ÎS'ouveaiix Lundis, t. I (16 décembre
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nous. C'avait été, au dire de Sainte-Beuve, un excellent maître, enseignant très bien à raisonner, selon une méthode naturelle. « Rien n'est plus difficile en architecture, disait le statuaire Préault, que de poser et de faire tenir une pierre sur Tautre. » Il en est de même, en saine rhétorique, de la coordination des idées, qu'il faut savoir enchaîner dans un ordre logique. Le père Loudierre, comme nous l'appelions chez Sainte- Beuve, excellait à cet enseignement, et tous ses anciens élèves, Ghéron, entre autres, qui le retrouvait chez Sainte-Beuve, lui témoignaient de la reconnaissance et du respect. Henri Rochefort, dans ses Mémoires, lui a gardé un mauvais souvenir des opinions politiques, qu'il manifestait en chaire, en 1848. Je l'ai connu, chez Sainte-Beuve, conservateur et frondeur. C'est assez dans Tordre d'idées d'un vieux bourgeois de Paris. 11 n'était pas autre chose, mais il aimait beaucoup Sainte-Beuve, qui le lui rendait bien, — pas au même degré peut-être, mais il était plus occupé que lui, et, dans tous les cas, restait fidèle à leur vieille amitié de Gharlemagne ; ils s'y étaient connus dans la classe de M. Dubois, le futur fondateur du Globe, où Sainte-Beuve fit ses premières armes. A la mort de Sainte- Beuve, il me rendit les lettres qu'il avait reçues
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de lui : je les ai publiées, en partie, à leur date, dans le premier volume de la Correspondance à partir du 6 décembre 1828.
En ce temps-là, on ne se servait pas encore d'enveloppes. Le papier à lettres était beaucoup plus largC; du format des cahiers de papier écolier pour les enfants ; de nos jours, le papier à lettres devient de plus en plus minuscule ; il semble qu'on ait beaucoup moins à écrire. Les lettres de Sainte-Beuve à son ami Loudierre étaient pliées et fermées à Taide d'un pain à cacheter, qui disparaît aussi de jour en jour, quoique très commode. L'adresse était écrite sur le côté extérieur, resté blanc, du papier. Les amateurs d'autographes gagnaient à ce système que l'on savait toujours à qui une lettre était adressée, et que les timbres de la poste en conservaient la date, quand ils n'étaient pas trop oblitérés.
Une de ces lettres, qui a paru dans la Correspondance, celle du 23 avril 1829, porte ces mots, de la main de Sainte-Beuve, au coin de la première page : Sur Joseph Delorme. Il ne peut les avoir écrits que longtemps après, en relisant ses lettres. Il a mis à celle-ci un coup de crayon à l'endroit où il rend compte à son ami Loudierre de l'impression produite par son
premier recueil des vers : « M"* de Broglie a daigné trouver que c'était immoral ; M.Guizol, que c'était du Werther jacobin et carabin, » Le mot est resté et devenu historique. Sainte- Beuve tenait évidemment à la conservation de ces lettres, puisqu'il prenait la peine de les annoter j peut-être avait-il demandé à les relire ; peut-être son ami lui avait-il offert de les lui rendre. Dans tous les cas, c'est de ce dernier que je les tiens ; et je n'y insiste aujourd'hui que parce qu'il n'a pas été possible de les publier toutes, à cause de la liberté d'esprit et de mœurs qui y règne : certains passages sont du Joseph Delorme en prose. En 1830, on se permettait tout : aujourd'hui l'on est plus prudent. Le fleuve romantique est rentré dans son lit : Eugène Delacroix peignait les Femmes d'Alger ; Eugène Fromentin (la remarque est de Sainte-Beuve) n'est pas entré dans le harem ; il est resté sur le seuil. Sainte-Beuve ne se gênait pas pour écrire à son ami Loudierre, et l'auteur de Rose (« Bonjour, Rosel »), la jolie pièce de Joseph Delorme^ qui ressemble à de l'André Ghénier, justifiait une fois de plus en rendant ses lettres à son ami Loudierre et les annotant, ce qu'il a écrit une fois de lui-même sur un exemplaire de ses Poésies : « Amico de
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Chantelanze, hœc juvenilla senex, nec tamen pœnitens, Sainte-Beuve. ' »
Je n'ai guère connu, après Loudierre, que deux amis qui tutoyaient Sainte-Beuve * : Nestor Roqueplan et le fils de l'acteur Potier, qui avaient été aussi ses condisciples à Charlemagne et à Bourbon. Quand il me présenta à Nestor, et qu'il ajouta que j'étais de Montpellier : « Et moi, me dit Nestor, je suis de Gastelnau" de-Guers, près de Pézenas. » Gela établissait notre compatriotisme. Son frère, peintre célèbre, Camille Roqueplan, qui fit partie de la Commission des Beaux-Arts au Salon de 1848 % s'inspirait peut-être de la campagne et des ciels languedociens pour peindre ses paysages d'Italie.
