‹ La salamandreChapitre 54 sur 57 · PROPOSITION · texte numérisé non relu

PROPOSITION

Oh! la damnation éternelle! mais nue minuta de haine.

Beriram.

En entendant la voix de cet homme qui venait lui rappeler ses malhem's les plus cuisants, qui venait presque les résumer dans son odieuse personne, Paul sentit un faible mouvement au fond de son cœur flétri. Le misérable pensa que la haine au moins allait vibrer dans son âme. Mais non, non; tous les ressorts de cette âme avaient été brisés à jamais. Cette émotion passagère ne fut que de la surprise ; à peine dura-t-elle \m instant, et puis Paul retomba dans sou insensibilité morale.

Gratien parut avec une lampe.

— Laisse-nous, — lui dit Paul.

Gratien sortit.

Szaffie, amaigri par les privations qu'il avait aussi partagées, paraissait plus pâle que de coutume; mais c'était le même calme; le même sang-froid, la même expression hautaine et railleuse.

— Eh bien, Paul?

— Eh bien ! monsieur, quand vous êtes entré, j'ai cru sentir en moi un sentiment de haine et de colère : je me trompais. — Oh! que vous devez me mépriser, me trouver bien infâme ! — dit l'enfant avec un rire amer, — car je vous vois là, près de moi, et je n'ai ni le pouvoir, ni la force, ni la volonté de vous tuer : comprenez-vous cela?

— Oui, Paul; ceci devait arriver. Après les grandes joies, les grandes souffrances; après les grandes souffrances, le néant, — la mort morale.

Aussi l'on peut appliquer à l'àme ce que les joueurs disent du jeu. — Il y a deux plaisirs dans le jeu ; d'abord le plaisir de gagner : après celui de gagner, le plaisir de perdre; — car cent fois mieiu vaut perdre que de ne pas jouer. — Aussi cent fois mieux vaut souffrir que d'être plongé dans l'engourdissement où vous êtes, Paul.

— Oh ! ceci est une grande vérité, Szaffîe : car si je souffrais, je pourrais vous haïr; et si je pouvais vous haïr, je vous tuerais; mais je ne le puis.

— Écoutez-moi. 11 y a bientôt huit ans, comme vous, Paul, j'étais à la veUle de me tuer; comme vous, j'avais le cœur mort et froid : la seule différence, c'est que la satiété du bonheur m'amenait où la satiété du malheur vous conduit. — au suicide; — peu importe, le résultat est le même. — Or, je viens vous proposer d'employer le moyen qui m'a sauvé, cai- vous m'intéressez, Paul.

— Que voulez-vous dire?

— Une fois votre père mort, en supposant que vous puissiez sortir de l'état de torpeiu- qui vous accable, quel serait, croyezvouSj le premier sentiment qui s'éveillerait dans votre âme ?

Paul réfléchit un instant, puis il reprit : — La haine des honmies, et le besoin de me venger sur vous.

— La haine des hommes, bien ; quant au besoin de vous venger sur moi, niaiserie et injustice. Car, après tout, enfant, est-ce moi qui ai fait les événements, est-ce-moi qui ai dit à ton père : Séide d'une discipline imaginaire, sacrifie à ton idole ton honneur, ton ambition, ton fils et ta vie?

Est-ce moi qui ai dit à Alice : Méprise et tortiu-e le cœur si naïf et si candide de Paul, et aime-moi? Nonj j'ai dit à Alice: n y a ime âme pure et chaste comme la tienne, cherche cette âme, comprends-la, aime-la ; car mon âme, jeune fiUe, est sombre, vide et desséchée. Eh bien ! malgi'é cela, à cause de cela, Paid, elle est venue à moi et s'est éloignée de toi, parce que c'était dans sa nature de femme; — à cause de cela Alice, élevée au couvent, ayant toutes les vertus et toutes les nobles convictions, m'a préféré à toi, et c'est à cause de toutes ces vertus qu'elle m'a préféré. Une femme corrompue n'aurait pas hésité une minute : elle t'eût choisi, entant.

Tu parles de me tuer, Paul ! Est-ce moi ou la faim qui ai changé la soumission en révolte, l'amour en haine, la pudeur en frénésie amoui-euse? N'ai-je pas partagé vos privations, moi? Comme vous, n'ai-je pas joué ma vie? Mon seul avantage, à moi, fut de voir de sang-froid : car, je te l'ai dit, rien ne m'étonne, parce que je m'attends â tout.

— Enfin, que voulez-vous de moi? dit l'enfant avec insouciance.

