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CHAPITRE XLIII

LE BAIVC de: SAKE.E:

HoniJuG immortel, admire les beautés de la nature, et dis, d ,ns la joie de ton cœur : — Tout est à moi ! — Admire-les pendant qu'il est permis à tes yeux charmés de les voir encore. Un jour viendra où elles Sfi t'appartiendront plus.

Btron, Lara.

Voici bientôt l'homme face à face avec l'homme. M. S. J., Pensées diverses.

Au premier coup de talon que donna la corvette en s'échouant sm- le banc de sable, l'équipage poussa un grand cri d'étonnement.

Au second coup, on fit silence.

Au troisième, on ne cria pas, mais un sourd gémissement s'échappa de toutes les poitrines. Il y avait pom-tant encore de l'espoir, dans ce long soupir.

Mais au quatrième coup, quand la Salamandre, brusqtiement arrêtée au milieu de sa coiuse, craqua dans sa membriu-e, désmiie par les secousses profondes et soiu'des qui faisaient osciller sa quille, comme le corps d'vm énorme serpent qui se remue; alors tm seul cri, un cri décliirant, immenseji retentit au-dessus du bruit des lames qui grossissaient et venaient déferler sur les flancs de la corvette.

Et puis l'équipage se tut, car ce cri était celui de l'instinct vital qui avait prédominé un instant sur l'habitude et la \o-

lonté. Ce cri, poussé par l'homme et non par le marin, avait été la dernière expression d'mie nature qui devait faire place à l'abnégation de soi, au dévouement et au sang-froid, au milieu des affreux périls que cet événement présageait.

L'équipage redevint donc calme et impassible; le sifflet de maître La Joie retentit, et chacun se rendit à son poste, sans craindre et sans mépriser le danger.

On attendait le heutenant, qui était descendu chez le commandant.

Alice et sa tante s'y trouvaient, et étaient dans un état de stupeur difficile à décrire.

— Mesdames, — dit Pierre, — tout n'est pas entièrement perdu; mais il y a beaucoup à craindre! Veuillez descendx'e dans le carré, sous la conduite du docteur.

Alice et sa tante descendirent.

— Monsieur, — dit Pierre à Szaffie, — le concours d'un homme de cœiu" ne peut qu'être fort utile dans ime telle circonstance. Voulez-vous bien monter sur le pont?

— A vos ordres, monsieiu", dit Szaffie. Seulement je prends quelques papiers.

Il entra im instant dans sa chambre, prit une bourse, une boîte de vermeil assez grande, et monta sm* le pont.

Pierre resta seul avec le commandant, pâle, défait, entièrement démoralisé.

— Monsieur, — lui dit Pierre, — par votre ignorance vous venez de faire échouer la corvette, en donnant raison à Bidaud contre Merval. La route que ce dernier officier indiquait était la seule, la bonne. Ceci n'a rien d'étonnant et devait arriver... Ah! monsieur! monsieur! les protecteurs imprudents qui vous ont nommé vont peut-être avoir à se reprocher d'affreux malheurs. Enfin, le mal est irréparable; mais, comme je n'ai pas envie de vous voir recommencer la scène de l'autre jour, vous ne quitterez pas cette chambre.

Le bon marquis fut allégé d'un poids énorme.

— Vous aUez vous coucher dans votre cadre. Je dirai qu'à la dernière secousse, mi de vos meubles vous a grièvement blessé, que vous ne pouvez paraître sur le pont.

— Lieutenant, nous sommes donc perdus?

— Ça se peut. Mais comme vous pouvez avoir peur et monter en haut, je vais vous enfermer ici. Quand il n'y aiu-a plus que vous et moi à bord, alors je viendrai vous ouvrir, et nous nous embarquerons les derniers; c'est dans l'ordre.

— Mais, mon Dieu! — dit le marquis en se dressant sur son séant, si...

Pierre était déjà dehors, et le marquis entendit le bruit des sen-ures des trois portes, que le Ueutenant ferma successivement.

Quand Pierre reparut sur le pont il était revêtu de son grand uniforme, comme en un jour de combat ou de fête.

Il monta sur le banc de quart.

