ENVOI A MADAME MARIE DE S
A Vous, OU Muse, ou Fée, et la Grâce elle-même, Qui savez, souveraine en ce jeu de beauté, Comme est un seul objet aimé, loué, chanté: Mais savez-vous bien comme on aime?
Ce sont là des petits jeux auxquels elle se
complaisait, car ce soir-là elle en apportait plein son corsage, d'où elle les tirait à mesure et les lisait à Sainte-Beuve. Tous ses amis avaient leur paquet dans cette distribution de petits vers et de petits papiers, et en particulier le prince de Polignac.
Le prince de Polignac était le gendre de Mires, et Fauteur (au dire d'expert ^) de la meilleure traduction de Faust en vers français. Il était lui-même un esprit méphistophélique.
On en était là de ces méchancetés, dont quelques-unes peut-être lui appartenaient en propre, quand la porte s'ouvrit et M""' Dufour annonça : Monsieur le maréchal Magnan.
Nous vîmes entrer un grand gaillard, superbe, et qui n'était pas dans le programme. La princesse n'avait soufflé mot de sa visite inopinée. Il venait la chercher pour la conduire en soirée chez M""' Ancelot. Sainte-Beuve s'empressa auprès de lui, nous présenta. Au nom de Ghéron, le maréchal entendit mal et s'écria: « Ah oui! monsieur Gérome; j'ai vu votre beau tableau, le Duel de Pierrot, au Salon. » Comme Sainte- Beuve reprenait poliment : Ghéron, le maréchal
1. M. Charles, professeur d'allemand au lycée Bonaparte, auteur lui-même d'une traduction des Entretiens de Gœlhe et cVEckermgLnn (chez Hetzel).
insista : « Oui, oui, je connais monsieur Gérome. » i^as de vue toujours, car autant l'artiste était maigre, autant Ghéron était tout le contraire. Il n'y avait pas à s'y tromper pour un esprit non prévenu. On but une coupe de Champagne, et le maréchal enleva la dame. Ils partirent tous les deux en voiture. On les entendit rouler le long de la rue Montparnasse. Puis Ghéron prit congé, et n'alla pas ce soir-là coucher à sa maison de campagne, à Sannois. Il avait un piedà-terre, à Paris, rue de Chabrol.
Quelque temps après, comme je rentrais un soir chez Sainte-Beuve, à qui je faisais deux heures de lecture, de sept à neuf heures, il était encore à table, et me dit tout guilleret: « M°" de Solms a pensé à vous; vous lui avez donné dans l'œil, l'autre soir ; on veut lui créer un feuilleton, un courrier de Paris à faire tous les huit jours, dans le Constitutionnel; mais il ne faut pas qu'elle signe; son cousin (vous savez de qui je veux parler, l'empereur) a déclaré que s'il voyait son nom dans les journaux, il supprimerait sa pension, et c'est un sacrifice dont elle ne se sent pas capable. Alors elle est venue me demander si vous voudriez bien signer pour elle...
— Gomme votre secrétaire, répondis-je, je
signerais pour vous tout ce que vous voudriez ; mais la cousine de Tempereur...
— Ah ! oui, j'oubliais que vous étiez jacobin. (C'est ainsi que Sainte-Beuve aimait à m'appe- 1er quelquefois.)
— Ce n'est pas tout à fait cela, lui dis-je ; je peux avoir besoin de mon nom pour moimême...
— Et alors, si l'on vous trouvait un pseudonyme, Baron Stock, par exemple, accepteriezvous ?...
L'occasion, Therbe tendre, quelque diable aussi me poussant, j'acceptai. C'était une porte ouverte sur la curiosité, l'inconnu, et je ne me sentais pas assez puritain pour refuser. — J'ai toujours même trouvé que le mot puritain était trop long de deux lettres. On n'en fait pas affichage, quand on l'est réellement.
