CHAPITRE XLV
UNE VOIIiEt UNE VOII^Et
Et c'est donc là la vie!
Byron, Catn.
0 mes songes dorés!
Schiller, let Brigands.
Deux jours après, la tempête était entièrement calmée. Le ciel était bleu, l'air pur, le soleil à son lever.
Le vin avait été perdu, le biscuit foulé aux pieds, écrasé. On avait alors mangé des cuirs, des chapeaux, les souliers, les ceinturons.
On avait bu avec rage de l'eau de mer.
On s'était mis des clous et des petits morceaux de plonfib dans la bouche, espérant que cette fraîcheur métallique étancherait sa soif.
On avait mangé de l'étoupc, du linge.
11 y avait eu un nouveau massacre pour se disputer un goéland qui s'était abattu à bord.
On avait mangé le vieux Garnier, qui était mort en maudissant ses enfants.
On avait mangé les deux tiers du Parisien, qu'on avait tiré au sort.
Mais cette exécrable nourriture avait encore abrégé les joius de ceux qui l'avaient partagée.
A peine deux ou trois matelots et Szaffie pouvaient-ils se tenir debout, les yeux fixés sur l'horizon j ils regardaient sa ligne vaporeuse et incertaine avec une inconcevable attention.
Ils croyaient apercevoir une voile.
Une voile l
Szaffie surtout y attachait ses regards avec une constance opiniâtre, car il commençait à partager l'horreur de cette position.
Au moment du naufrage, par une prévision concevable, il s'était muni d'vme substance très-nourrissante, concentrée dans un petit volume '. Il avait ainsi échappé jusqu'alors aux tortures de la faim. Mais son moyen d'existence diminuait. Il perdait l'espérance de voir le radeau jeté sur la côte d'Africjue par les courants, car le vent avait soufflé si violemment de terre qu'ils devaient en être fort éloignés : aussi ce fut avec une expression de joie impossible à décrire qu'il s'écria :
— Une voile ! une voile!
Ce mot magique — une voile — répondit jusqu'au cœur des mom-ants ; les yeux éteints se ranimèrent, les blessés se soulevaient avec peine, et toiu-naient leui's regards aiïaiblis vers l'endroit que désignait Szaffie.
D'autres joignaient les mains, d'autres riaient aux éclats; quelques-uns furent assez heui'eux poiu- pouvoir pleurer.
Ce mot — une voile — fut comme un baume consolateur qui s'épandit sur les blessures, calma les douleurs et fit oublier jusqu'à la faim!
L'espérance vint éteindre toutes les haines, et tous les sentiments violents s'effacèrent à cette pensée.
Ces hommes, naguère si cruels, si farouches, se cherchaient, se rapprochaient, se tendaient les mains, s'embrassaient, en poussant des cris de joie délirants, qui partaient du fond de l'âme.
Quelques-uns, dans un engourdissement complet, ne pouvant prendre part à cette ivresse générale, leurs camarades leur criaient, en les secouant :
' De la chair de venaison macérée, séchée avec du sucre. Les Indion», dans leurs longues chasses, n'emportent pas d'autres provisions. Uno ' nca de cette substance suffit par jour pour nourrir un homme robuste, se livrant même à un violent exercice.
LA SALAMANDRE «8t
— Nous sommes sauvés, matelots; une voile!
— Mon Dieu, oui ! une voile !
Paul et son père échangèrent un coup d'oeil sublime, et s'embrassèrent avec un bonheur muet et profond.
Alice, anéantie, sommeillait dans un assoupissement nerveux qui se trahissait par de brusques tressaillements. Elle n'entendit rien. Pauvre enfant !
— Une voile!... ce mot fut répété, chanté, murmiué, crié avec une joie, un délire toujoius croissants.
Car peu à peu le bâtiment sauveur devenant plus distinct, on vit bientôt la voilure d'une frégate resplendir aia feiLx du soleil.
