Nouveaux Lundis, t. VI
LA SALLl-: A MANGl^R Di: SAINTn-BHUVK l3l
n'avait pas cessé non plus de l'appeler «l'oncle Beuve ».La filiation avec le «père Hugo» existait toujours pour lui. Sainte-Beuve, qui ne fumait pas, mais qui laissait tout le monde fumer chez lui, allumait une bougie, dès que Théo entrait, pour qu'il pût y allumer son cigare, qu'il laissait à chaque instant éteindre en causant. Sainte-Beuve l'appelait Théo -Apollo, Les longs cheveux, qui iui retombaient sur les épaules, en faisaient toujours le lion du passé, et lui donnaient un air de sphinx, avec sa large face hirsute et boursouflée. Il n'était pas beau, mais on eût dit un lion au repos, quand il appuyait ses belles mains sur le dossier de sa chaise, tournée à l'envers, de façon à ne montrer que sa tête superbement encadrée par toutes ces crinières. Il avait dans la rue la démarche d'un éléphant, ce qu'on appelle le coup de fouet, qui lui donnait l'air de boiter. Un matin, il sortait de chez Sainte-Beuve, avec son fils qui l'accompagnait quelquefois. Je les rejoignis un quart d'heure après, dans la rue du Cherche-Midi, marchant très lentement par une pluie battante. Ils n'avaient pas de parapluie. Une fois qu'on en avait oublié un, chez Sainte-Beuve, on crut que c'était le sien, et Sainte-Beuve lui écrivit pour lui dire que son parapluie n'était pas perdu.
« Je ne me sers jamais de ce meuble de philistin », lui répondit Théo. — Nous étions plus bourgeois que cela chez Sainte-Beuve, et j'ai conservé son parapluie.
J'ai dit que tout le monde fumait chez Sainte- Beuve, excepté lui; j'avais introduit la cigarette, M°" Dufour fumait le cigare. Un jour, Octave Feuillet vint faire sa visite de candidat à l'Académie, et remit un peu dédaigneusement sa fourrure à la femme de charge, la prenant pour une bonne ordinaire. M"" Dufour en tira un magnifique porte-cigares, qui sortait à moitié de la poche de côté, en ôta tous les cigares et les remplaça par des soutados. Sainte-Beuve n'a jamais rien su de cette substitution funambulesque.
Pour en revenir au dîner Magny, M"' Sand venait quelquefois dîner en cabinet particulier avec le graveur Manceau. Elle faisait demander Sainte-Beuve qui allait causer quelques instants avec elle ; il voulut une fois les faire entrer tous les deux dans la salle où se trouvaient réunis tous les convives du dîner Magny. — « Non pas, ditle graveur Manceau ; avec vous je me trouve à Taise, mais vous avez là les Goncourt,qui me gênent. . . » Les Concourt n'ont pas mis cela dans leur Journal. Le jeune était impertinent; l'aîné
était présomptueux; et ils n'étaient amusants ni Tun ni l'autre.
Parmi les convives du diner Magny,M. Jules Zeller ne se doutait pas de ce qu'il devait à mon prédécesseur Pons. La princesse Mathilde avait voulu ouvrir un cours d'histoire chez elle, dans son hôtel, rue de Gourcelles, à Tusage de ses petites cousines, et elle avait demandé à Sainte- Beuve de lui procurer un bon professeur. Sainte- Beuve pria son ancien secrétaire, qui était luimême professeur d'histoire, de lui indiquer quelqu'un, ayant titre et qualité, et qui fût à la hauteur de l'emploi. On avait pensé d'abord à un homme très distingué, maître de conférences à l'Ecole normale, M. Thiénot, à qui sa santé fit décliner la proposition. Pons désigna M. Zeller, qui professait aussi à l'Ecole normale. Le choix fut agréé. Les Lettres à la Princesse portent trace de ces négociations aux dates d'octobre et de novembre 1863. M. Zeller ne pouvait que s'acquitter en toute conscience de la mission qui lui incombait. La princesse Mathilde, qui s'intéressait surtout à l'histoire de sa propre famille, leraillait agréablement, quand il parlait des Grecs et des Romains. « Il me semble, lui disait-elle, que je vous vois coiffé du casque antique... » Le casque des pompiers.
131 LA SALLE A MATsGliR DE SAINTE-BEUVE
Les cours deM.Zellern'en devinrent pas moins une institution chez elle, et lui-même finit par être le commensal, le vassal de la maison. Il ne s'en séparait plus ; il était désormais inféodé. Gomme un autre, il ne sut pas rester neutre lors de la fameuse querelle de Sainte-Beuve avec la princesse Mathilde, qui les brouilla à propos du passage de Sainte-Beuve au Temps, en 1869. Toutes ces petites faiblesses, qui constituent le courtisan, ne lui ôtaient rien de ses qualités d'historien, que Sainte-Beuve avait su reconnaître dans trois articles sur les Entre^ tiens sur l'histoire, — Antiquité et Moyen Age, — par M. J.Zeller ^ C'étaient ses cours de chez la princesse Mathilde recueillis en volumes.
Le dîner Magny fut ainsi fécond en articles. Paul de Saint-Victor eut aussi le sien, par la suite, à propos à' Hommes et Dieux (1867). Sainte-Beuve y rappelait la belle lettre de Victor Hugo à Saint Victor; « On écrirait un livre rien que pour vous faire écrire un article. > Les Goncourt avaient eu le leur, sur Idées et Sensations ; c'est un peu l'histoire des dîners Magny, que celle des Nouveaux Lundis ; ils se côtoyaient.