— Enfants ! — dit-il, tout n'est pas désespéré. Il faut de Tordre dans ce que nous allons tenter pour relever la corvette. Le commandant vient d'être dangereusement blessé et ne peut paraître; mais j'ai reçu ses instructions, et il veille sur vous. Si nos efforts ne peuvent rien, alors, ayant fait notre devoir, nous abandonnerons la corvette, en sauvant les femmes, le» malades, les mousses, les novices d'abord, puis vous, puis les oïliciers, et moi et le commandant les derniers. Je compte sur vous, comptez sm* moi.

Puis, se retournant vers le timonier :

— Maître, — dit-il, — hissez le grand pavillon de France. Et le di-apeau blanc déroula majestueusement ses larges plis,

au miheu du profond et religieux silence de l'équipage, Pierre le montra aux marins et dit : — Mes braves matelots, pensez à cela. — Blanc ou tricolore, c'est toujours la France... Soyezen dignes. — Vive la France l

Î42 lA SALAMANDRE

— Vive la France ! — cria l'équipage tout d'une voix avec l'exaltation du sang-froid, si l'on peut s'exprimer ainsi^ et chacun se mit à l'œuvre.

Le banc sur lequel la corvette avait échoué, étant composé de vase et de petits coquillages, elle resta quelque temps immobile dans le sUlon qu'elle y avait creusé.

Si la brise n'augmentait pas, si la mer ne devenait pas trop gi-osse, on pouvait donc espérer quelques chances de succès.

Aussi, grâce à l'inconcevable activité de Pierre qui paraissait se multiplier, on commença les importants travaux du sauvetage dans un morne et religieux silence. On allégea la corvette de tous ses poids, de son artillerie; les voiles furent amenées avec précipitation; on dépassa les mâts de perroquet; on recula les mâts de hune; et tout fut disposé pom- retùer ia Salamandre de ce dangereux écueil.

Le calier l'avait bien prédit. — Matelot, disait maître Bouquin à La Joie, — la corvette est f

— Que veux-tu? — répondit La Joie en faisant étalinguer un câble; — que veiL\-tu? les corvettes, comme les matelots, c'est pas éternel; c'est comme les verres : si ça ne se casscdtpas, ça durerait trop longtemps.

— Tiens, La Joie, il y a là-bas im nuage roux qui me fait loucher. Ah ! le gueux, est-il vilain ! C'est du vent, c'est sûr.

— Ne le regarde pas, et aide-moi à roidh- l'étai de grand mât.

— Oui, matelot; mais ça porte malhem- au lieutenant d'a- Toir voulu poignarder le commandant.

— Ça lui porte bonliexu", dis donc. Comment, Bouquin! dans un nauù-age il peut se noyer, et j'aime mieux ça que de le fw siller; c'est bon pour les soldats.

— iUlons, La Joie, on a mouillé l'ancre là-bas : nous allons voir si l'on peut dégager la corvette. Ça va se décider, matelot; voilà l'instant décisive, comme dit c't auti-e. Et puis, comme

dit FOttoman, si ça se fait, ça se fera; si ça ne se fait pas, eh bien ! ça ne se fei-a pas.

Paul, Merval, Bidaud étaient dans la batterie à l'avant et avaient exécuté les ordres de Pierre. — Au moyen de câbles que l'on fit mouiller aune longue distance de la Salamandre, on vira au cabestan, qui, faisant rappel iw les ancres, devait attirer peu à peu le navire siu" la partie décline du banc, et le remettre à flot. En effet, il avança de quelques pieds.

Mai? malheureusement ce fond de vaeie n'offrant pas de tenue aux pattes des ancres, elles ne piirenl y mordrej elles cédèrent, et la Salamandre ne bougea plus.

Pierre fit alors poser deux béquilles ou mâts de chaque côté pour la soutenir dans le cas où elle viendrait h chavirer.

Puis, voyant l'horizon se marbrer de nuages rougeâtres et rapides, il reconnut que le vent se faisait, cai les lames devinrent plus creuses en déferlant sur ce haut-fond.

La Salamandre, immobile jusqpi'alors, commença à ressentir quelques légères secousses que lui imprimait la force croissante des vagues.

Pierre regarda encore un moment à l'horizon, consulta la boussole, et se dit : — Tout est fini. A juger du vent, il nous reste à peine une heure pour construire un radeau, et c'est notre deraière espérance.