J'étais accoutumé à passer à la caisse du Constitutionnel ; j'y allais tous les lundis toucher 300 francs pour Sainte-Beuve, quand l'article avait paru. J'y passai désormais une fois de plus pour le baron Stock qui touchait, elle aussi, 300 francs pour un feuilleton paraissant tous les huit jours, et auquel collaboraient tous les amis de l'auteur : M. de Pomereu, le prince de Polignac, Tony Revillon, moi-même aussi quel-
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quefois, quand il y avait une rectification à faire. Le baron Stock — le vrai — aurait aimé que j'eusse un duel en son honneur ; je n'étais pas d'humeur à aller au-devant ni (je crois) à refuser, mais l'occasion ne s'en présenta pas. Elle n'en garda pas moins la douce persuasion que je m'étais battu une fois pour elle, et c'est ainsi qu'elle me présenta, un soir, de longues années après, chez elle, à Séverine, qui, à mon nom, ne se souvint que de Vallès, et du bien (j'ose le répéter) qu'il lui avait dit de moi. — J'ai toujours eu des relations compromettantes, — et je ne les renie pas. — Moi-même, j'ai été à un moment compromettant, comme suspect de 1858. — Je n'en laissai rien ignorer à Sainte- Beuve, quand je devins son secrétaire, et il le prit gaîment, avec tolérance, comme un grand esprit qu'il était.
Il est difficile d'éviter les incursions d'un temps sur un autre, quand on en est aux évocations lointaines du vieux Faust. Le mieux est de rejoindre tout de suite les deux bouts, de renouer une époque à l'autre, quand elles se rapprochent, s'attirent et se groupent d'ellesmêmes. On élague ainsi, on fait de la place, et l'on n'a pas à revenir sur ce qui est déjà dit.
J'étais complètement libre de ma personne,
en 1861, et il était amusant d'aller de la rue de Valois, où se tenaient les bureaux du Constitutionnel, à l'hôtel de la rue de Milan, où demeurait la princesse. Je lui apportais ses honoraires et je corrigeais ses épreuves. Peut-être ne sus-je pas assez reconnaître sa bienveillance et sa sympathie, et me trouva-t-elle un peu nigaud. Je n'étais pas déniaisé, — l'ai-je même jamais été? Il m'est permis d'en douter, malgré Técole où j'ai passé, et où j'entendis dire une fois à Sainte-Beuve, qu'encore en classe, il savait comment se comporter avec les dames de Paris, — lui qui venait de Boulogne-sur- Mer ; mais aussi il était le futur peintre des Portraits de Femmes, Je ne suis à son égard que chargé de reliques.
Le procès Mirés battait son plein en 1861 ; on le jugeait à Douai, et le célèbre banquier allait de lui-même de la prison au tribunal, perdant ses gardiens au milieu de la foule. C'était un homme d'énergie et de vigueur, plein d'intelligence. Il en déploya tellement qu'il fut acquitté. Son gendre, M. de Pohgnac, arriva un matin chez M°* de Solms, le jugement de la cour de Douai imprimé en lettres d'or à la main. Il avait su séduire Dupin à un dîner de la princesse^ et elle y avait bien mis un peu la
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main en les réunissant à sa table. Le vieux président était hostile à Mirés. Polignac le savait, et il le fascina.
Mais les choses se gâtèrent au Constitutionnel ; Polignac n'y était plus le maître : la déconfiture de Mirés entraîna une liquidation. On trouva que le feuilleton du baron Stock coûtait trop cher, pour ce qu'il valait, fait de bric et de broc; — on y sentait la main de tout le monde, et pas toujours intéressant, — et on le rogna, en attendant que M. Auguste Chevalier le supprimât entièrement. Mais il fallait laisser croire à la dame que le baron Stock était toujours payé sur le même taux. Elle ne Taurait pas entendu autrement, quoique sourde. C'était alors des colloques secrets, dont j'étais le confident, dans les rues avoisinantes du Constitutionnel , entre les conjurés, amoureux de la princesse. Le vicomte d'Anchald, M. de Polignac se cotisaient pour fournir l'appoint, et me le remettaient. Je représentais toujours le baron Stock au Constitutionnel. J'arrivais toutes les fois chez elle chargé de butin. Une fois elle le renvoya, parce qu'il manquait quelque chose. Elle me dit que je n'aurais pas dû le recevoir. Je me serais bien contenté pour moi de ce que j'apportais, et qui était le montant de tout un
arriéré. Je trouvais in petto que c'était encore assez bien payé.
