‹ La salle à manger de Sainte-BeuveChapitre 11 sur 44 · UN COIN DE VIE INTIME · texte numérisé non relu

UN COIN DE VIE INTIME

PANTASIDÈS — M. LOUDIERRE

Que n'ai-je tenu, dans ces années-là, comme me le conseillait le docteur Veyne, un journal à la manière des Goncourt, sans l'esprit de dénigrement maladif qu'ils y apportèrent ! — Personne ne se doutait, au dîner Magny, qu'il allait être couché dans leurs petits papiers, sans arrangement ni méthode,et dans tout le laisser-aller paradoxal de conversation ou de tenue, qu'on a à table, entre amis. La familiarité des propos ne donne pas toujours la physionomie propre à chacun. On s'égare, on se lâche, on ne retient pas toujours ses mots: on serait tout étonné plus tard de les retrouver vivants. C'est ce qui arriva à M. Renan, quand il relut les siens, qui lui étaient échappés, dans le Journal des Goncourt. C'est presque de la trahison, si ce n'était

du trissotinisme, de la part de ces deux beaux esprits enfantins et vaniteux.

Sainte-Beuve ne me laissait guère le temps de prendre des notes, en dehors de ses heures de travail. Il n'exigeait que l'assiduité, mais il la fallait rigoureuse. J'arrivais tous les matins chez lui, un peu avant neuf heures. Je venais de parcourir les journaux, en passant, à l'Odéon, etje lui apportais ceux qui pouvaient Tintéresser. Je le trouvais en train de se faire la barbe, tout en haut de la maison; c'était là son cabinet de toilette entièrement tapissé de livres. Il se rasait ainsi tous les matins en se levant: c'était son premier soin de la journée, mais il n'y procédait qu'une fois par jour. Chateaubriand, disait-il, se faisait la barbe matin et soir, parce qu'elle avait eu le temps de pousser depuis le matin, et qu'il ne voulait pas piquer les dames qu'il embrassait dans le monde. Sainte-Beuve se rasait avec une dextérité d'ancien carabin, qui se vantait d'avoir été roiipiou sous Dupuytren. Une regardait même pas le miroir grossissant, à double face, qu'il tenait de la main gauche . Il n'aurait pas négligé cette observation personnelle, s'il avait eu à faire l'application sur luimême des lois de sa propre méthode expérimentale, où aucun détail physiologique n'était

indifférent à relever pour bien connaître un homme. Sa critique se ressentait du tour de main merveilleux qu'il mettait à se promener le rasoir sur le visage. Je ne dis pas que l'épiderme n*en fût pas parfois un peu enlevé, mais c'était encore le propre de sa critique, effleurer, faire saigner légèrement l'amour-propre, ce qui lui fit dire un jour; «J'ai plus piqué et plus ulcéré de gens par mes éloges que d'autres n'auraient fait par des injures *. » Il se connaissait lui-même.

Il n'était pas de ceux qui ne visaient qu'à la caricature, comme Veuillot ; mais il lui arrivait parfois, dans ses rapprochements, comme il les aimait, dans ses groupements d'esprits de même famille ou de même lignée, de faire une avance de simple politesse, de déposer une carte de visite à l'adresse de tel ou tel nom, qui ne lui était pas habituellement familier, avec lequel il n'avait aucun rapport de convenance ou d'amitié. L'intention était attribuée à malice. Il n'avait voulu qu'être aimable ; l'intéressé même y découvrait une petite vengeance. Nadaud se plaignait de Sainte-Beuve, parce qu'il avait écrit de lui qu'il était le chansonnier du quartier

latin, où on le chantait beaucoup effectivement, dans la jeunesse provinciale et bourgeoise ^ Les échos nous en revenaient rue Montparnasse. Il avait cru faire un éloge. Il aurait dit quelque chose d'approchant de Musset, qui se serait peut-être aussi fâché.