1. L'ami Loudierre était régent de Rhétorique, à Evreux. Plus tard, il fut appelé au collège Saint-Lonis, à Paris. Sainte- Beuve le fit décorer dans sa retraite.
2. Théophile Gautier tutoyait aussi Sainte-Beuve, et il lui disait, de longues annés après la bataille d'Hernani : « Oncle Beuve, ton Joseph Delorme m'a beaucoup servi pour mes vers. » — On sait que Hugo était le père dans la famille romantique.
3. Voir dans le Penseur ^ numéro de février 19 J 0,1e très intéressant article de M. Jules de Marthold sur le Salon de 18^18,0(1 tous les ouvrages envoyés furent reçus, par décret ministériel, signé Ledru-RoUin. La Commission, nommée au suffrage des artistes, ne présidait qu'au placement des œuvres, non à leur choix. Il y en eut de bizarres, mais aussi d'originales.
NESTOR ROQUEPLAN — UN SENATEUR A LA PRAN KLIN — OPINION DE GAVARNI SUR BALZAC — INFLUENCE DES DINERS MAGNY SUR LES « NOU- VEAUX LUNDIS »
Nestor Roqueplan passait pour mal écrire, mais ses feuilletons dramatiques du ConstitutionnelyO\i\\ remplaça un excellent écrivain, Fiorentino, tombé en disgrâce par vengeance féminine, étaient fort appréciés de Sainte-Beuve, à cause de leur esprit. « Roqueplan embarque tous les huit jours, disait-il, de la poudre d'or dans des coquilles de noix.» Il lui conseillait de les recueillir. Le feuilletoniste finit par s'y décider ; il en fit un choix qui parut en volume sous le titre de Parisine. Sainte-Beuve n*aimait pas ce titre, qui lui paraissait trop quintessencié. Gela voulait dire comme en langage pharmaceutique: Extrait de Paris ; et Sainte-Beuve ajoutait : «Pour
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mener la vie de Paris, il suffit d'y être et d'y vivre de la vie commune...» Ils s'étaient connus, Roqueplan et lui, à Charlemagne dans la classe de M. Gaillard, chez qui Sainte-Beuve écrivit des vers des Pensées d'août, à Précy-sur-Oise ;
Assis sur le versant des coteaux modérés...
Un matin, Roqueplan était entré en classe, tête nue, comme s'il venait de se battre ; il avait déjà seize ans ; il préludait à ses combats futurs, car il était de toutes les descentes delaCourtille, et savait, comme le prince Rodolphe des Mystères de Paris, terrasser un adversaire à coups de savate. Il venait quelquefois dîner chez Sainte-Beuve, et amenait avec lui ce qu'il appelait le mousse du Constitutionnel, Fiel de Troismonts,qui égayait la soirée|par des récits fantastiques de la vie nocturne. Ils connaissaient tous deux le préfet de police, M. Boittelle, et allèrent le réveiller une nuit pour se faire rendre deux femmes qui avaient été prises dans un coup de filet, un soir, sur le boulevard. M. Boittelle avait inauguré ce genre de razzia, qui rappelle celui du drap des morts, dont se servent les braconniers pour prendre tout le gibier qui dort la nuit dans un champ de maïs. On arrê-
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lait toutes les femmes, sauf à reconnaître après les siens... ou les siennes.
Du temps de la contrainte par corps, Roqueplan n'avait rien imaginé de mieux, pour échapper aux recors, que d'être l'amant de la femme de Tun d'eux. Elle le réfugiait le jour, il ne sortait que la nuit, quand on ne pouvait pas l'arrêter. Il racontait comme quoi il avait achevé une fois, la nuit, chez Déjazet, sur un coffre à bois, avec la femme de chambre. C'était à tout moment des histoires pareilles. La maisonnée était habituée à les entendre, et n'en perdait pas un coup de plume, pour cela, du matin au soir.