Ce qu'il y avait de bizarre dans cette affreuse position, c'est qu'aux yeux même des marins le danger ne se présentait pas sous une forme menaçante : le ciel était encore pur, la mer assez belle, la cors'ette presque immobile.

Ce n'était pas enfin un de ces naufrages déchaînés et impétueux, où les lames fm-ieuses vous emportent et vous brisent sur des rochers aigus; non : c'était un naufrage calme et effrayant comme une colère froide, un naufrage dont il était possible de calculer les chances et les progrès avec mie exactitude presque mathématique ; c'était une mort dont on pouvait pré-

ciser l'heure. On pouvait se dire : — L'horizon esta dix lieues^ le grain s'y forme, dans une heure il tombera à bord ; et alors cette mer si unie se gonflera fouettée par la force du vent, déferlera siu- ce haut-fond, et à chaque lame la corvette sera enlevée, puis précipitée siu* le banc de toute la hauteur de ces énormes vagues. Or, au bout de dix minutes, ce sera Gni de la Salamandre.

Ce raisonnement détermina Pierre à ordonner la construction d'un radeau.

Szaffie observait tout avec un sang-froid impertm-bable, il soiu-iait presque ; car il prévoyait quelque drame effrayant, et quoiqu'il dût y avoir son rôle comme le reste des passagers, il ne le redoutait pas, car le seul côté favorable de son affreux caractère était un coiu-age indomptable et xm profond mépris de la mort, que sa vie explique peut-être.

— Peut-être aussi, — pensait-il, — vais-je voir enfin la civilisation aux prises avec la natiu-e brute, les sentiments les plus purs luttant contre l'instinct animal. Peut-être vais-je savoir à quel degré de notre échelle organique l'esprit le cède au corps, l'àme à la bête. Oh ! ceci sera curieux.

Et il promenait sur tout son regard pénétrant.

— Enfants, — avait dit Pierre, — il ne fautpasvousle cacher,il ne reste aucun moyen de sauver la corvette. Travaillons à un radeau, c'est notre seule chance de salut pom- gagner la côte.

L'équipage vit clairement que tout était perdu. Il eut bien un moment de regret intime de quitter cette bonne Salamandre qui le berçait depuis si longtemps, mais la nécessité l'emporta, et les marins se mirent à travailler au radeau avec cette insouciance qui les caractérise. Dans le radeau, ils ne voyaici^ qu'un navire moins commode, voilà tout.

— J'y suis pas encore embarqué à bord d'im radeau, et vous, Parisien? — demandait un novice.

— J'y suis embarqué deux fois. Une navigation superbe. De

l'air, oh! une très-bonne air; c'est pas comme dans ces gredins de faux-ponts où l'on étouffe. Et puis au ras de l'eau, garçon, on est au ras de l'eau; ce qui fait qu'on peut s'amuser à tirer les requins par la queue, et que de son lit on n'a qu'à allonger le bras poui' prendre des bonites à la main, el tu m'avoueras que c'est flatteur.

— Veux-tu te taire, Parisien, et travailler, carogne ? — dil

La Joie; — et toi, eh ! novice !... Regardez-moi ce b -là! il est

adroit de ses mains comme un cochon de sa queue.

— C'est que tout le monde, — objecta le Parisien, — n'a pas l'agrément d'avoir vu le jour dans la capitale et d'être un malin, un crâne, un fameux, im...

Un glorieux coup de poing du maître interrompit cette vaniteuse nomenclature.

— Tu ne veux donc pas mordre ta langue, chien de nègre, marron, caïman, et travailler au radeau, puisque nous n'avons plus que ça. On t'a bien nommé Parisien ♦, va ! Veux-tu travailler sans parler, — que j'te dis?

— On y va, on y va, maître, — dit l'incorrigible Parisien ; — j'ai entendu : vous m'avez dit ça sm* l'oreille gauche en rabattant du côté de la joue.