Je ne le défends pas ; il n'en a pas besoin, il se défend bien lui-même. Je l'explique. Il trouvait encore le temps de me dicter quelque note, que je griffonnais à la hâte sur un coin de journal, avant de passer sa chemise à fleurs et à jabots, qui complétait sa toilette du matin. Puis, nous nous mettions au travail dès neuf heures. Trois jours de la semaine, le mardi, le mercredi et le jeudi, étaient consacrés à me dicter le prochain article, en préparation pour le

1. « Je ne conseille pas le recueil de celles de M. Nadaud (18i9), non qu'il n'y en ait de fort jolies, mais elles sont trop à Tusage du quartier latin et de la Gloserie des Lilas. ^{Causeries du Lundi, t. V, De la Poésie et des Poètes en 4852.) — J'ai vu le moment que Nadar allait mal prendre la mention de son nom dans les articles des Nouveaux Lundis sur Veuillot, t. I (7 octobre 1861) : « Que de personnages importants et agités, tout pleins d'eux-mêmes, qui posent complaisamment,sans songer qu'ils sont là devant Gharlet, devant Gavarni ou Daumier, ou même devant Nadar ! » Il n'aurait pas voulu : ou même. Sainte-Beuve aurait aimé le connaître, et un jour qu'il passait devant sa porte au retour de l'enterrement de Bocage, Sainte- Beuve me dit : « Vous auriez dû le faire entrer. »

lundi. Le vendredi, il s'enfermait toute la journée, du coton dans les oreilles, pour intercepter les bruits du dehors. Il bâtissait, selon son expression, l'article pour l'autre huitaine, et, en effet, le canevas, qui en résultait, à la fin de la journée, ressemblait assez à ces morceaux de drap ajustés, et rattachés par des épingles, qui sont la première ébauche d'un vêtement chez les tailleurs. Le samedi malin, nous collationnions les épreuves, rapportées le vendredi soir du Constitutionnel; je lui lisais la copie tout haut, pendant qu'il suivait sur l'épreuve imprimée. Il y ajoutait encore. Le dimanche matin, nous collationnions une deuxième épreuve sur la première. Dans l'après-midi du dimanche, il allait relire en dernière au Constitutionnel, et se sentait libre, après, jusqu'au surlendemain.

Tel était l'emploi de la semaine de celui que Coppée a appelé un bénédictin laïc.

Chacun de ses articles était ainsi passé plusieurs fois au crible, avant de paraître. Tout en était pesé, vérifié, voulu : les faits, les dates, l'exactitude des citations avaient nécessité quelques emprunts à la Bibliothèque ; le texte avait été relu plusieurs fois, tout haut, pour la consonance à l'oreille. Il fallait éviter les répéti-

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lions de mots. Quand il ajoutait un membre de plirase sur ses épreuves, il avait bien soin de me faire relire tout haut les phrases avoisinantes, pour en accorder la mesure juste. Quand il avait quelque ami intime, Ghéron ou un autre, le soir à dîner, il essayait sur lui une lecture de son article. C'était double régal pour Tinvité; et je m'appliquais de mon mieux à bien lire. Dans les premiers temps, il trouvait que je marquais trop : « Gela passera, disait-il, c'est l'accent méridional qui perce et qui appuie : je ne déteste pas cette musique... » Il avait du goût pour les langues romanes, comme il Fabien prouvé par ses articles sur Jasmin.

Malgré tant de précautions prises, il n'échappa pas un jour au sort commun. Un correcteur du Constitutionnel corrigeai derrière lui, un dimanche, quand il avait déjà quitté la place, plein de sécurité. Il serait possible de retrouver dans les Nouveaux Lundis un passage où il parle d'un précepteur de prince, qui travaillait à se rendre « inutile ».

— On ne travaille pas à se rendre inutile, se dit le correcteur, et il corrigea, il mit utile. Il fallait voir le lendemain la colère de Sainte- Beuve, quand il tomba sur cette ânerie, en relisant son article. Une de ces colères, à lui faire

avoir un coup de sang, comme il craignait d'y être sujet. On ne se soumet pas impunément à une vie sédentaire comme la sienne, sans braver la congestion cérébrale. Les veines quelquefois gonflaient sur son front.