Oh! qu'il y eut un admirable moment d'exaltation, alors que toute incertitude cessa, et que ce signe de salut fut accueilli par mille voix retentissantes !
Alors que ces matelots, naguère insouciants, durs et impietjs se sentirent pénétrés d'une reconnaissance religieuse qui 1»3 inonda !
Pauvres gens ! leur âme ulcérée par de longues souffrances ne pouvait contenir un bonheur si grand; leur joie déborda, et ils éprouvèrent le besoin de l'épancher dans une prière de gratitude et d'amour.
A l'instant, quelques Bretons se mirent à chanter un naï cantique à Notre-Dame de Bon-Secours.
— A genoux, enfants ! — cria Pierre.
Et tous, tous s'agenouillèrent avec ferveur. Ces yeux ardents se mouillèrent de douces larmes ; et c'était un tableau sublime, que celui de ces hommes pâles, souffrants et décharnés, joignant leius mains tremblantes et amaigries, pour remercier Dieu de ce secoiu-s inattendu.
Elle était majestueuse, la simple prière de ces hommes intrépides qui, s'élevant au miheu de l'immensité des vagues, semblait saluer le soleil naissant comme l'aurore de ce beau jour...
Qui semblait reconnaître un divin présage dans l'éclat de cet astre flamboyant de clarté effaçant les ombres d'ime nuit obscure, comme le bonheur et le calme allaient éteindre jusqu'au souvenir de leurs affreuses tortures.
Et la frégate avançait toujours sur le radeau, serrant le vent au plus près.
— On quittera le radeau comme on y est entré, — dit Pierre avec son habitude machinale de discipline. — Les femmes d'abord, les mousses, les novices, les matelots et l'état-major. "- L'état-major, c'était lui et son fils.
— Oui, oui, notre bon lieutenant, — l'épondirent les marins avec une joyeuse soiunission; car, avec l'espérance et la conviction du salut commun, étaient revenus la subordination, le dévouement, l'amour, le respect qu'ils avaient poiu- le lieutenant.
— Père... tu ne seras jamais assez fort pour monter à bord, — dit Paul; — mais bah ! avec une chaise...
— Mon Paul, mon enfant, — répondit Pierre en l'embrassant, — je ne sais quelle voix secrète me disait que nous ne nous quitterions pas encore. Et, vrai! le ciel ne pouvait nous séparer; car je l'implorais souvent pour toi, en secret, mon enfant, tous les soirs. Et il n'abandonne jamais ceux qui l'implorent... Tu le vois, Paul.
— Oh ! ma mère me l'avait bien dit, — répondit le pauvie enfant avec une admirable expression de croyance et de tendresse, en baisant les mains de son père.
— Eh bien ! eh bien ! — dit en ce moment Szaffie avec un accent de profonde inquiétude... — Vois donc, toi. — Et il montrait lafrégateàunmaiin occupé à ses préparatifs de départ.
— Oh! monsieur! — dit celui-ci, — elle laisse arriver. Après elle va masquer... Mais non... oh!... oh!...
— Enfer! rage!... — cria tout à coup Szafûc en frappant du pied avec violence.
— Quoi?... qu'y a-t-il? — demanda-t-on.
— Elle ne nous a pas vus, et vire de bord^ mes beaux chanteurs de cantiques ! — s'écria Szaffie d'iuie voix t(jnnante, les yeux flamboyants et en grinçant des dents à se les briser.
— Oh ! c'est impossible, — dit Pierre. Et c'était vrai.
Ca frégate louvoyait; quand elle eut fini sa bordée, elle vira de bord poiu" en prendre une autre et faire ainsi sa route au plus près du vent.
Aussi le bâtiment s'éloigna, diminua peu à peu de hauteur, s'amoindrit, se voila de vapeur, devint presque imperceptible et disparut dans les profondeurs de l'horizon.
