‹ La salamandreChapitre 55 sur 57 · CHAPITRE LIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIV

CBATIEN

— A sa santé! hélat I

— A la tienne ..

— Trinque...

Schiller, let Brigands,

Le lendemain matin, à huit hem"es, Paul appela Gratien. Le matelot entra.

— Écoute, mon vieux Gratien, — dit Paul en ouvrant un tiroir de la table. — Yoilà, je crois, cinq mille et quelque cents francs; c'est tout ce que nous avons, mon père et moi : je te les donne.

— Merci, monsieur Paul.

— Parce que tu conçois bien que quand on est mort on n'a plus besoin de rien.

— Oui, monsiem- Paul.

— On fusille mon père aujourd'hui à onze heures.

— Oui, monsieur Paul.

— Alors je me tuerai à onze heiu-es. — Mais tu ne me réponds pas; je compte pourtant sur toi pour m'avoir des armes.

— Monsieur Paul...

— Eh bien, alors? — Tu comprends que si tu m'en empêches aujourd'hui, demain, après-demain, je trouverai toujovtrs le moment et le moyen; ainsi...

— Oiii, monsieur PauL

— Enfin, Graticn, tu m'as vu naître, n'est-ce pas?

— Oui, monsieur Paul ; — et le pauvre homme sentait son cœur se gonfler. — Oui, monsieur Paul, que même c'était moi qui vous promenais, qui vous berçais et qui vous mettais à cheval sur ma jambe de bois quand vous étiez plus grand.

— Eh bien, mon bon vieiLx Gratien, tu m'aimais alors, dis?

— Oh ! oui, monsieur Paul.

— Eh bien, ne me refuse donc pas ce que je te demande; serais-tu content, toi, si on te le refusait? Enfin, si au lieu de n'avoir eu qu'une jambe emportée tu en avais eu deux, si tu avais été bien sûr de mourir, aurais-tu été content que ton matelot te refusât de te casser la tête pour t'empêcher de soullrir davantage?

— Oh ! non, monsieur Paul, ça, c'est un devoir sacré qu'on se doit entre matelots : quand on peut épargner une souffrance à un ami, faut le faire; celui qui ne le ferait pas serait un misérable et un lâche...

— Eh bien, Gratien, je suis ton aini aussi, moi, et tu refuserais au fils de ton lieutenant, à l'enfant que tu as bercé, ce que tu ne refuserais pas à un camai-ade! tu me refuses cela... quand tu sais que mon père va être fusillé !... Enfin une fois mort, lui, tu conçois bien que je ne pourrais pas lui survivre, que je souffrirais trop... — Et tu me refuses! tu aimes mieux me voir mourir de chagrin que d'un coup de feu comme tout soldat doit raom-ir... — Tu me refuses... dis... mon bon, mon vieux Gratien?

— Eh bien, tenez... non, monsieur Paul, puisque vous le voulez. Et puis, je conçois qu'après votre père mort, comme ça... ça serait ime douleur qui ne finirait pas... oh! oui, une fière douleur... une doxileur de toute la vie, mon pauvre monsieur Paul.

— Tu vois bien, mon bon vieux Gratien, que j'ai raison;

ainsi, achète-moi deux pistolets, et charge-les toi-même à deux balles, toi-même, entends-tu?

— Soyez tranquille, monsieixr Paul, — dit Gratien en essuyant une larme.

— Va, et sois ici avant la demie de dix heures. — Ah çà ! je compte siu" vous, Gratien, foi de marin ?

— Foi de marin, monsiem' Paul, — dit Gratien après avoir hésité un instant. Il sortit.

Neuf heures sonnèrent.

Neuf heures et demie.

Dix heures.

A dix heures im quart, Paui entendit plusieurs pas à la pOiCe de sa chambre.

Il fronça le sourcil, craignant quelque supercherie de Gratien; mais ce dernier entra, ayant les deux pistolets sous sa veste, seulement il paraissait tout honteux et embarrassé.

— Monsieur Paul, — dit-il en retom-nant ces armes de tous les côtés, les yeux baissés, — vous m'avez dit de n'en rien dire à personne.

— Certainement : eh bien, qu'avez-vous fait?

