ANDRE
~ Mon Dieu ! monsieur, pardon ; mais votre présence a été si sensible à ma pauvre Alice...
— Je vais me retirer, madame.
— Non, monsieur. Je vous dois tant, elle vous doit tant, poiu le secours que vous lui avez porté, votre vue lui sera bien douce : c'est seulement la première émotion qu'elle n'a pu surmonter.
En effet, .Uice revint à elle, et son premier regard cheicha Szaffle, et s'aiTèta sur lui avec cette admirable expression de tristesse, de résignation, de bonheur et d'amour, qui révèle un de ces chagiùns dont les femmes sont si heui-euses.
Szaffie détoiuna les yeux, s'approcha d'elle, et s'informa de sa santé avec sa politesse accoutumée, sèche et glaciale. Pas une émotion, pas im de ces regards rapides et profonds qui disent tant de choses; rien dans la voix, pas une larme dans les yeux; rien, que le savoir-vivre d'un homme du monde avec une femme indifférente pour lui.
— Ce n'est plus rien, maintenant, — dit le docteiu". — Mademoiselle est remise; tout cela était nerveux et sans danger. Mais permettez-moi, madame, de vous quitter... Mes enfants m'attendent.
Le bon docteur sortit.
— Allons, allons ! tout va bien, — dit le marquis. — Nous arriverons bientôt à Smyrne sans encombre. En attendant, madame de Blène, si nous faisions notre partie comme toujom-s? Ces diables d'événements nous ont interrompus.
— Allez, ma tante, — répondit Alice, qui vit l'incertitude de madame de Blène; — je me sens très-bien. D'ici je vous vois et je vous entends. Si j'ai besoin de quelque chose, je vous le dirai.
Madame de Blène alla dans la grand'chambre, qui n'était séparée de la galerie que pai- une légère cloison, dans laquelle s'ouvraient deux portes.
. Szaffie resta seule avec Alice.
— Oh ! SzafTie ! — dit la jeune fille en cachant sa tête dans ses mains.
— Souffrez-vous, mademoiselle? — répondit-il avec son sangfroid de glace.
— Vous me le demandez, Szaffîe? — dit Alice, à voix basse. — Que me reste-il, maintenant?... le déshonneur.
— Ne irouvez-vous pas, — mademoiselle, que'., dans le cœur des femmes, l'amour ne tient qu'une place bien secondaire? D'abord la vertu; d'abord les convenances; d'al^ord les devoirs; d'abord... que sais-je moi? Et puis, après lout cela, vient l'amour; et encore elles l'appellent déshonneur. En vérité, les femmes emploient ce qu'elles ont de plus vif dans l'esprit et dans l'âme, non à aimer, mais à organiser leurs passions, à s'arranger un amour commode et discret, i ine affection tranquille, qui vient à son tour, après les de\'oirs ou les plaisirs. Il y a un jour, une heure pour cela. On lil siu" son mémento : A telle heure, oublier mes devoirs de Wc ou d'épouse. Cette heure passée, on se remet à adorer son \ nari, ou à dire : Mère, bénis ta fille !
Alice croyait rêver. Cette raillerie fi oide et calme la confondait. La pauvre enfant ne sut que j ^pondre.
— Moi, — reprit Szaffie, — si j'av.t is à être aimé d'une femme, je voudrais que rien ne passât avant son amom'pour moi. Cet amour, d'abord avoué haut, an grand jour; fille ou femme, peu m'importe. Il faudrait qu'elle sacrifiât à cet amoiu: réputation, convenances et ver< u.
— Grand Dieu ! SzafOo, — dit AUce à voix basse; — est-ce donc ainsi qu'il faut v' lUs aimer?
— Oui, — dit S'affie avec une expression de hauteur et de raillerie.
— Eh bf(;n ! — dit Alice, — ainsi je vous aimerai, Szaffie. Oui! — reprit-elle; et ses yeux se remphrem de lajmes. — Oui, si vous le voulez, je le dirai à la face du ciel... je diiai : Je
l'aime; je n'aime que lui. Je me suis perdue pour lui : j'ai cnblié vertu, honneur, devoirs ; et maintenant son amoiu", c'est ma vertu, c'est mon honneur, c'est tout moi. Oui, je le dirai, Szaffie : je suis fière d'être heureuse par lui, et méprisée pour lui! — s'écria Alice rayonnante.