Et la construction du radeau avançait rapidement; au-dessous des mâtures dont l'assemblage composait sa masse, Pierre fit placer quelques rangs de barriques vides pour le soutenir et rélever au-dessus du niveau de l'eau. Il fît ensuite déposer de menu bois entre les charpentes et par-dessus les pièces principales, de manière à établir une plate-forme, le plus unie possible, qui fut recouverte de planches ; ensuite, des chandeUcrs de bastingage, installés tout autour du radeau, devaient supporter deâ filières en cordes, faisant garde-corps...

' L'épithète de Parisirn passe généralement dans la marine pour une infolta. Voir le JUicUonnaire de marine do Willauznez.

Enfin quelques pierriers y furent descendus pour servir de signaux; on y planta, le plus solidement possible, un petit mât de hune, garni d'une voUe de perroquet; on munit encore le radeau de poudre, d'une boussole, d'un compas, et cette frêle machine fut amarrée par un grelin à l'ai-rière de la coiTctte.

A peine ces travaux étaient-ils terminés, que la mer, qui avait considérablement grossi pendant le temps qu'on mit à la construction du radeau, devint forte et houleuse; le vent était sec et serré, et les lames, se brisant sur le banc, commençaient à ébranler la corvette.

Pierre pâlit, et ordonna de couper les bas mâts, pour alléger le navire.

A ce moment, le caher monta pour annoncer que la quUle crevait.

En effet, les vagues, devenant de plus en plus hautes et fortes, commençaient à soidever la Salamandre.

D'après l'ordi"e de Pierre, on se jeta aux pompes.

Elles ne purent franchir.

Il ne restait aucun espoir de conserver la corvette.

Pierre ordonna le départ à l'instant.

— Et nos sacs ! — dirent quelques marins.

Le sac d'un matelot contient toute sa fortune, tout son avoir.

— Il s'agit bien de vos sacs ! — cria Pierre; — je défends, à qui que ce soit, de descendre dans le faux-pont. Tout le monde aux embarcations, à son numéro; les gabiers et chai'geurs, au radeau !

Et aucun marin ne songea davantage à son sac.

— Monsieiu-, — dit Pierre à Merval, — vous allez faire embarquer d'abord les malades dans la chaloupe, puis les femmes, les mousses, les novices et les matelots. Vous donnerez une toubne au grand canot, et vous remorqricrez le radeau. Moi et le conunandant, nous nous embarquerons les derniers dans la yole.

Puis voyant au loin la nappe d'écume qui arrivait avec le grain :

— Embarque, embai'que ! — cria-t-il, — car le temps presse.

Et ce fut un admirable spectacle que ces hommes impassibles, graves, silencieux, allant rejoindre lem- poste, quittant ce navire un à un, ce navire où ils laissaient tout ce qu'ils possédaient au monde, pour affronter des périls incalculables, et tout cela sans se plaindre, sans un mot de regi-et; allant là comme à une manœuvre, tant était absolue et entière la discipline que Pierre avait établie à bord !

Quand les embarcations fiu^ent garnies de leurs équipages, on procéda à l'embarquement des malades.

Le vieux Garnier les accompagnait, ployant sous le faix d'une énorme caisse, dont il ne voulait charger personne. — C'était pour ses enfant, — disait-il.

— Allons, allons! — ajouta-t-il, — allons, mes enfants! le mouvement vous fera du bien; et puis vous changerez d'air. Au total, vous y gagnez.

Et, en lexu" adressant ces singulières consolations, le bon docteur les arrangeait le mieitx. possible dans la chaloupe.

Puis parurent à la coupée Alice et sa tante, accompagnées de leurs femmes.

Chose singidière, Alice avait toute sa raison, était d'un admirable sang-froid, et encourageait sa tante. Cette organisation nerveuse et exaltée puisait sa grande énergie dans l'horreur même de cette position. Seulement, en voyant Szaffie, elle pâlit.

On amarra les fenames dans un fauteuil, et on les descendit I*une après l'autre sur le radeau.

Paul le commandait.

Le malheureux enfant, étomdi par tout ce qui venait de se passer, par l'action de son service, avait presque oublié ses chagrins. La vue d'Alice les lui rappela tous.

Son cœur se brisa; il détourna les yeux, une larme brûlante s'en échappa.

Et Alice était assise près de lui, à le toucher. Ce fut un moment de doulem- atroce.

Le porte-voix de Pierre résonna, et on prêta l'oreille.

