‹ La salamandreChapitre 45 sur 57 · CHAPITRE XLIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIV

IVUEir D'ÉTÉ

C'est un esprit que le destin a déchaîné contre moi pour m'obséder. Je ne forme pas une espérance, que le serpent infernal ne se prècunte sur mon passage.

Schiller, Maris Siuart.

C'est une douce clarté que la clarté de la lune, quand eUe se reflète brillante et pm^e sur l'eau paisible d'un lac, mais alors que souvent cachée pai' des nuages épais et rapides, elle apparaît, à de longs intervalles, rouge et sanglante comme im sinistre météore, oh! que sa lueiu" funèbre est le digne flambeau d'imenuit d'orage et de désespoir!

Nuit terrible que celle-ci!...

Les flots soidevés, impétueux, noirs, marbrés d'une icurae blanche, se heurtaient, se confondaient en un immense tour-

billon dont les mille crêtes se dessinaient sombres sur le cW transparent, quoique voilé, de la Méditerranée.

Et quel bruit!... Si parfois la tempête abaissait sa voix tonnante qui mourait en effleurant les vagues d'un sourd gémissement, après un affreux silence elle se prenait à rugir avec mie nouvelle furie. C'étaient alors des sifflements aigus et métalliques, un grondement lourd et roulant, des éclats secs, précipités et plaintifs qui ressemblaient à des cris d'angoisse.

C'était le choc des lames qui se brisaient^ bondissantes, sur le radeau.

Car le radeau tournoyait sur ce gouffre béant, tournoyait au milieu de cette effroyable tourmente.

Le radeau tout seul : les embarcations non pontées, qui le remorquaient, n'avaient pu tenir contre cette mer déchaînée.

EUes avaient sombré, corps et bien, avec Merval et Bidaud et leur équipage...

Sombré en engloutissant avec elles les boussoles et les vivres ! — le corps et l'âme du radeau !

Et le radeau voguait au souffle indompté de la tempête, car son mât s'était pUé, rompu, brisé.

Mais ses poutres vmies, son plancher n'offrant aucune résistance, aucune sm'face à la violence du vent, il ne pouvait couler. Seulement, à chaque coup de mer, il était entièrement inondé, submergé, balayé par les lames qui s'y abattaient et le traversaient dans toute sa longueur.

Et depuis cinq jours cette tempête durait.

Aussi, ce n'est plus l'équipage fringant, brave et soiunis de la Salamandre qui se presse sur cette frêle machine : c'est \me troupe affreuse et maudite.

Ce sont des êtres sans noms, décolorés, cadavéreux, trempés d'eau, échevelés, aux yeux sanglants et farouches, aux bai-bes longues, aux, vêtements er lambeaux, qui ont de hideux sou-

rires sur leurs lc\Tes gercées et saignantes; car depuis cinq jours aussi la faim les dévore.

Ce sont des hommes livrés à toute la fougue impérieuse de leurs besoins. Hors l'instinct vital, chez eux tout est mort.

Il n'y aui'ait d'espoir que dans un prompt trépas.

Mais non : la faim crispe leurs entrailles ; la soif brûle leur gorge; leurs blessures, vives et rouges, sont encore avivées par l'âcreté du sel marin, ils ont la rage au cœur et le blasphème à la bouche : mais ils tiennent à la vie^ ils s'y attachent des étreintes de l'agonie. Arrivés à ce point, le suicide leur est impossible; car le suicide est un raisonnement, et ils ne raisonnent plus.

Et puis, c'est que le suicide grandit rarement au milieu des privations et de la misère... — Il lui faut des jouissances somptueuses et enivrantes, des parfums et des femmes, des fleurs et des vins exquis. Il lui faut concentrer^ en un seul, tous les plaisirs rêvés ou connus, en remplir sa coupe d'or étincelante de pierreries, et dire, après avoir humé la dernière goutte de cette ambroisie : — La coupe est vide!... Adieu.