Dès les premiers temps, dès lespremiers jours, il m'avait dit, la veille d'un dimanche : « Mon ami, allez-vous à la messe ? » J'avais répondu : « Non. » — « C'est que si vous y alliez, continuat-il, je vous prierais d'être exact, demain, à neuf heures. Avez-vous des croyances religieuses? » Mon silence fut négatif. — « Allons, reprit-il, je vois que nous pourrons nous entendre... » — Et, quelques jours après, il me montra son testament, me disant : « Si je venais à mourir, tenez bien compte de mes recommandations : je veux un enterrement civil ; avertissez Lacaussade... » Le poète Auguste Lacaussade, Tun de ses anciens secrétaires, était encore chargé de l'exécution de ses dernières volontés, en 1861, et demeura l'un de ses légataires et exécuteurs testamentaires, lorsque je fus adjoint à lui, en qualité de légataire universel, sur le testament du 28 septembre 1869. — Sainte-Beuve n'avait rien changé à ses dispositions testamentaires, relatives à ses funérailles. Il mourut le 13 octobre 1869.

Je laisse aller ma plume au courant de mes souvenirs, à mesure qu'ils me reviennent. Je tâche de n'en omettre aucun. Le difficile est de les coordonner. Tout ce qui se rapporte au Cénacle de Sainte-Beuve (et je ne m'en écarte guère, je tourne autour de sa table de travail et de celle de la salle à manger) me paraît intéressant.

On s'étonne parfois — et même Ton me raille — de ma fidélité constante, de ce qu'on appelle mon culte pour la mémoire de Sainte-Beuve. Gomme rien ne me met au-dessus des autres hommes, qui ne sont ni plus ni moins veules en ce temps-ci que dans d'autres (l'humanité n'a pas changé),

Sunt Jbona, sunt quœdam mediocria^ sunt malaplura..

je me contenterai de conclure de mon propre témoignage en faveur de Sainte-Beuve, comme lui-même concluait, d'après le témoignage de leurs proches, en faveur de quelques hommes envers lesquels il se sentait des préventions. Il est certain que mon prédécesseur et ami Jules Levallois Y avertissait, comme il disait, et le tirait un peu du côté de Michelet, dont il se montra souvent Tantagoniste dans les Causeries et dans les Nouveaux Lundis, Il reconnaissait à Ernest Hamel la qualité d'historien intègre, bien

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qu'il n'aimât pas Robespierre, à cause de son esprit doctrinaire. Le valet de chambre Marchand m'est à moi-même (si parça licet) une circonstance atténuante en faveur de celui dont la pratique de la liberté nous éloigne un peu plus tous les jours, depuis que nous l'avons reconquise. Les grands hommes ou les hommes de génie inspirent seuls de tels sacrifices aux natures secondes ou inférieures qui les entourent.

Nous étions tous d'accord, les anciens secrétaires de Sainte-Beuve et moi, et nous n'avions qu'un sentiment unique à son égard, malgré les dissidences politiques, religieuses ou philosophiques qui pouvaient exister entre nous. Nous nous entendions très bien sur Sainte-Beuve. Il aurait tenu compte lui-même de cette unanimité à l'égard d'un autre. Son sens critique, qu'il avait si large et si complet, admettait dans la balance et pesait tous les témoignages. Nous avons quelque droit à ce que le nôtre passe en première hypothèque, comme disent les avoués, devant la postérité ; je ne demande pas autre chose pour lui, moi qui suis son légataire universel. Je m'inspirerai de lui et je profiterai de son enseignement, en invoquant encore à Tappui de cette thèse, tout en faveur de l'équité et

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de l'impartialité historiques et biographiques, un autre exemple non moins éclatant, dont ma bonne fortune m'a rendu témoin depuis quelques années : le culte du souvenir, que Nadar entretenait pour Louis Veuillot, m'a ramené quel que peu sur l'homme, sans me rapprocher des doctrines ultramontaines. — J'arrête là ma démonstration. Elle est déjà assez longue.

Quand je devins secrétaire de Sainte-Beuve, je devais, comme Pons, mon prédécesseur, donner cinq heures de présence, le matin, de neuf heures à midi, et le soir de sept à neuf heures, pour faire deux heures de lecture. Sainte-Beuve, assis sur un fauteuil, les jambes étendues sur une chaise, me faisait quelquefois noter, par un léger trait au crayon, ce que je lisais ; puis il s'endormait, la tête enveloppée dans un madras. Il avait ainsi Tair d'une vieille femme. Lui-même disait qu'il ressemblait à sa mère. Octave Lacroix et M. Xavier Marmier, qui l'avaient connue, affirmaient la ressemblance. L'observation a déjà été faite des hommes supérieurs, qui ont reçu l'empreinte physique de celle qui les a conçus et engendrés. L'homme tout simplement distingué peut se reconnaître à cette marque ; c'est quelquefois aussi la marque du talent ou du génie.