A travailler comme nous le faisions toute la journée du jeudi, Sainte-Beuve avait perdu l'habitude d'aller à l'Académie. Il y perdait aussi ses jetons de présence.
La rue Montparnasse n'avait pas encore de trottoirs, et la simplicité de mœurs était telle, chez Sainte-Beuve, que M. Duruy, grand maître de rUniversité, et M. Frédéric Baudry, administrateur de la Bibliothèque Mazarine, vinrent un jour demander, par la fenêtre de la cuisine, qui donnait sur la rue, au rez-de-chaussée ; « Sainte-Beuve est-il là? » Cela ne se ferait plus aujourd'hui, mais Sainte-Beuve était un sénateur à la Franklin.
Il ne consignait sa porte, le matin surtout, qu'aux visiteurs qui ne montraient pas patte blanche. Michel Lévy, les Garnier, étaient de ceux qu'on recevait toujours. Le docteur Veyne avait ses grandes et petites entrées à toute heure, mais il avait soin d'arriver à l'heure de la détente, quand le premier feu était déjà jeté, entre onze heures et midi. Il était enmême temps médecin de Gavarni, et il cherchait à établir un lien entre ses deux illustres amis. L'occasion s'en présenta dès les premiers temps de mon apprentissage chez Sainte-Beuve. Il profita du passage à Paris d'un ami du Gomtat, son compatriote Charpenne, secrétaire général de Vaucluse, pour donner un dîner chez Magny. On va aujourd'hui chez Lapérouse ou chez Foyot ; mais alors on allait chez Magny, rue Gontrescarpe-Dauphine, aujourd'hui rue Mazet, un boyau qui fait la courbe et rejoint ces deux vieilles rues du vieux Paris, la rue Dauphine et la Rue Saint- André-des-Arls (qu'on devrait écrire ArcSy à cause de l'église disparue qui lui a donné son nom). La rue du restaurant Magny vient de se banaliser : sur l'emplacement du célèbre cabaret, où fréquentèrent ensemble ou tour à tour George Sand, Sainte-Beuve, Gambetta, Victor Hugo, et où se tint le fameux dîner Magny en un
mot, s'élève actuellement un immeuble tout neuf, et à Talignement. — Le restaurant Magny n'y était pas. — Plus rien du vieux Paris. L'hôtellerie du Cheval-Blanc, d'à côté, qui semblait oubliée là depuis la Gontrescarpe-Dauphine, et rappelait l'entrée d'un village de la vieille France, a fait place également à une fabrique de verreries. C'est plus propre. Il n'y a rien à regretter, mais on n'y va plus entendre danser la bourrée. Magny était le restaurateur des Lettres de la rive gauche, comme Brébant, son beau-frère, était, dans le même temps, celui de la rive droite au coin du boulevard Poissonnière et du faubourg Montmartre. On sait les jolis vers de Monselet :
Il a conduit Pomponette
Chez Vachette, Dans le cabinet vingt-deux:
Et là, même avant la bisque,
Il se risque A lui déclarer ses feux.
Vachette,père du regrettableEugène Chavette, d'esprit si comique, à la Paul de Kock, était le prédécesseur de Brébant, chez qui se fonda le dîner Bixio.
C'était un excellent homme que Magny, et
dont la sollicitude s'étendail sur tous ses clients de marque, sans préjudice pour ceux de passage. Pendant le siège de Paris, il faisait encore passer à quelques-uns qui étaient restés, sans parti-pris ni distinction d'opinions politiques, des plats de sa façon et des mets rares, autant que la disette du marché aux vivres le permettait \ Sainte-Beuve, qui ne vit pas ces mauvais jours, l'invitait quelquefois à dîner chez lui, et c'est chez Magny qu'on envoyait, quand on mettait les petits plats dans les grands, rue du Montparnasse, cuire les trop grosses pièces, pour lesquelles on n'avait pas de fourneaux assez vastes. Gela pouvait arriver, quand Sainte- Beuve recevait un cadeau de poisson ou de gibier. Ces jours-là, il y avait gala.
Sainte Beuve dînait en cabinet particulier chez
1.11 dut faire la part du feu à la fin de la Commune, lorsque la rueDauphine devint un champ de bataille et de carnage. Ferré, qui commandait la barricade, était pour Magny une vieille connaissance : ils avaient fait longtemps la partie de cartes ensemble le SL>ir,dans un café du passage du Commerce, donnant sur la rue Saint- André-des-Arts. Dans ce temps-là, le célèbre chef des fédérés était un paisible clerc de basoche, ne s'occupant pas de politique, mais témoignant de convictions inflexibles qui firent son malheur. Lorsqu'il vint prendre possession de la rue Dauphine, pour la défendre, il dit à Magny : « Donnezmoi du vin pour mes hommes, et tenez-vous tranquille. » Ce qui fut fait.