Car alors seulement la vie dégoûte, parce qu'elle a débordé par tous les sens.

Mais au sein des maux les plus affreux., alors qu'un souffle vous reste à peine, oh! on le soigne, on l'attise ce souffle, comme on avive la dernière étincelle qui luit encore au fond d'un foyer qui s'éteint.

Aussi tenaient-ils à la ^ie, à bord du radeau; car pour nourrir les trente hommes qui sm'^ivaient , il ne restait que trois livres de biscuit et un tonneau de vin.

D'im commun accord, ils pouvaient, les malhcureiix, mettre un terme à cette horrible agonie... Mais nonl... non, il fallait vivre... vi^Te de larmes, de haine, de torture et de crinaes... Mais qu'importe? on vivait...

L'instinct vital le voulait ainsi.

Et il n'y avait plus là de père et de fils, de matelots et d'officiers, de femmes ou de filles.

Il y avait là des êtres qui avaient faim, — qui, pour manger, devaient tout tenter.

Heur aux forts, malheur aux faibles...

Un seul pourtant paraissait être au-dessus de ces besoins irritants : c'était Szaffie. Seul, sa figure n'avait pas changé. Il était resté le même, calme, impassible et froid.

Debout, appuyé au tronçon du mât, il observait.

A chaque coup de mer qui venait inonder le radeau, les uns courbaient la tête, les autj-es opposaient au choc cuisant des vagues des débris de planches et de mâture.

D'autres ne faisaient aucun elTort pour s'y soustraire; couchés, dans un engourdissement léthargique, les yeux ouverts, ternes et vitreux, ils mordaient entre leurs dents im bout de cordage que le hasard y avait jeté, et ne le quittaient plus.

Ceux-là, ayant les jambes prises et brisées entre les ais du radeau, riaient. La douleur et la faim les avaient rendus fous.

Le plus grand nombre, debout, serrés les ims contre les autres, obéissaient, comme une masse animée, aux oscillations du radeau, dont ils occupaient le centre.

A l'arrière se tenaient Paul, son père, le vieux Gamier, Alice et sa tante, Szafûe.

Par un reste d'instinct de subordination, on avait laissé le peu de vivres qui restassent encore sous la garde des officiers.

Le lieutenant était couché à l'abri d'un rempart de bariiques, enveloppé d'un caban oriental, et regardait Paul qui regardait AUce.

Alice accroupie, ruisselante d'eau, frissonnant de froid , sa tète appuyée siu- ses genoux qu'elle enveloppait de ses deux bras amaigris, attachait un regard fixe et arrêté siu- Szaffie.

Madame de Blène ne voyait plus, ne pensait plus : ell-* était inerte.

A ce moment, la tempête parut redoubler de force; le radeau, soulevé par de hautes lames qui le prenaient en travers, avait quelquefois une position presque perpendiculaire.

Alors les marins suivant l'impulsion de ces affreuses secousses, étaient violemment jetés de l'arrière à l'avant.

En vain les officiers tâchèrent de donner quelques ordres pom- concentrer l'agglomération au milieu.

Ils ne furent pas écoutés.

Dans ce moment terrible, les marins se crurent en danger de mort, et après quelques mots échangés entre eux, debout, lampant, ou se traînant, accrochés aux filières, armés de haches et de piques, ils s'avancèrent vers l'annère du radeau.

— Nous voulons le vin, — dit La Joie en brandissant xme hache : — nous voulons nous soûler pour crever en paix.

Pierre se diessa tout à coup, embrassa le tonneau d'un bras, et de l'autre tendit un pistolet en disant :

— Misérables ! c'est notre seule ressource... il faut la ménager.

— Ton pistolet ne partu-a pas ! il est mouillé, — répondit La Joie en abaissant le canon du bcut de sa hache. — Le vin... f !

— Le vin ! le vin! — répétèrent les autres. — Le vin, ou la mort !