Il me donnait cent francs par mois, en commençant, — puis deux cents, — et pour que je ne restasse pas jusqu'à midi sans manger,

— « vous ne voulez pas jeûner comme les moines, me dit-il », — il avait institué que je prisse mon chocolat tous les matins, en arrivant. Lui en avalait une gorgée en se faisant la barbe. Sur les onze heures, un coup de plateau à la porte avertissait d'aller ouvrir; la bonne lui montait son déjeuner, composé, comme je l'ai dit, de thé, de lait et de deux brioches, — un déjeuner boulonnais, qui lui laissait l'estomac libre.

— Une petite chatte, qui me sautait sur les épaules, pendant que j'écrivais sous la dictée, avait toujours sa part dans la casserole d'argent, où le lait avait bouilli ; Sainte-Beuve la lui déposait au coin de la cheminée. Il me dictait des lettres tout en déjeunant; quelquefois il me faisait lire à haute voix. Quelquefois aussi nous causions. Je ne crois pas qu'on puisse être plus libre sous aucun régime politique que je ne rétais dans mes propos. Il me laissait tout dire, il supportait bien la contradiction, mais il la relevait aussi parfois vertement. J'avais toutes les présomptions de la jeunesse et de l'inexpérience. Nous nous querellions sur Balzac, qu'il n'aimait pas. Une fois, j'eus l'ingénuité de lui

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dire que Victor Hugo était chaste. — C'était le résultat d'une de mes lectures. — < Victor Hugo chaste! » répliqua-t-il. Et il se mit à rire.

Pendant qu'il me dictait son article, il me retirait à tout moment le feuillet des mains, y ajoutait; puis, quand il Tavait surchargé d'additions et de ratures, il me le faisait relire et recopier, afin de le rendre plus clair à Tceil pour la composition typographique. H s'y reconnaissait ainsi lui-même plus facilement.

Dans ces conditions, nous nous laissions déborder par rheure, et elle n'existait plus pour nous. Nous n'y regardions plus, bien que j'eusse sous les yeux la pendule de Pradier, une Muse méditative, qui donnait la mesure du temps, sur la cheminée. A une heure, Sainte-Beuve dictait toujours, et j'y prenais goût. Le métier entrait et me faisait oublier tout le reste. Je n'avais rien qui m'attirât au dehors, et j'étais libre de tout engagement. Je me donnais entièrement à lui, peu à peu, sans y penser, sans que lui-même y mît de la préméditation. H s'apercevait alors que je n'avais pas déjeuné, et donnait des ordres en conséquence. Un coup de sonnette, mon déjeuner était servi en bas. Je remontais, nous nous remettions au travail, et la journée se continuait ainsi. Le soir, il me retenait à dîner, et

il était rare que quelque convive ou quelque visiteur ne vînt pas rompre la monotonie de ces lète-à-tête, déjà égayés par la présence des dames, M"' Dufour, qui avait de l'esprit, chargée de l'intendance de la maison, et la petite amie. Celle-ci gaie (ce n'était plus la même) nous chantait un soir la Badinguette, d'Henri Rochefort. Moi Je chantais les Chansons populaires des provinces de France^ recueillies par Champfleury et Wekerlin,etrune d'elles détermina Tarticle que Sainte-Beuve a fait sur Champfleury dans les Lundis, t. IV, à la date du 5 janvier 1863.11 l'y a citée : — c'est une chanson du Cher :

Derrièr'chez nous il y'a-t-uii vert bocage...

J'y mettais tout ce que j'avais de cœur et de sentiment : je ne dis pas de voix. Je Tavais apprise, en l'entendant répéter sur le piano par Champfleury, qui était un excellent musicien.