— Monsieur Paul, c'est que j'ai rencontré maître La Joie et maître Bouquin dans la rue, deux anciens du radeau, qui m'ont dit qu'ils voudraient bien vous voir avant.

— Fais-les entrer, Gratien.

La Joie et Bouquin s'avancèrent timidement.

— Eh bien, mes vieux flambarts, — dit Paul, — vous venez me dire adieu?

— Oh ! monsieiu- Paul, — répondit La Joie, — on n'oublie pas, voyez-vous, ceux qu'on aime bien. C'est moi, monsieur Paul, qui vous ai appris à faire votre premier nœud d'agui. C'est moi qui vous ai reçu dans mes bras quand vous avez été blessé, et vous vous en êtes souvenu, car jamais vous n'avez brutalisé le vieux La Joie, comme font tant de jeimes ofGciers.

Et puis c'est triste, allez, monsieur Paul, de penser qu'après vous et le lieutenant, il ne restera que nous deux Bouquin, des flambarts de la Salamandre. Car Gratien m'a tout dit, monsiexu" Paul; c'est beau à vous ça! c'est d'un bon fils et d'un brave marin ce que vous faites là; n'y a que les femmes et les curés qui diront que vous avez eu tort. Sexilement, monsieur Paul, moi et Bouquin, nous voudrions bien... mais je n'ose pas.

— Demande, mon vieux La Joie.

— Eh bien, monsiem* Paul, nous voudrions avoir quelque chose de vous, un bouton d'iuiiforme, la moindre chose; pardon, excuse, monsieur Paul, c'est que ça serait notre relique à nous deux Bouquin...

— Je te le promets, La Joie.

— Dix heiu-es et demie sonnèrent.

— Allons, adieu mes amis, — dit Paul; — laissez-moi... C'est pouT onze heures; pas un mot à personne.

— Compter ^'ur nous, monsieiu" Paul.

— Allons! embkOssez-moi.

Et Bouquin et La Joie embrassèrent Paul en pleiu-ant.

— Adieu, mon vieux Gratien; adieu et merci.

— Mon pauvre monsieur Paul ! — disait celui-ci. Et tous les trois descendirent l'escalier à pas lents.

Paul écrivit ce qui suit, dès que l'horloge du port sonna onze heures moins le quart :

« Je me tue, ne pouvant survivre à la mort de mon père. Je donne et lègue à Gratien, Jacques, matelot invalide, tout l'argent qui se trouve dans ce tiroir. Je désire qu'on donne à La Joie, maître d'équipage, mon poignard d'uniforme que l'on trouvera à bord du vaisseau amiral, dans la chambre de mon père. Je désire aussi qu'on donne à Bouquin, maître canonnier, mon aiguillette, que l'on trouvera au même endroit, comme témoignage d'amitié et de reconnaissance envers ces deux

Sr,^ LA SALAMANDRE

braves marins. Je désire, enfin, être enterré avec mon père. » Fait ce 13 novembre, à onze hem-es moins dix minutes du matin, cinq minutes avant que mon père ait été fusillé.

» Padl Huet. »

Au premier coup de onze heures, Paul arma les pistolets»

Ses derniers mots fment :

— Pardonne-moi ! ô mon Dieu ! si c'est un crime. — Attendsmoi, père! je te suis. — Ma mère... Alice!...

Au dernier coup de onze lieures, Pierre Huet tombait fusillé sur le ponton.

Au dernier coup de onze heiu-es, Paul Huet tombait sur le parquet de la petite chambre de l'auberge du Chasse-Marée.

L'amiral n'oublia pas la promesse qu'il avait faite à son compagnon d'armes.

Pierre et son fils ne furent pas séparés.

L'amiral, Gratien, Bouquin et La Joie furent les seuls qui suivirent le convoi du père et du fils.

Le soir, les trois matelots, qui avaient été s'étourdir dans une taverne, étaient un peu ivres et parlaient d'incendier le port de Cherbourg, pour venger Pierre et son enfant.

Ce projet n'eut hem-eusement pas de suite.

Gratien jouit d'une honnête aisance jusqu'à la fin de ses jours.

La Joie tomba à la mer, dans une tourmente, et se noya.

Son matelot Bouquin mourut de la fièvre jaune à la Mar« f inique.

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