Tant qu'U y eut ime ligne des voiles de la frégate au-dessus de la surface de la mer, il y eut un rayon d'espoir au fond du cœur de ces malheureux... parce qu'ils ne pouvaient pas, ils ne voulaient pas croire à xme aussi atroce dérision du destin.
Mais quand il n'y eut plus rien à l'horizon... rien... rien que le soleil étincelant sur la mer bleue, calme et déserte...
Oh! alors... ce fut la situation la plus poignante, la plus aiguë qui puisse fouiller le cœur d'un homme.
Aussi, comme dans toutes les puisstentes réactions du moral sur le physique, l'affaissement, la torpeur, succédèrent d'abord à l'état d'exaltation que l'espoir avait fait naître.
Cet engourdissement du corps et de la pensée dura quelques instants.
On eût dit que ces misérables avaient besoin de cet espace de temps pour être précipités de l'immense hauteur de l'espérance jusqu'aux abîmes sans fond du désespoir.
Pour bien savourer l'amertume de cette infernale déception,
Poiu" bien comprendre toute l'horreur de leur position désespérée, pour la bien voir face à face;
Et puis, quand cette conviction fut entrée bien au cœur de chacun, froide et acérée comme la morsiu-e d'im mourant,
Quaîid la mer et l'horizon furent bien vicies, bien de'sert?,
Oh ! alors ce fut un horrible mélange d'e'pouvantables blasphèmes contre ce ciel qu'on avait invoqué, de cris de rage et de mort, poussés par ces hommes qui s'embrassaient naguère.
Alors la haine, la faim, que l'espoir avait un instant endormies, se dressèrent plus implacables et plus sanglantes que jamais.
Alors CCS malheureux, comme pour se venger sur euxmêmes de leur misère commune, se ruèrent les uns contre les autres, se frappant, se déchirant, exaspérés par une effrayante frénésie
Szaffie, lui, poussa aussi un cri terrible, arraché par la douleur, et tomba anéanti.
C'était un de ces insensés qui tâchait de lui couper le pied avec un couteau
Le lendemain, cet accès de rage frénétique était passé 3 la faim avait pris le dessus.
Pierre et son fiis étaient couchés près l'un de l'autre ; Iciu" raison commençait aussi à les abandonner. Tout semblait tournoyer autour d'eux.
Ils avaient le vertige..
Mais par-dessus tout dominait le sentiment d'une faim de tigre.
— Paul, — dit Pierre d'une voix creuse et saccadée, — j'ai bien faim; où avais-tu eu ce que tu m'as donné hier?
— C'était Szaffie.
— En a-t-il encore?
— Je ne sais pas.
— Viens voir, nous lui prendrons; nous sommes deux.
Et ils se traînèrent en rampant près de Szaffie qui semblait «ans mouvement.
Pierre lui mit le genou sur l'estomac, et lui appuya son poignard sur la gorge pendant que Paid le fouillait.
Paul trouva la boîte de vermeil; Pierre le vit l'ouvrir.
— Donne! donne! — dit-il à son fils.
— Attends.
— Non, donne.
— C'est à moi! — dit Paul en arrachant le peu qu'elle contenait et le portant à sa bouche.
— J'en am'ai! ou bien... — cria Pierre en se jetant sur son fils avec un hmiement farouche.
Et une lutte affreuse s'engagea.
Ils réveillèrent Szaffie.
— Oh ! vous m'avez vole', vous vouliez m'assassiner. Tu vois, Paul, — dit-il d'une voix faible, en examinant les chances de cet effrayant combat; — c'est le poignard qui va décider entre ton père et toi... m;tintenant... ah ! la belle bouchée qui a failli être pan-icide... Eh bien! mange... mange...
La nuit vint heureusement voiler cette horrible scène. . , • • ..»
Le lendemain, Szaffle, sortant d'une espèce de somnolence lourde et nerveuse, se crut sous rmfiuence d'un cauchemar aûreux.