— Tout le monde est-il à son poste?

— Oui, lieutenant, — dit Merval; — j'ai donné la touline au radeau, et j'attends vos ordres.

— Oui, lieutenant, — dit Bidaud; — - je remorque la chaloupe, et j'attends.

— Oui, Ueutenant, — dit enfin Paul; — le radeau est paré, et j'attends vos ordres pour larguer l'amarre.

— Les boussoles et les instruments y sont-ils? — demanda encore le lieutenant.

— Je les ai dans la chaloupe, — dit Merval.

— Avez-vous aussi le coffre des joiu-naux?

— n est attaché au mût du radeau, — repondit Paul.

— Eh bien ! — dit Pierre, — que les seconds maîtres de chaque embarcation fassent l'appel pour s'assurer que personne ne reste à bord.

On fit l'appel;. l'équipage était complet, moins les six gabiers qui armaient la yole dans laquelle Pierre devait rejoindre le radeau.

— Range à larguer l'amarre ! — cria alors Pierre d'ime voix retentissante, quoique profondément émue, et Bouquin leva son couteau sur le seul cordage qui retînt encore le radeau à la Salamandre.

— Largue tout! — cria Pierre.

Et le cordage tendu étant coupé, le radeau s'éloigna, remorqué par les canots.

Ce dernier commandement fut celui qui porta le plus au cœur des marins. Ce cordage était le derruer Uen qui attachât

leur existence à la Salamandre; une fois rompu, il n'y avait plus d'espoir, tout était fini entre eux et la corvette.

Il était temps d'ailleurs, cai* les lames devenaient affreuses. Une, entre autres, accourant du large, s'avançait , s'avançait monstrueuse et bouillonnante, se dressant presque à la hauteur des hunes de la corvette : mais quand elle rencontra la résistance que lui opposait le banc, alors, doublant de force et de violence, elle prit la corvette en flanc, et lui donna une telle secousse qu'elle la coucha presque sur son tribord, et que Pierre et ses six gabiers Huent renversés sur le pont.

Pierre s'apprêtait à descendre chez le commandant, poxu* le déUvrer et l'embarquer avec lui dans la yole. Comme il mettait le pied sur la première marche de l'escalier, il fut jeté avec tant de force sur l'angle du panneau, qu'il se fit à la tête une affreuse blessure, et la commotion fut si forte qu'il tomba évanoui et couvert de sang.

Szaffie était resté aussi à bord, car il voulait tout voir jusqu'à la fin. Ce fut lui qui releva Pierre, banda sa plaie avec son mouchoir, et dit aux canotiers, tout émus de l'accident arrivé au lieutenant :

— Allons ! embarquons-nous : la mer devient mauvaise, le radeau est déjà loin, et nous am-ons à faire pour le rallier.

On descendit le pauvre lieutenant dans la yole, que la force des lames élevait quelquefois à la hauteur des bastingages; et Szaffie, jetant im dernier regard sur le pont, dit avec un affreux somùre ;

— Ce que j'aime assez, c'est que ce bon marquis reste là. Il va bien s'ennuyer tout seul.

Et le canot s'éloigna le dernier de la Salamandre. Il atteignit bientôt le radeau, où l'on déposa Pierre, toujours évanoui.

Le marquis restait oublié; mon Dieu! oui. Les gens de la chaloupe le croyaient siu* le radeau, et les gens du radeau le croyaient dan' la chaloupe.

Le fait est qm'il était à bord de la Salamandre.

PamTB corvette ! Tous les yeux, se tournaient vers elle, qui apparaissait encore quelquefois quand les lames s'abaissaient, se dressant, sombre et lugidare, avec son immense pavillon blanc que le vent déployait comme un linceul sur le ciel noir et orageux.

Une fois sorti des açores du banc, le radeau navigua plus facilement, la mer était forte, mais ne brisant plus sur un haut-fond, elle était tenable.

Au bout d'une heiu-e, on ne voyait plus la corvette; seulement, à de longs intervalles, on distinguait son pavillon, mais vague comme les aUes ]>lanches du goéland qui vole au loin.

Puis on ne vit plus rien, car la nuit approcha, et le temps devint bien sombre, bien sombre !

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