Alzjyre venait dîner tous les mardis. Elle avait remplacé Vodalisque pour des raisons que la maisonnée n'avait pas à pénétrer. Sainte-Beuve était libre et de bonnes mœurs, comme nous disons au Grand-Orient, mais il pratiquait la devise de Senac de Meilhan, qui sert d'épigraphe à ses Portraits contemporains : « Nous sommes mobiles, et nous jugeons des êtres mobi-

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les... > On se sentait à l'aise chez lui comme dans une abbaye de ïhélème. Il lui fallait la femme, pour chasser Todeur d'encre, disait-il ; et elle lui apportait un regain de jeunesse et de curiosité. Toutes n'étaient pas admises aux honneurs du couvert à domicile. Cette francmaçonnerie, qui avait des ramifications dans tous les mondes de la galanterie, lui servait à pénétrer davantage l'esprit et le cœur de Thumanité. Il Tétudiait dans ses bas-fonds, et il en rapportait des perles, — des amas tout au moins d'observations sur la vie sociale, bâtie comme Amsterdam sur des pilotis, sujets à tarets. Il avait ainsi des jours sur tous les mondes; sa malice s'en accroissait, et il lui arriva une fois, un jour, de me dicter cette pensée : « En avançant dans la vie, bien souvent, lorsqu'on paraît bonhomme, on est faux, et lorsqu'on paraît caustique, on est bon \ » Il pouvait s'appliquer la maxime à luimême : il ne paraissait pas du tout bonhomme, dans ses jugements, et la sincérité dominait dans sa vie publique et privée. Il ne s'imposait aucune contrainte, sauf celles que commande la bienséance. Il observait la politesse en tout, et n'aurait pas souffert qu'on lui en manquât. Il sait Les Cahiers de Sainte-Beuve, p. 9.

vait rappeler à Tordre ceux qui s'en écartaient.

Un exemple à Tappui s'impose ici, et je ne le repousse pas.

Il avait coutume, le dimanche, de passer la soirée au théâtre, dans la loge que lui envoyait M. Camille Doucet; il y amenait sa maisonnée. Un soir, aux Variétés, il entendit ricaner près de lui : Prix de vertu, disait-on. Il venait justement, quelques jours avant, de présider la séance annuelle des cinq Académies, où l'on proclame les prix de vertu, et il avait prononcé le discours d'usage, essentiellement littéraire, qu'il a recueilli depuis dans les Nouveaux Lundis, t. IX (1865). Il avait près de lui, dans sa loge, celle qui régnait alors, et qui fut la dernière; elle n'y tenait pas beaucoup de place, et s'effaçait plutôt. Elle était jolie, mais chétive et avait conscience que son infirmité attirait les regards sur elle. On l'appelait la manchotte : j'ai vu depuis des imbéciles se vanter de l'avoir rencontrée dans le monde où l'on s'amuse. Une autre se faisait passer pour elle, et se donnait comme l'ancienne maîtresse de Sainte-Beuve. Sainte- Beuve sortit vivement de sa loge pour chercher le malotru qui venait de l'insulter ; mais il ne trouva personne, et voulait que Champfleury et moi, nous vinssions l'y rejoindre, le dimanche

suivant, pour Faider à le reconnaître. Il est probable qu'il ne s'y serait pas représenté. C'est moi qui en fis la découverte au Casino Cadet, où j'allais souvent avec Champfleury. Nous y entendîmes un soir un nommé Coulmann, qui se vantait d'être Tauteur du méfait. « Sainte- Beuve est sorti de sa loge, lui dis-je, pour vous demander des explications, et vous auriez passé un mauvais quart d'heure, s'il avait mis la main sur vous... » C'était le fils de l'auteur d'un volume de Réminiscences, dont Sainte-Beuve avait parlé dans le Constitutionnel, en s'en raillant*.

Je crois que je fis bien de ne pas envenimer Taffaire : je n'en reparlai pas à Sainte-Beuve.

Il faut maintenant que je remonte le cours de mon récit, et le reprenne où je l'avais quitté, sous le règne d'Alz/re. Aussi bien, je rentre dans le Cénacle de Sainte-Beuve.

On dînait gaiement le mardi soir à sa table, dans les années 1862-1863, quand il avait en face de lui le surtout vivant et obligatoire, une jeunesse aimable et amusante qui arrivait toute chargée des bruits de la ville. — Nous étions à l'entrée du faubourg, rue du Montparnasse. — Celle-là n'engendrait pas la mélancolie. Ce n'é-

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