Le mois de mai arriva (1862), et la Muse subalpine, comme rappelait Sainte-Beuve, plus italienne, en effet, que française, s'envola de Tautre côté des monts. J'assistai à son départ dans son hôtel de la rue de Milan, où elle prenait congé de ses hôtes. Elle se promenait au fond du jardin avec le maréchal Magnan ; Nestor Roqueplan attendait dans un cabinet pour régler avec elle une loge d'Opéra, qui leur incombait à tous deux. Une intelligente soubrette, qu'on appelait Berthe, m'introduisit dans la salle à manger, en me disant : « On joue en ce moment la Femme impossible. Ah ! c'est bien madame... » Je trouvai là une pauvre fille, ancienne élève de Saint-Denis, qui allait traverser le mont Cenis avec elle ; elle lui servait de secrétaire. — On faisait encore ce voyage-là en diligence. — « Voyez, me dit-elle, ce que nous emportons de livres... » Et elle en ficelait une pyramide, ayant le Dictionnaire de Bouillet à la base. Je remarquai que la pauvre fille avait le bas de sa robe tout frangé d'encre. « C'est madame qui a renversé l'encrier tout à l'heure... », me dit-elle. — « Vous auriez dû lui en offrir une neuve », me dit le soir Sainte-Beuve, à qui je racontais la
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chose. Il l'aurait fait : l'idée ne m'en était pas même venue, et cela prouve une fois de plus la différence des natures. Les unes sont nobles d'instinct, les autres ont besoin qu'on leur enseigne à le devenir.
Tout d'un coup, la princesse entra en coup de vent : « Bonjour, Troubat, me dit-elle... Une autre fois, Berthe, ne venez pas me dire devant le maréchal Magnan que le jardinier réclame sa note... » — «Il aurait dû la payer», répliquai-je. Berthe m'avoua ensuite qu'elle l'avait fait exprès . — Avec la simplicité de mes goûts, j'ose le déclarer aujourd'hui, je me sentais porté vers la soubrette plus que vers la maîtresse. C'est à me faire douter à moi-même de mes propres sentiments plébéiens et démocratiques, me rappelant le choix que dans le repas des Roués innocents, de Théophile Gautier, les républicains font des duchesses; les aristocrates, par goût, par tempérament, par naissance, par raffinement, vont aux ouvrières, grisettes, blanchisseuses ou modistes.
Quelque temps après, je reçus de M"* de Solms une lettre^ datée de Turin, palais d'Angennes, où elle me priait de passer au Pays et au Constitutionnel toucher le montant de ce qui lui était dû, et de le lui envoyer par lettre chargée, —
ce qui fut fait intégralement. Puis elle ajoutait :
... Me voici installée à Turin pour une partie de l'hiver. J'ai assisté hier au concert donné à la Cour, à l'occasion du mariage de la princesse Pie.
Le roi montrait sa belle humeur, la princesse Mathilde montrait un beau collier, le prince Napoléon ne montrait rien du tout...
Et puis, comme le bas-bleu reprenait le dessus sur la femme d'esprit, elle ne pouvait s'empêcher d'ajouter :
J'ai fait une brochure et des vers que j'ai envoyés à M. Sainte-Beuve. Les avez-vous vus?...
Je fus récompensé de mes soins et de mes peines par l'envoi de la croix de Saint-Maurice et Lazare, que le marquis de Pomereu vint, un matin, m'apporter chez Sainte-Beuve avec une lettre, signée Rattazzi, me décernant le titre de chevalier. Je n'en ai jamais abusé, pas même usé. Je n'en suis pas moins resté reconnaissant à M"^" Rattazzi de la façon délicate dont elle savait reconnaître mes services. Sainte-Beuve me dicta la lettre suivante pour elle, et je la donne comme plus de Sainte-Beuve que de moi :
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Madame^
M. Sainte-Beuve prétend qu'il y a dans Homère un vers à peu près comme celui-ci : « Il ne faut jamais refuser les présents de Vénus. » Comment donc, madame, pourrais-je ne pas répondre avec reconnaissance à une pensée si gracieuse qui amène à sa suite quelque chose de si honorable? Je n'ai véritablement d'autre titre à une telle distinction, après votre indulgence, que le sentiment profond d'admiration que j'ai pour l'Italie, pour l'ancienne et pour la moderne Italie. A l'époque de la dernière guerre, en 1859, mon zèle juvénile m'avait porté à être à Turin, à Gênes et à Alexandrie les jours même où la lutte était le plus vivement engagée, et où les armes unies de l'Italie et de la France servaient une même cause et une même patrie. J'étais un volontaire écrivain, envoyant de Turin les nouvelles toutes brûlantes à nos amis de Paris.
Je reste, madame, à vos ordres pour ces humbles détails *, et je vous prie d'agréer l'expression de ma gratitude et de mes sentiments respectueux,
Jules Troubat.