THEORIE
Le mal que r.ous faisons ne nous attire pas tant de persécutions et de haine que nos bonnes qualités. La RocHEFonCADLD , Maximes.
Swift, n'étant ni jeune, ni beau, ni riche, ni même aimable, inspira les deux passions les plus extraordinaires dont on sât ouï parler, celles de Vanessa et de Stella -
Byron, Mémoires.
La brise soufflait toujoiu-s violemment du nord, le ciel était obscur, la mer grosse, et le vent soulevait les longs cheveux bruns de Paul, qui, appuyé sm- une des caronades de la batterie, paraissait abîmé dans une contemplation douloureuse.
Sa figure, ordinairement rose, calme et souriante, était d'une pâleur mortelle; des larmes séchées luisaient sur ses joues, et ses yeux ardents ne quittaient pas un anneau qu'il tenait à la main.
La tête du pauvre enfant s'égarait; c'était l'anneau de sa mère qu'Alice venait de lui rendre en ajoutant : — Je n'en suis plus digne, Paul, oubliez-moi.
Derrière Paul, le contemplant, immobile, était SzafQe. .
Il s'approcha.
— Qu'avez-Yous, Paul? vous paraissez accablé.
Paul tressaillit, cacha son anneau, et répondit : — Je n'ai rien, monsieur.
— Votre figure est aitorée pourtant. Est-ce parce que le commandant a puni votre père de quelques jours d'arrêts?^ Paul, on le sait, ignorait la scène du coup de poignard et ses conséquences. — Mais, — reprit Szaffie, — c'est une suite de la hiérarchie militaire; le lâche punit le brave, c'est dans l'ordre. Votre père se sacrifie pour ce vieillard imbécile. Car je sais tout; et, pour prix de son sacrifice, il sera peut-être perdu un jour. Mais tout cela suit la marche naturelle des choses humaines, Paul.
— C'est vrai, monsieur; vice, crime, infamie, voilà les seules choses qui ne trompent jamais, qu'on retrouve telles qu'on se les est figurées.
— Holà! Paul! que veut dire ceci? La sagesse vous est venue vite depuis l'autre jom*, enfant.
— Oh ! c'est que maintenant, — ajouta Paul avec un rire amer et poignant, — c'est que maintenant je suis digne de vous comprendre. Oui, je commence à douter de tout, de moimême.
— Paul, c'est im grand pas.
— Oui, à douter de tout, monsieur; à me demander s'il n'est pas impossible qu'un serment fait sui' la cendre d'un mort, sur im souvenir sacré, ne soit pas... Mais dites-moi, vous que l'expérience a dû instruire, dites-moi : pour être aimé d'une femme, ce n'est pas assez, n'est-ce pas, que d'être loyal et dévoué, de ne vivre que poiu* eUe, de voir en elle son avenir, sa ci'oyance, son Dieu? Ce n'est pas assez, n'est-ce pas? Mais par pitié, répondez, répondez !
— Écoutez-moi, Paul. Supposez par la pensée un homme d'un génie immense, d'une beauté parfaite, d'une richesse royale, d'une âme sublime. Eh bien ! Paul...
— Hélas! monsieur! faut-il donc tout cela pour être aunéî
— n faut tout cela, Paul, pour se voir souvent sacrifié à un être dégradé, stupide et difforme.
— Oh! monsieur! c'est une cruelle raillerie.
— Je ne raille pas, je parle vrai! Paul, il'n'est pas doimé aux passions de l'homme ou de la femme de s'arrêter à un terme, tel complet qu'il soit; l'activité de l'esprit humain ne s'éteindrait pas même dans la possession d'un être idéal. Ainsi, Paul, une femme arrivant à rencontrer une perfection, ne s'en tiendra pas là : par cela même qu'elle n'am'a plus rien à chercher au-dessus, elle cherchera au-dessous, et se jettera dans les contrastes. Or, ime fois aux contrastes, les plus tranchants sont les meilleurs; c'est l'hi3toire de la femme de Joconde : — car, sous un vernis de fadeur et de légèreté, U y a là une vérité bien profonde et bien vraie, soit qu'on l'apphque au physique ou au moral. Avez- vous lu Joconde, Paul?
— Non, monsieur.
— Eh bien ! Joconde était un prince riche, beau, aimable e. spirituel. U quitte sa femme pour faire un voyage; elle était encore chaude de ses baisers d'adieu qu'il retient à l'improviste, — et la trouve couchée avec im laquais crétm, idiot et diflorme.
