Pierre devenant rouge de colère, — oserez-vous donc consigner l'acte de lâcheté le plus inouï sur un des journaux de la marine française? Savez-vous que ces journaux-là seront peut-être tm jour de l'histoire, monsiem'!
— Vous y consignez bien un mensonge?
— Ce mensonge ne me déshonore pas. On pourra lire smle journal de ^.t Salamandre : « Pierre Huet, entraîné par son
amoiiT pour son enfant, s'est oublié jusqu'à frapper son corainandant; il a été puni, et est mort en brave. » Mais on n'y lira pas : « Un commandant de la marine française est le seul, est le premier qui ait crié sauve qui peut à son bord. »
Non, non, dût la foudi-e m'écraser à l'instant, vous n'ajouterez pas un mot, et vous signerez ceci sans tarder. Car enfin, pensez-vous, monsieur, que depuis une heure vous pariez supplice avec un condamné à mort? Et, — dit Pierre en se calmant, — j'aime mieux un autre sujet de conversation.
Le commandant signa; il sanglotait.
— Bien, — dit Pierre. — Maintenant j'ai une grâce à vous demander; c'est que mon fils ignore ce qui s'est passé; son âge l'empêche de faire partie du conseil, et je connais l'équipage, mes bons flambarts; le pauvre enfant ne sam-a rien avant notre arrivée à Smyrne, où se trouve la division qui fournira le conseil supérieur destiné à me juger en dernier lessort! Encore un mot, commandant; depuis cinq ans je souliens un vieux matelot invaUde, brave et honnête homme, qui n'a que moi au monde pour s'intéresser à lui. Il se nomme Gratien, et demeure à Brest. Promettez-moi de me remplacer auprès de lui, car, sans cela, il mourrait de faim. Allons ! c'est dit? adieu, commandant. Je me rends dans ma chambre; je dirai à Paul que vous m'avez ordonné les arrêts pour une faute «e service. M. Bidaud fera la route et le point; il en est, je crois, capable.
Pierre sortit, et le marquis resta plongé dans de douloureusef jsiflexiona.