‹ La salle à manger de Sainte-BeuveChapitre 12 sur 44 · Nouveaux Lundis, t. IX, 28 novembre · texte numérisé non relu

Nouveaux Lundis, t. IX, 28 novembre

tait pas toujours distingué, mais ce n'en était que plus drôle et plus près de la vérité. Les articles sur Térence et sur Gavarni, qui sont du même temps, s'en ressentaient un peu. Ils sont de même famille, et il s'en dégage un mélange attendri d'humain et de réel, qui correspondait bien à Tesprit de Sainte-Beuve, car lui aussi aurait pu dire : Homo sum, nil humani a me alienum piito, J étais autant gagné que lui par ces dispositions d'esprit quand il me les dictait, et que j'en faisais la lecture à haute voix, le soir, à table après dîner. Je me sentais tout impressionné par le cadre qui m'entourait, et auquel s^adressait si bien cette morale, si humaine, de Térence, de Gavarni et de Sainte- Beuve. C'étaient des tendres, tous les trois.

Quelquefois venait s'y joindre le professeur de grec de Sainte-Beuve, Pantasidès, un Epirote, échappé aux massacres des Grecs, élevé chez les moines du mont Athos, et qui avait complété ses études à Naples. Il ne savait pas son âge. Il était venu à Paris donner des leçons de grec antique, qu'il savait à fond et mieux que personne en France. Il n'y avait avec lui qu'à tourner le robinet pour en faire couler du grec. Sainte-Beuve l'avait pris pour répétiteur, et ils avaient relu ensemble tout Homère, VAn^

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thologle et Thucydide. Sainte-Beuve poussait très loin l'amour du grec ; il en avait la connaissance approfondie, et mettait Homère audessus de tout ce qui avait pu se produire de grand ou de beau, dans tous les siècles, au point de vue psychologique. U Iliade pour lui était le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre, le tableau du cœur humain qui pénétrait le mieux toutes les passions dont l'homme était susceptible... Il en faisait comme l'Océan de la poésie, — le père nourricier, le grand alimentateur de tous les réservoirs humains, où la poésie se renouvelait. « Aimer et connaître Homère, disait-il, c'est être au-dessus de toutes les superstitions littéraires, et de toutes les barbaries et sauvageries enfantines, que l'on admire... » Du reste, il l'a exprimé, maintes fois, dans ses articles sur l'Antiquité grecque ; il pouvait en parler, car il l'avait étudiée par la racine. H en faisait dépendre son culte pour Racine et pour Lamartine, qui étaient ses poètes de prédilection. C'était sa lignée psychologique : l'étude des passions, pure et simple, qu'il mettait au-dessus des aventures de V Odyssée. \\ était pour V Iliade, comme il était de Técole de Montaigne, de préférence à celle de Rabelais. Chacun a sa culture d'esprit. Il faisait grand mérite à son ancien secré-

taire, Jules Levallois, qui était de Rouen, d'avoir l'esprit et le point d'honneur cornéliens. — «Et vous, me demanda-t-il, lequel aimez-vous le mieux de Racine ou de Corneille ? » -^ « J'aime mieux Molière ! » répondis-je.

Chacun a ses instincts, et s'enfonce et se plong^e Le hibou dans les trous, et l'aigle dans les cieux...

Ce sont deux vers des Châtiments que je lui citai; mais, pour justifier mon peu de goût pour la tragédie, sous quelque forme qu'elle se présentât, je lui rappelai les beaux couplets, en prose, sur Molière, qu'il m'avait dictés pour son arlicle des Nouveaux Lundis, tome V (13 juillet 1863) : « Aimer Molière... » 11 y fait aussi la part de Corneille, de Racine, de Boileau, de La Fontaine... Il les juge tous humoristiquement, et en revient lui-même à Molière.

Pantasidès nous arrivait, les soirs qu'il était sûr de rencontrer les dames, avec son Aristophane dans sa poche, — mais un Aristophane en grec, non expurgé, et il rouvrait aux bons endroits, et il le traduisait à livre ouvert, et nous initiait ainsi aux grandes leçons du plus haut comique de l'Antiquité. Nous en sortions tout émerveillés ; ces dames en profitaient pour

ce que cela les avait fait rire. Sainte-Beuve ajoutait ; « La religion antique était très libre, très vaste, très large : elle n'excluait rien d'humain; de là toutes ces licences, qui n'étaient que Texpression des mœurs à Athènes... » Pourquoi sommes-nous devenus si prudes et avons-nous tant de peine à supporter à la scène ce que nous savons être la monnaie courante, le fond des passions que chacun connaît pour en avoir au moins entendu parler... en société, quand il n'y a pas des enfants... et encore, se gêne-t-on tant que cela, aujourd'hui, pour parler devant des enfants, puisqu'on les mène à des spectacles bien au-dessus de leur âge et de leur portée?