C'est, comme je vous le disais, l'irrésistible besoin des contrastes. C'est encore cet ancien symbole du finit détendu, appliqué au moral; c'est encore l'amour de l'imprévu, du bizarre, qui leur fait mettre des pagodes et des monstres sur leur cheminée ou dans leur lit.
— Oh! c'est horrible! horrible! — dit Paul en cachant sa tête dans ses mains.
— Et, je vous le répète, ce que je dis de la difformité physique, s'applique bien mieux encore à la difformité morale ; mais c'est une recherche. — Pour en revenir à l'homme complet que nous supposons, figm-ez-vous, Paul, notre type idéal, notre grand homme, amant passionné d'une femme jeune et
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belle; mais cette femme aura mille moyens de fouler atix pieds cet homme dont la supériorité l'écrase et la blessera toujours, et elle les emploiera. Car il n'y a chez la femme qu'un sentiment profond et inaltérable, c'est celui de l'amour-propre.
Songez donc, Paul, que d'un baiser elle poiu-ra faire un sot, un crétin, plus grand que lui grand homme; plus grand, Paul, surtout à ses yeux à lui, qui se verra sacrifié , qui verra un crétin jouir du bonheur qu'on lui refuse.
Alors, Paul, voyez les tortures, écoutez les cris, les sanglots de ce grand homme, qui aime avec plus de frénésie encore depuis qu'on le délaisse ! Le voilà qui renie sa gloire, son nom célèbre, son génie, sa beauté, sa richesse ; le voUà qui se maudit, lui Byron, lui Bonaparte, lui Dante, lui... que sais-je moi? Le voilà qui s'abhorre, le voilà, par l'infernal caprice de cette femme, amené, lui si grand, à donner a'vsec délices son sang, son âme, s'il le pouvait, pour être stupide pendant ime heure, une seconde, toute sa vie ! puisque sa maltresse aime les gens stupides, et qu'elle n'aime plus les grands hommes.
Et vous croyez, Paul, qu'il existe une femme capable de résister à la jouissance de se dire : — Par un caprice frivole, caprice né en lissant mes cheveux ou en chifionnant une écharpe, moi, moi femme faible, obscure et sans nom, j'ai amené l'homme qui fait l'orgueil, l'éclat et la gloire d'ime nation, d'un monde, d'un univers ! à maudire ces dons divins, l'envie des hommes, l'admiration des autres femmes; à les maudire et à crier les mains jointes, à genoux, les yeux en larmes : Mon Dieu ! mon Dieu ! fais-moi donc aussi abject que tu m'as fait puissant, et elle m'aimera peut-être ! — Non, non, aucune fille d'Eve ne résisterait à cette tentation, Paul!
— ]\Iais, au nom du ciel, que faire donc ? que croire ?
— Un vieux vers hindou le dit : S'attendre à tout, pour ne ê' étonner de rien.
— Mais c'est le doute, cela ; c'est l'incrédulité qui ronge lecœur.
— Oiii, Paul; tant qu'on a un cœur. Mais après? Mais quand on n'en a plus, de cœiu-; quand, flétri, desséché, il est mort, insensible et froid, on défie le monde et ses déceptions : car alors ce cœur n'est plus qu'un cadavre que l'on expose aux tortures sociales, — et l'on rit.
— Mais c'est infâme ! — cria Paul comme en délire. — Pour être aimé, la vertu, l'honneur, l'amour, la pureté, ne sont donc rien? Il faut donc de la corruption, des vices?
— Oui, Paul. Le vice, le vice élégant plaît beaucoup aux femmes. Le vice suffit povu" une liaison ordinaire; mais pour une grande, une frénétique passion, une passion chaude et ardente, il faut le crime.
Une âme corrompue, insolente et sceptique les intrigue et les amuse; une àme criminelle les effraye. Or, chez elles l'amour est presque toujours terrem" ou cmiosité. Lauzun et Richelieu pom- le vice, les héroïques brigands des Calabres et de l'Espagne pom' le crime, voilà mes exemples, Paul.
— Ainsi, — dit Paul dont le cœur se contractait affreusement, — pom" être heureux avec elles...
— Oh ! Paul ! vous demandez là beaucoup. Pour être heureux, il faut voir dans la femme im fait; par amcm -propre ne posséder qu'une fois, défiant ainsi ce qu'on appelle une îrahison; dire après : Merci ou adieu, et changer souvent.
— Mais si l'on aime, si Ton aime avec délire, avec passion ?
— Vous me demandez le moyen d'être heiu-eiLx , Paul : les wais bonheurs sont négatifs, sont dans l'insensibihté morale : aussi faut-il dépouiller vite, et user, n'importe sur qui, ce superflu de passion, de délire, comme vous dites.