Et eLo prit la main de Szaffie, qu'elle voulut baiser. Il la lui retira.
— Et qui vous dit que vous seriez aimée?... que vous êtes aimée? — lui demanda-t-il amèrement.
— Oh ! comme tu disais, Szaâe : cet instinct qui nous avertit que no.'re sensation est partagée. C'est l'amour qui me dit cela ; l'ainour et le souvenir de ma faute... Non, non, Szaffie, de mon btmheur, voulais-je dire.
— Mais l'amour te trompe, jexme fille !
— Je ne vous comprends pas, Szaffie, — dit Alice tremblante,
— Eh bien! comprends-moi donc...
Ici la porte de la galerie du commandant s'ouvrit avec fracas, et le lieutenant parut.
— Enfer! malédiction! — dit-il; — ce misérable Bidaud a fait une erreur de calcul ! nous devons être sur le bar.c Térim. Votre routier, votre routier, commandant? vite! vite!
Et Pierre, sans répondre aux interpellations du marquis, d'Alice, de Szaffie, prit un compas, fit un calcul, et s'élança sur le pont.
On a dit que Pierre, confiné aux arrêts, avait remis le soin de faire la route à l'enseigne Bidaud, qu'il croyait capable. Celui-ci, soit erreur, soit ignorance, calcula mal, et se crut beaucoup plus éloigné du banc qu'on ne l'était réellement.
Pourtant, depuis deux ou trois heiures, la couleui- de l'eau changeait visiblement ; on prenait une foule de poissons, et les longues herbes qui flottaient de toutes parts annonçaient que l'on naviguait sur im haut-fond.
Pavd avait été retu-é de l'état de stupeur dans lequel la con-
versation de Szaffie l'avait plongé par maître La Joie, — qui liii dit^ en lui touchant respectueusement le bras :
— Monsieur Paul, je viens de lire mon flambeau de la mer, et il me dit que nous coiu-ons sur le bmc Térim... Voyez donc cette eau, ces herbes... Cordieu! monsieur Paul, le lieutenant serait mieux ici que dans sa chambre !
Paul regarda l'eau, et comprit tout le danger qui échappait aux yeux de l'enseigne Bidaud persuadé que l'on était bien loin de ce dangereux parage.
Paul, cette fois, rompit la consigne, et prévint son père, qui, effrayé, monta sur le pont, de là chez le commandant, pour s'assm'er de l'effrayante position du navire.
Par son ordre, maître Bouquin avait jeté la sonde.
On faisait à bord un grand silence; car cette épreuve était décisive.
— Eh bien ! — dit Pierre avec anxiété à Bouquin, penché en dehors du porte-haubans, combien?
— Nous sommes pai' dix-huit brasses, lieutenant, — dit le marin en retirant la sonde.
11 y eut mi moment, sm* la figure si impassible de Pierre, une expression rapide de douleur, de résignation, de désespou*. Pourtant il sauta sm- son banc de quart, et commanda avec son sang-froid habituel.
Seulement son ton bref, pressé, impératif, annonçait que la manœuvre était d'une haute importance.
— Range à hàler bas les bonnettes ! — cria-t-il; — et venez au vent, timonier. Bouquin, quelle est la sonde?
— Quinze brasses, lieutenant.
— Au vent, monsiem'; tout au vent! Entendez-vous? criat-il avec ime vivacité extraordinaire. Et il attachait des yeux ardents sur la voUiu^e. Lofez! lofez tout.
On était sur le banc Térim. Il n'était plus temps. La corvette, en lofant, donna presque aussitôt un coup de talwi. Elle courut
encore un moment, en donna un second, enfin un troisième.
Elle s'arrêta dans un endroit où la sonde n'annonçait pas cinq mètres d'eau.
La dernière secousse re'pondit profondément au cœur de chacun.