Ce pauvre Pantasidès, le meilleur cœur du monde, — type grec, à qui il ne manquait que le fez sur la tête, nez busqué, moustache en brosse et hérissée, tel que je le revois dans mes souvenirs, car il ne m'est pas même resté une photographie de lui, — vivait tellement dans le siècle de Périclès qu'il voyait des Muses de l'Olympe dans les chanteuses de café-concert de la rue de la Gaîté;^il avait d'étranges illusions à cet égard, dont il venait nous faire part. Il ignorait tout du moderne. Sainte-Beuve aurait voulu le faire entrer comme répétiteur à l'École

normale, du temps qu'il y était lui-même maître de conférences. Il estimait que Pantasidès y aurait été fort utile, par la connaissance immédiate qu'il avait du grec antique, et qui était comme sa langue naturelle ; mais peut-être savait-il trop le grec, et était-il capable de reprendre ceux qui en savaient moins que lui, sans y entendre malice, car il était plein de naïveté et de candeur. J'eus un jour l'occasion de le mettre à l'épreuve, longtemps après la mort de Sainte-Beuve. J'élais alors employé chez les éditeurs Michel Lévy frères, où l'on imprimait les Lettres à une inconnue, de Prosper Mérimée. Mérimée, qui savait aussi le grec par la racine, en citait souvent dans ses lettres, mais il était mal transcrit, et la copie qui servait à Fimprimerie, était presque toujours fautive. Noël Parfait, qui était le bras droit de Michel Lévy et qui corrigeait toutes les épreuves importantes, me dit un jour: «Savez- vous le grec?... Voici un passage qui me paraît douteux...» Je regardai, mais je déclinai aussitôt ma compétence. « Je demanderai cela demain, à Versailles, à Barthélemy-Saint-HiJaire ou à Littré... » Noël Parfait était député de Chartres. « C'est cela, lui dis-je, Aristote ou Hippocrate ne peuvent manquer de vous renseigner. > Le surlendemain.

Noël Parfait revenait bredouille chez Michel Lévy. « Ils ont biea reconnu que c'était du grec, me dit-il, mais ils n'ont su ni l'un ni l'autre ce que cela signifiait... » — « Voulez-vous me confier l'épreuve? lui demandai-je; j'irai la montrer à Pantasidès... »

Pantasidès faisait tous les soirs sa partie de dominos avec d'autres Grecs, au café d'Alençon, proche voisin de la gare Montparnasse, — comme Littré faisait la sienne, en d^autres temps, après déjeuner^ au café Caron, rue des Saints- Pères. Je lui montrai l'épreuve, il la lut, puis écrivit dessus (je l'ai conservée, après avoir transporté la correction sur le texte des Lettres à une inconnue) : « C'est MsXwv Xa6è, et non pas comme c'est écrit. Gela veut dire : Viens les prendre. Mot à mot, c'est : étant venu prends, (Il est sous-entendu les, c'est-à-dire les armes.) C'est la fameuse réponse de Léonidas à Xerxès. C'est dans le dialecte dorien. » Voilà les services qu'aurait pu rendre cet homme au pays latin, si l'on y avait eu le souci du grec. Didot l'employait à corriger ses textes ; il donnait des leçons de grec à des Anglais et même à des Américains, qui venaient compléter leur éducation. Il leur enseignait la véritable prononciation grecque, et non la cacophonie universitaire,

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en usage dans la tradition classique. — Un jour, sur sa demande, j'allai prier M. Renan de faire quelque chose pour lui. M. Renan savait que Sainte-Beuve prenait avec Pantasidès des leçons de grec. « Ce n'est pas une raison, parce qu'on est grec, pour qu'on sache le grec », me répondit Tillustre membre de l'Institut. C'est tout ce que je pus en tirer. Une autre fois que Sainte-Beuve lui recommandait aussi la candidature du savant Dubner, autre grand helléniste, qui, celui-là, joignait la science à la pratique, pour l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, entre autres objections, Renan trouva celle-ci : « Il a épousé une marchande de gants ...» — Mais, dis-je (Sainte-Beuve me le permettait, comme les anciens rois de France à leur fou), ce n'est pas M""' Dubner qu'il s'agit de nommer de l'Académie...» Je n'en conclus rien autre aujourd'hui sinon que Renan se souciait aussi peu du grec ancien que des hellénistes. Tout était pour lui dans l'exégèse, à l'exclusion de toute préoccupation littéraire, qu'il jugeait simplement secondaire. Grand écrivain, à son corps défendant, comme Proudhon.

Quelquefois aussi nous recevions le soir, pendant le repas, la visite de M. Rochebilière, bibliothécaire à Sainte-Geneviève, célèbre collection-

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neur d'éditions princeps des grands écrivains du xvir siècle. C'est lui qui fut Tinstigateur et le promoteur, par un harcèlement (pour ainsi dire) incessant et assidu, de l'édition complétée et refondue, ramenée à son texte primitif, des Lettres de Madame de Sévigné (dans la collection des grands écrivains, chez Hachette). Sainte- Beuve cite ce mot à son propos, dans son article sur Madame de Sévigné^ : « Le fait est, me disait un grand curieux en ces matières, qu'il nous a mis à tous la puce à l'oreille. » Ce curieux, c'était M. de Sacy. — M. Rochebilière entretenait d'érudites relations avec les savants Pères de la rue des Postes, et venait causer avec Sainte-Beuve de Bourdaloue et du père Bridaine. Il connaissait à fond le xvii*" siècle littéraire, et en a laissé une précieuse collection, qui fut dispersée après sa mort. Il était le beau-père du fils du grand peintre Raffet,run des distingués conservateurs du Cabinet des Estampes^ à la Bibliothèque nationale.

Sainte-Beuve avait gardé intacte une vieille mitié de collège, celle de son condisciple Loudierre, professeur de rhétorique en retraite, qui venait quelquefois aussi passer la soirée avec

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