— Mais, au nom du ciel ! que reste-t-il donc alors?
— Il reste des sens à satisfah-e, tant qu'on a des sens, et quand on n'en a plus, le passe-temps d'analyser de sang-froid ces êtres si inexpUcables, en les faisant passer à votre gré, ou au leur, par toutes les émotions, des plus douces aux plus oui-
fiantes; puis, de leur raconter, après, comment votre passion n'a été qu'une étude psychologique; comment de leur âme, que vous rendiez heureuse ou souffrante, vous aviez fait un livre où vous lisiez; et que, tout étant lu, il fallait fermer la livre ou le déchirer.
Paul était dans un état impossible à décrire. Pom- la seconde fois, cet homme implacable le tenait sous son infernale obsession. Mais, ce qui faisait entrer plus avant au cœiu de Paul l'amertume de ces effrayants paradoxes, c'était le souvenir de la conduite d'Alice et un soupçon vague, im instinct indéfinissable qui lui disait qu'elle si piue, si aimante, devait pourtant servir d'appui, d'exemple à cet atroce système; aussi, éperdu, fasciné, U tenta un dernier effort, avec cette rage froide du joueur qui, avec son dernier iouis, met sa vie sur ime carte.
— Monsieur ! — dit-il à voix basse et sourde, — sortons des généralités, arrivons à une cbose personnelle, à moi. Tenez, monsieur! j'aimais une jeune fille, belle, piue et chaste. Oh! je l'aimais avec passion, même avec respect : car je l'aimais au nom de ma mère, monsieur! Comprenez-vous bien : au nom des vertus de ma mère?
Un jour que je souffrais, oh ! je souffrais beaucoup ! j'avais besoin d'épancher ma douleiu-, de dire à quelqu'un : Pitié pour moi ! J'allai chez mon père. Il ne voulut pas me voir. Alors, j'allai chez elle, et vous le savez peut-être, jamais on ne désire tant d'être aimé que quand on souffre. Jlon aveu s'échappa avec mes larmes, et elle ne me repoussa pas; au contraire, quelques jours après, elle me dit : « Paul, je vous aime; Paul, c'est de mon plein gré que je vous dis que je vous aime; Paul, c'est au nom de l'anneau de votre mère que je vous nomme mon fiancé devant Dieu ! Aussi, Pavd, si je vous trompais, je serais infâme : entendez-vous, Paul? infâme! »
Enfin, monsieur, vous jugez de mon délire, de ma joie; je n'osais espérer autant d'elle, moi. Je ne le lui demandais pas.
Pourquoi me l'eût-clle dit, si ce n'eût pas été vrai? Elle n'avait aucune raison poiu" me tromper, n'est-ce pas? Et pom-tant, ce matin, oh! ce matin...
Et Paul cacha sa tête dans ses mains.
— Eh bien, Paul? — dit froidement Szaffîe; ce matin, Alice vous rend votre anneau, et vous dit : « Paul, oubliez-moi. »
Paul se dressa, comme s'il eût été mordu par im serpent.
— Vous le savez?
— Oui. Ne vous ai-je pas dit que le cœur de la femme est ainsi fait? Paul, vous êtes jeune, vous avez une âme noble, confiante, piue et naïve. Vous croyez à tout, vous admirez tout; mais ici il y a un homme qui n'a plus aucune conviction consolante, qui ne croit rien, qui ne peut aimer rien, qui hait l'humanité tout entière d'une haine implacable.
Et Szaffîe semblait grandir à mesure qu'il développait ainsi son odieux caractère.
— Et tu as pensé être aimé, enfant dévoué et plein de cœur, quand il y avait près de toi un homme flétri et corrompu? Tu as pensé être aimé, quand une femme avait à choisir entre un ange ou Satan?
— Mon Dieu! mon Dieu! ma tête se crève... Que voulezvous dire? — bégaya Paul; — quel est cet homme, ce Satan?
— Moi!
— Vous?
Et Paul tomba renversé sur une caronade. Puis, se relevant d'un bond, il serra violemment le bras de Szafiîe, et s'écria :
— Tu mens ! ou si c'est vTai, je te tuerai !
— Enfant, — dit Szaffie en se dégageant de la main de Paul, — je t'instruis, je t'éclaire, je joins l'exemple au précepte, et tu veiLX tuer ton bienfaiteur! c'est mal. Voici quelqu'un, calmetoi; songe à la réputation de mon Alice I
Et Szaffie entra chez le commandant.
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