— Vous osez vous révolter 1 — cria le lieutenant en cherchant une arme.

— 11 n'y a plus d'officiers ici! nous sommes les plus forts; nous am-ons le vin !

— Non!

— Si!

Et La Joie s'avança en menaçant Pierre.

Paul se précipita sur liii; mais le marin l'abattit d'irn coup ce hache.

Pierre, voulant venger son fils, fut aussi blessé.

Alors, sanglants, furieux, ils essayèrent de se f'éfendi-e, appuyés par le docteur et deux matelots fidèles ; mais ils furent

renversés, foulés aux pieds et rejelés sur l'avant du radeau.

Dans ce tumulte, madame de Blènc, repoussée jusqu'au bord du radeau, dispai'ut emportée par la mer en tendant les mains à Alice.

Mais Alice la vit se noyer sans pouvoir lui porter secoius, car elle-même s'accrochait fortement à une poutre pour ne pas rouler dans les flots.

— A boire ! f , — dit La Joie, tout saignant, se tenant d'une

main aux filières, et de l'autre tendant un gobelet de fer-blanc.

— A boii'B ! puisons à même, et mourons soûls, dirent les autres.

Et ils se précipitèrent en foule sur le tonneau qui fut défoncé, pillé, gaspillé en un moment.

Et l'iviesse gagnant vite ces cei-veaux affaiblis par tant de privations, au milieu du fracas des vagues, des rugissements de la tempête, ils se prirent à chanter d'une voix éteinte d'étjanges paroles, incohérentes et lugubres comme la chanson d'un fou.

A la clarté rougeâtre de la lune, quelques-uns essayaient de danser en trébuchant; puis, gorgés de boisson, alom-dis par le vin, ils tombaient ivres-morts, roulaient çà et là sur le radeau, et au moment où ils se penchaient, disparaissaient dans la mer sans pousser tm cri.

Le Parisien, tout à fait ivre, aperçut Alice, accroupie près d'une barrique vide.

— Tiens, bois ! — lui dit-U en heurtant les dents de la jeune lille avec son gobelet de fer.

Alice but avec déUces jusqu'à la dernière goutte. Le rouge et la chalem- lui montèrent au visage.

— Tu deviens belle, — bégaya le Parisien. — Pour la peine, baise-moi.

Et le marin effleura de sa bouche impure la bouche d'Alice, qui dit en le repoussant faiblement :

— Oh ! ce vin m'a fait tant de bien ! J'ai encore soif, encore

— Regarde donc, Paul ! — disait Szaffie. Et il montrait à l'enfant Alice et le marin.

— Vois-tu, Paul?

Et il se penchait à l'oreille du malhem'eux, qui souffrait .'HTiblement d'vme blessure à la tête.

— Vois-tu, Paul? je te l'avais dit... Croyez donc à quelque chose! Subordination, pudeiu" de la jeune fille; dévouement, amour, tout cela, Paul , tout cela cède à l'irrésistible influence de la faim ou de la soif! Nobles sentiments qui dépendent d'un besoin si ignoble, qui...

Mais tu ne m'entends plus; tu t'évanouis! Oh! tu m'entendras, — dit Szaffie avec im som-ire infernal.

Et lui faisant respirei- un cordial dont il était mimi, il le rappela à lui.

— Ah ! par pitié ! va-t'en, va-t'en, — murmura Paul.

— Je te sauve, enfant. Tiens ! mange.

Et Szaffie, ayant, avec le plus grand mystère, entr'ouvert la boite de vermeil qu'il avait emportée avec lui lors de sui départ de la corvette, en th-a un morceau d'ime substance sulide et compacte, et la donna à Paul.

Paul la porta avidement à ses lèvres ; puis, par un mouvement de sublime réflexion, il s'arrêta, la partagea en ti-ois petits morceaux, et se traîna vers son père. Alice était trop loin : û ù'eui pas la force de la joinare

Page 1