— Écoute, Paul. Tu as seize ans, tu es beau, courageux; pour haïr le monde, tu as les motifs les plus terribles que jamais la fataUté ait accumulés sur la tête d'un homme. Ton be-

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soin ae vengeance doit être implacable et acéré, car les hommes t'ont ravi père, maîtresse, illusions et avenir!

Viens avec moi, Paul, Je suis riche, mon expérience te servira; tous deux unissons-nous par une conformité de haine Viens, Paul : tu es la seule créature humaine à laquelle je puisse m'intéresser, parce que toi seul tu peux senir mes projets et les rendre plus complets. Viens ! Une femme t'a trompé: eh bien! si jeune, si beau, si désabusé, si flétri, c'est maintenant que les femmes seront à toi, à tes pieds j alors, Paul, alors aussi tu leur feras verser des lai-mes atroces : elles aussi sentiront leur cœiir se briser. Songes-y bien : Toutes les souffrances que tu as souffertes, tu les imposeras à l'humanité! Parce que ton cœur a été ulcéré, toutes les femmes supporteront la réaction de ton désespoir; innocentes ou coupables, peu importe : tu as pleuré du sang, elles pleureront du sang. Viens, viens, Paiil ! Et ce n'est rien encore : si l'amour te donne le pouvoir d'écraser ce sexe, l'ambition te donnera celui de te venger des hommes. Viens, Paul ! Je puis t'ouvrir ime large et vaste carrière dans les places, dans les honneurs, nous trouverons encore là un puissant moyen d'action sur l'humanité, nous dominerons les hommes d'une effroyable hauteur; ton esprit s'agrandira, enfant! et qui sait? arriverons-nous peutêtre à compter non plus par douleur d'homme, mais par douleur de nations. Comprends-tu, Paul? de nations! Faire de la vengeance sur une telle échelle, pousser un cri de vengeance qui retentisse dans la postérité! Viens, Paul; et si le cadre te paraît encore trop étroit, eh bien, il existe à Rome un plus puissant levier; et tu n'es pas marié, ni moi non plus !...

Viens, te dis-je. Et d'ailleurs c'est beau chez toi la vengeance, parce que tu venges im père et une maîtresse. Songe donc, Paul !... — l'humanité, — quelle immense hécatombe à leurs mânes! Viens, quittons cette ville; suis-moi à Paris... Viens, viens !

— Non, non, je dois mourir, mourir ici avec mon père !

— Mais, misérable enfant, à qui ta mort nuira-t-elle ? mais c'est l'action d'un fou que de se venger de l'humanité sur soimême !

— Voyez-vous, Szaffie, je vous ai écouté avec attention, avec attention j'ai épié si aucune de vos paroles éveillerait quelque chose en moi, haine, espoir ou désespoir; mon cœur est resté muet, — muet.

— Tu en es sûr ?

— J'en suis sûr.

— Pauvre Paul, je te plains alors, parce que j'avais compté sur toi. J'aurais dû m'y attendre. Oh ! il faut une âme forte et puissante pour résister aux coups du bonheur complet ou du malheur complet; mais ton âme était faible et débile. Encore une fois, réfléchis, interroge ton cœur : rien? rien?

— Non, — répondit Paul pensii, — rien. Je ne comprends pas qu'on puisse vivre quand le monde est désert.

— Mais la vengeance, misérable !

— Mais puisque je n'en ressens pas le besoin à votre vue , c'est que mon cœur est mort, bien mort.

— Adieu donc, Paul... adieu.

Et pour la première fois peut-être, une larme de pitié ou de regret mouilla les yeux de Szaffie.

C'est qu'aussi il y avait quelque chose d'affreux à voir cet enfant, si jeune, si beau, pâle, flétri, mourant, déjà mort; car la mort physique n'était plus qu'un lait sans importance; à voir ce pauvre enfant tout seul, dans celte chambre délabrée, sans ami, sans un parent, isolé au milieu du monde, n'ayant approché ses lèvi-es de la coupe de la vie que pour en sentir toute l'amertume, et s'éteignant là sans se plaindre, sans un regret, sans un murmiu-e, sans pouvoir même verser une larme.

— Encore adieu ! — dit Szaffie, et il disparut.

— Adieu! — dit Paul. Puis, regardant sa montre* — Au moins, c'est une heure de passée avec insouciance.

Et l'on entendit résonner les fouets des postillons, et les vitres de la chétive auberge vibrèrent au bruit sonore et retentissant d'ime voitiffe qui s'éloignait avec rapidité.

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