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CHAPITRE XL

PRCSSENTUHEIVTS

Hélas ! vous m'avez aujourd'hui sauvé la vie; vono avez détourné de moi le poignard de l'assassin. Pourquoi avez-vous arrêté le coup ? Toute incertitude serait finie, et, pure de tout reproche, je reposerais tranquillement dans le tombeau.

Schiller, Marie SUiart,

Hélas ! ces larmes 1 si tu savais que de flots il en sera versé !

Btron, Caïn.

Enfin MOUS voici encore une fois en route, chère et digne Salamandre. Tu as été, il est vrai , un peu retardée par le vouloir de Misère.

Pauvre Misère, dors en paix dans ta sépulture transparente. Ton idée était bonne, mais, enfant, tu t'es trop hâté d'en annoncer l'exécution. Deux minutes de silence, et tes projets réussissaient au gré de tes jeunes désirs. Pom-quoi te jeter à la mer, ne pas attendre, ne pas rester à la cime du grand mât?

Peu à peu, tu aurais vu s'abîmer la corvette, et cette foule qui t'avait battu si souvent ! cette foule que toi, faible enfant , tu dominais de la hautem" immense du grand mât et de ta vengeance! Jeimesse, amom*, beauté, gloire et génie, tout s'engloutissait sous tes pieds, et toi qu'on méprisait, toi mousse, toi géant, tu contemplais d'en haut cette longue et douloureuse agonie.

Et puis le mât à son tour s'abaissant, disparaissait peu à peu. Et enfin arrivait le moment où, seul sur l'immensité de la mer, effleurant son niveau, tu aurais paru marcher sur les flots, à l'instar de saint Jacques, et pu crier miracle.

Et dire poui'tant que tu as maladroitement sacrifié tous ces avantages au plaisu* de lancer, du haut de ton mât, je ne sau

quel pitoyable jeu de mots sur une noix ronge'e par im rat.

Enfin, vogue, vogue, bonne Salamandre. Nous approchons de la côte d'Afrique, et la brise se fait.

Qui croirait, à te voir si tranquille, si calme, qu'il y a dans ton sein des passions qui fermentent, des cœurs qui se brisent, des pense'es de mort, des cris et des larmes ?

Mon Dieu ! tout cela ne rend ni ta coque moins noire, ni ton gréemeiit moins fin, ni ta voilm:"e moins élégante.

Qu'on s'égorge, qu'on pleure du sang, ton enveloppe, nette et froide, ne trahit rien.

Et néanmoins peut-être, ainsi que ces fées des ballades si fraîches, si roses, qui, vêtues d'or et d'azur, forment des danses magiques sur le lac soUtaire, effleurant à peine sa sm'face limpide du bout de leurs pieds blancs et délicats , et qui pourtant, gonflées de rage et de fureur, se changent en lai'ves et en goules hideuses, dès que la lime se lève sanglante derrière les noirs sapins de la forêt...

Ainsi peut-être ce monde en miniatxu-e qui, U y a peu de jours, se pressait, s'agitait, s'aimait ou se cherchait à ton bordj ces dévouements, ces amitiés, ces amom's, tout n attend-il de même aussi qu'une lune sanglante, pour fouler aux pieds, comme dans la ballade, fleurs et parfums, écharpes flottantes et brillants insignes, pour changer en cris de memtre et de désespoir ces doux mots qu'on se dit si bas, ces protestations qu'on se fait si haut, poiu changer en morsm-es cruelles et acérées ces douces morsiu-cs que fait une bouche caressante, et qui laissent, sur une peau satinée , des traces si chères aux amants.

Mais que dis-je, bonne Salamandre? Peut-être est-ce au contraii'e un soleil radieux et pur qui se lèvera au heu de cet astre funèbre de la nuit;

Un soleil étincelant qui pétille et scintille sur les vagues en mille reflets brisés, rompus, ardents, éblouissants;

tu LA SALAMANDRE

Un soleil bienfaisant qui réchauffe de sa lumière dorée la nichée de petits alcyons que la mer emporte et balance dans leur nid tout tapissé des lichens verts à fleurs roses.

