La princesse Mathilde, dont j'ai reproduit le portrait
Mon cher tuteur, écrivait M"»» de Solms (et elle y avait évidemment quelques droits), je sais que vous avez chez vous une belle odalisque; je veux la voir, je viendrai dîner demain soir chez vous...
Sans désemparer, Sainte-Beuve répondit :
J'avais invité mon ami Ghéron, de la Bibliothèque impériale, et mon nouveau secrétaire, M. Troubat ; je ne déprie personne, nous vous attendons...
Je pris sur moi, sans en rien dire, dès mon heure de sortie, de courir avertir Ghéron qui, sans cela, serait venu sans changer de toilette, dans sa tenue de tous les jours. II m'en sut un gré infini ; je me mis ainsi, pour le début, dans ses bonnes grâces. Il arriva le lendemain en habit noir et cravate blanche. Il était toujours le bienvenu dans la maison. Tout le monde, M*' Dufour, Marie, la femme de charge et la cuisinière l'accueillaient à bras ouverts. C'était presque de la familiarité. — Il n'y avait pas d'autre personnel féminin chez Sainte-Beuve : l'odalisque venait prendre ses repas, mais n^y demeurait pas.
qu'elle écrivit de Sainte-Beuve, en tête des Souvenirs el In.' discrétions.
LA SALLi: A MANGF-R DI- SAINTE-BEUVi: 75
La salle à manger, sur laquelle ouvrait directement la cuisine, donnant sur la rue, et au rez-de-chaussée encore, par aggravation (les mœurs actuelles ne s'en accommoderaient pas), on dressait la table dans le salon, les jours de gala. C'était une pièce sombre, d'un goût bourgeois (le goût du maître), d'un soin et d'une propreté irréprochables, confortablement meublée d'un canapé grenat, adossé à une vaste glace qui éclairait un peu la pièce, et de fauteuils de même couleur. La princesse Mathilde y ajouta, par la suite, au jour de Tan, un tapis et des poufs. Sur la cheminée, une riche pendule en marbre, représentant la mort de Laïs, sujet mythologique, que la glace de la cheminée permettait de voir reflétée sur Tautre face. C'était la réduction en bronze d'un marbre de Mathieu-Meusnier, qui scandalisa un jour si fort Louis Veuillot, dans le jardin des Tuileries, que, sur la dénonciation de l'Uniçers, on s'arrangea pour que le public n'en pût plus faire le tour. On y mit une barrière de feuilles de lierre. Deux portes vitrées, ouvrant sur le jardin, donnaient du jour dans le salon. Le vitrage se composait d'épaisses glaces, qui furent réduites en miettes, en mai 1871, par l'explosion de la poudrière du Luxembourg, au moment
de la rentrée des Yersaillais (comme on les appelait) dans le sixième arrondissement. Celui qui fit le coup exerçait la justice divine, qui frappe indistinctement innocents et coupables, amis et ennemis. Dies irœ, dles illa..,
La transformation du salon en salle à manger lui donnait un nouvel aspect; les lampes (on ne connaissait encore que l'éclairage à huile) mêlaient leur lumière douce au flamboiement des bougies dans de hauts chandeliers de bronze, à plusieurs branches. La table, au milieu, ne contribuait pas peu à égayer la pièce, et là encore on ne se contentait pas de vains ornements, mais on n'y servait rien qui n'y fît honneur aux hôtes, tant au solide qu'au liquide. La cave de Sainte-Beuve était de premier choix et toujours à la hauteur des circonstances. Il n'attendait pas qu'elle fût épuisée pour la renouveler de crus sérieux.
Quand la princesse arriva, elle nous trouva sous les armes. Sainte-Beuve la reçutgalamment, nous présenta, la plaça à table entre lui et Ghéron; l'odalisque, qu'elle avait voulu voir, était en face d'elle ; mais alors commença un duel, qui fit peu d'honneur à la grande dame victorieuse. C'était une bien belle personne que cette Clarisse, mais la pauvre fille ne put supporter
les regards que lui lançait Taulre de ses yeux clignants de myope, derrière son face-à-main. Elle se retira de table, malade, dès le premier service. La princesse avait rais l'ennemie en fuite sans combat. Elle restait seule maîtresse du champ de bataille.
Sa batterie à elle était magniflque. Ce qu'elle en laissait voir témoignait de la splendeur du vrai. Telle je la revois dans mes souvenirs, telle elle m' apparaît dans une lithographie contemporaine, faite à Turin, le cadre superbe, des yeux tels qu'ils devaient être au beau fixe, quand elle n'avait pas besoin de cligner pour voir, une éclatante beauté de poitrine, des bras à l'avenant... Que voulez-vous de plus, qui ne fasse deviner le reste? Elle ne dissimulait rien de tout ce qui peut se montrer... honnêtement. Un collier d'améthystes rehaussait la toilette qui était très simple. — Sainte-Beuve lui a dédié ce quatrain, qui en dit plus qu'un long poème :