Magny, tous les dimanches, et il lui arriva une fois un amusant quiproquo. Il écrivait toujours à l'avance à M"' Magny pour la prier de lui garder un cabinet libre. Un jour, il venait de répondre à des compositeurs d'imprimerie, qui l'avaient consulté sur un cas particulier de règle ou de grammaire. César avait déjà constaté chez nous ce double goût pour le Rem militarem et argute loqui. Sainte-Beuve se trompa d'enveloppe, et envoya aux compositeurs la lettre destinée à M'"" Magny ; M"' Magny reçut en échange la lettre destinée aux compositeurs. Ce qu'il y eut de curieux en cette affaire, c'est que les compositeurs, au courant évidemment de ses habitudes, et sans que rien indiquât le nom du restaurant dans la lettre qui leur était parvenue, la portèrent à M"' Magny, qui leur remit la leur en échange. Ce trait méritait bien la peine d'être noté.
Veyne faisait de ses amis les amis de ses amis, quand les uns et les autres en valaient la peine et, pour faire honneur à Charpenne, il invita, chez Magny, le peintre-écrivain Eugène Fromentin, Hippolyte Desbordes-Valmore, fils de la grande poétesse, Armand du Mesnil, également ami de Fromentin et de Valmore, qui remplissait parfois à lui seul, en l'absence des ministres.
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rintérim de deux Ministères, Champfleury, ami de du Mesnil, de Veyne, et à qui je servais désormais de lien avec Sainte-Beuve, Sainte-Beuve et Gavarni. Veyne et moi complétions la tablée. Je me sentais intimidé. C'était trop beau pour un début, et je n'avais pasTesprit de Talleyrand, à qui une dame, pour son entrée dans le monde, demanda : < Qu'est-ce que vous avez à dire : Oh !» — «Je n'ai pas dit : Oh I j'ai dit: Ah ! » Ce n'est pas de l'esprit de l'escalier, celui qu'avait Rousseau, à qui la réplique venait toujours dans l'escalier, en effet. J'écoutais : on disait de fort belles choses, et qui m'étaient toutes nouvelles. Fromentin émettait l'avis que depuis la Cène, de Paul Véronèse, on n'aurait plus dû peindre. — Personne ne lui dit: «Pourquoi peignez-vous alors? » Il donnait un éclatant démenti à sa théorie, tranchons le mot, quelque peu pédante. On y mit naturellement Courbet en pièces, quand Champfleury fut parti et je défendis le peintre àeV Enterrementd' Ornans.^d\Y\XQ'^Q\xven\'diVd\l encouragé par cet éloge, qui constitue aujourd'hui l'un de mes chevrons : quelqu'un lui ayant demandé comment il s'y prenait pour accoucher tous les lundis d'un article si substantiel, si nourri :« J'ai un bon secrétaire, qui me seconde et me tient pied », répondit-il. Non pas que je
fusse le moins du monde son collaborateur, mais il m'avait toujours sous la main. C'est ce que cela voulait dire. Le docteur Veyne répéta le mot: un bon secrétaire', il en prenait sa part: il était content, il avait eu la main heureuse.
Gavarni parla de Balzac avec Sainte-Beuve, assis à côté de lui. Veyne les avait mis exprès Tun près de l'autre, et Ton peut lire dans les trois articles publiés par Sainte-Beuve en 1863 dans le Constitutionnel S le jugement très nuancé, exprimé ce soir-là sur Balzac par Gavarni :
Il y a des gens qui ont peu d'esprit en leur nom; — ainsi...; — ainsi Balzac lui-même : ils ont besoin, pour avoir tout leur esprit et toute leur valeur, d'être dans la peau d'un autre. Pour Balzac, la personnalité individuelle n'existait pas, ou elle se marquait trop ; elle était assommante ; il ne valait quelque chose que quand il s'était fait autrui, un des personnages de ses créations ou de ses rêves. Lui personnellement n'était que comme le concierge et le portier de ses curiosités et de ses merveilles dramatiques ; sa ménagerie^ comme il la nommait, était des plus curieuses: celui qui la montrait était insupportable.
J'ai beaucoup connu un grand paysagiste, qui fit révolution dans la peinture, et chez qui