Car, enfin, ainsi que disait Paul à Szaffie, tout n'est pas hiver et ténèbres, il y a un printemps et un soleil aussi, ou mieux, des compensations.

Car si Alice est encore en proie à un spasme nerveiu et violent qui l'agite depuis que Szaffie l'a emportée mourante dans la batterie pour la confier aux soins empressés de sa tante chérie;

Si Alice, n'ayant plus sa raison, tressaille et rit douloureusement au milieu d'un effrayant délire;

Si Paul, respirant à peine, les yeux baignés de larmes, a passé le jour et la nuit entière assis à sa porte, prêtant l'oreille et sentant son cœur se briser à chaque cri convulsif que poussait la malheureuse jeune fille, qui, selon sa promesse, doit être sa fiancée, à lui l'amant de son choix, car elle doit être sa fiancée, à moins de passer pour infâme : elle Ta dit...

Si Pierre Huet, seul dans sa chambre, sa tête appuyée dans ses mains, songe que dans un mois il sera fusillé comme im criminel, parce que son supérieur s'est conduit comme un lâche;

Si le pau\Te marquis, contemplant avec horreur sa position, se voit, lui bonhomme, sans méchanceté, cause de la mort de son lieutenant, qu'il aime de tout son cœur et qu'il tremble de ne pouvoir sauver...

Si l'équipage, muet et morne, paraît frappé d'avance du coup qui doit atteindre Pierre, Pierre que les matelots plaignent sans l'excuser, tant est enraciné chez eux, grâce aux efforts constants du Ueutenant, le respect dû au chef et l'horrexu- de l'insidjordination...

Si ces braves gens regardent Paul d'un œil d'intérêt en suspendant la conversation commencée quand il s'approche d'eu^

de façon que le pau\Te enfant est le seul à bord qui ignore le sort futur de son père...

Si le bon vieux Garnier, tout en prodiguant les soins les plus paternels à mademoiselle de Elène, se dit : — Ceci n'est pas clair; il y a quelrpie infamie là-dessous; Pierre est incapable d'avoir manqué à ce point au commandant : et cependant on l'a vu... Pauvre... pauvre Pierre! qui am'ait pensé que tu dusses finir ainsi : fusillé comme un chien !...

Si le commissaire, l'enseigne Merval et Bidaud, quoique sympathisant peu à ces douleurs si généralement senties, ne pouvant échapper à cette tristesse contagieuse répandue à bord depuis ies derniers événements, sont aussi taciturnes et moroses, comme pour ne pas contraster avec l'affliction générale...

Si, enfin, tant de calamités et de lugubres réflexions assombrissent l'intérieur autrefois si gai de la Salamandre...

Par cette loi des compensations, Szaffie est froid et impassible, et promène partout et sur tout son regard d'aigle.

Comme dans sa haine profonde il enveloppait le genre humain, tout ce qui, directement ou indirectement, aflligeait le genre humain, était pour lui une joie et un sujet d'étude.

Et je ne sais par quelle infernale prévision il pressentait d'affreux événements... Le ciel était sombre et couvert; le vent commençait à siffler, la mer à mugir sourdement.

Et comme ces tigres qu'une inconcevable facidté guide et attire autour du logis des mourants, Szaffie se promenait sur le pont de la corvette, en y évoquant déjà dans sa pensée de funèbres images.

Ses pas semblaient arrêtés et lourds comme ceux de la statue du commandeur de don Giovani.

11 était pâle, et un sourire sardonique errait sur ses lè\Tes minces et rouges.

— Je n'ai jamais cru aux pressentiments, — disait-il; — mais qui m'expliquera poui-quoi j'ai la conscience d'être à la

veUle ou au moment de quelque effroyable catastrophe ? Chose bizarre; j'e'prouve une sensation intime, poignante, aiguë,

dont je ne puis me rendre compte

Et si j'allais mourir.... Mourir ! déjà mourir!... Ce serait affreux... Oh ! non, non; je me fie à mon étoile. Et puis Satan en pleurerait, comme disent les bonnes gens, — ajouta-t-il en riant.

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