‹ La salle à manger de Sainte-BeuveChapitre 2 sur 44 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

comme l'appelait Monselet; de l'incomparable évocateur de Portraits historiques et littéraires, et qui se révélait un si merveilleux et humain moraliste, à chacun de ses Portraits de Femmes, — le plus exquis de ses livres.

Le rrai, le vrai seul...

{Nouveaux Lundis, t. IX, article Guizot),

La banalité n'avait pas encore envahi, en 1869, la rue Montparnasse, sorte de champ d'asile où des penseurs célèbres trouvaient la paix et le recueillement nécessaires à leurs travaux. C'était un quartier de village, avec des saillies aux maisons, que Talignement, cher à la voirie, en a fait retrancher depuis. Les lilas en fleurs débordaient par-dessus les murs au printemps, et le sol était jonché, comme aux jours lointains de la Fête-Dieu, en province, d'une flore de débris, que faisaient pleuvoir des arbres et arbustes de haute essence. Les passants pouvaient se compter dans la rue Montparnasse, car il n'était pas rare qu'à certaines heures de plein soleil et de pleine lumière, il n'y en eût qu'un seul.

Dans ce vaste musée lapidaire qu'offre Paris à chaque coin de rue, la fiction tient lieu quelquefois de la vérité historique. C'est ainsi que le nom de Sainte-Beuve a été donné à une rue nouvelle du

quartier Notre-Dame-des-Champs, qui n'est pas celle où vécut Tillustre critique, de 1850^ année de la mort de sa mère, à 1869, année de sa propre mort.

La vraie rue Sainle-Beuve devrait être la rue Montparnasse, où sa maison, ornée depuis d'une plaque commémorative, était devenue un centre et un foyer de rayonnement intellectuel. Des lettres de lui, récemment publiées, l'y montrent installé dans ses habitudes de travail et d'incessante activité * :

Ma vie est maintenant celle-ci, écrivait-il le 24 juin 1852, à un ami de Lyon, Collombet, qui a laissé un nom dans les bonnes Lettres et la philosophie chrétiennes (c'était son confident alors en matière de Port- Royal)'^ je suis retiré dans la petite maison qu'habitait ma mère, d'où je compte bien ne plus déloger que quand on m'emportera les pieds en avant...

Son vœu a été exaucé en effet, et l'haussmannie ne l'en a pas délogé.

Toute la vie, continue-t-il, est employée à lire, puis à écrire, puis à corriger les épreuves...

C'est bien ainsi que je l'y ai trouvé, quand je

1. Lettres inédites de Sainte-Beuve à Collombet, publiées par G. Latreille et M. Roustan. 1vol. gr. in-18, Paris, Société française d'Imprimerie et de Librairie, ancienne librairie Lecène, Oudin et G'«, 15, rue de Gluny, 1903,

devins son secrétaire, en 18G1, et que nous avons passé notre temps pendant les huit années qui lui restaient à vivre, si bien remplies par les Nouveaux Lundis^ l'étude malheureusement inachevée sur Proudhon^ ses vaillantes et courageuses campagnes du Sénat, et l'édition définitive de Port-Royal. — Pendant huit ans j'en eus la primeur, écrivant tout sous sa dictée ou collationnant ses épreuves et les relisant à haute voix. Tel fut mon rôle et mon emploi près de lui. — Répondant sans doute à un désir de son ami :

La littérature du Constitutionnel, écrivait-il dans la même lettre, commence à se grossir de quelques noms, et je n'y suis plus seul; mais tout cela ne fait pas une rédaction littéraire comme celle que vous vous figurez; on se connaît peu et on ne se voit pas. Je ne suis au journal, pour mon compte, que dans mon emploi des Lundis j ni plus ni moins; j'ai même remarqué que les petites notes qu'on fait ghsser dans le journal étaient sujettes à difficultés ; car il y a régime industriel, régie, comme partout, d'annonces, réclames, etc.

Cette mise en rapport des colonnes d'un journal causa autrefois le duel d'Armand Carrel et d'Emile de Girardin : le journalisme entrait dans la vie pratique ; mais, en 1852, on ne saurait rendre la liberté complice et responsable de ces petits métiers et commerces qui fournissaient à la presse le combustible et alimentaient la machine.

Le Constitutionnel était alors Tun des organes

de cette bonne et saine bourgeoisie française, aussi ennemie des perturbations sociales que de tout fanatisme, qui a tenu, de tout temps, le milieu entre tous les conservatismes, sous tous les régimes. Les Causeries du Lundi faisaient la fortune du Constitutionnel, et c'était un public centre gauche — ou centre droit, mais moyen et mitoyen , — qui les lisait. Un autre organe du parti conservateur, le Messager de l'Assemblée, du 5 avril 1851, les saluait ainsi à leur apparition en volumes :

M. Sainte-Beuve a expliqué dans sa préface là troisième manière qui lui a réussi dans le Constitua tionnel. Tous les jours se répète mille fois cette phrase banale : « Pourquoi faire de la littérature dans une époque troublée ? Qui la lit ?» En pleine révolution, les articles de M. Sainte-Beuve ont fait mentir les impuissants qui ont tout intérêt à répandre et à propager des bruits antilittéraires... Son talent sérieux va un peu contre les légèretés du feuilleton du journal. Rien que l'aspect de ces grandes colonnes, remplies de littérature, sans les ressources de l'alinéa, tenant la troisième page entière d'un grand journal, me faisait une grande joie...

L'article était de Champfleury.

Ces grandes colonnes, toutes remplies de littérature, qui sortaient d'une petite maison de la rue Montparnasse, étaient attendues tous les lundis par un public nombreux et d'élite. Je n'ai pas à apprécier ici les Causeries du Lundi : elles sont dans toutes les mains ; on les consulte toujours avec fruit ; on y trouve des sujets tout faits de compositions

littéraires ; elles viennent souvent en aide aux jeunes personnes qui préparent leurs examens. Les pères — faut-il ajouter : les Pères conscrits ? — les empruntent aux Bibliothèques des grands Corps dont ils font partie pour faciliter les devoirs de leurs filles. Lorsqu'une souscription fut ouverte, en 1898, pour élever un buste à Sainte-Beuve dans le jardin du Luxembourg, ce furent les professeurs de l'Université qui répondirent de toute part, avec le plus d'ensemble. L'un de ces excellents maîtres m'écrit encore d'un des premiers lycées de France ; « De l'admiration pour votre grand et illustre maître? comment n'en aurions-nous pas, nous qui sommes tous ses élèves, du plus grand au plus petit, nous qui ne faisons nos leçons qu'après avoir relu les siennes, nous qui vivons de lui et qui n'aurons jamais assez de pieuse reconnaissance pour sa mémoire ? Pour moi, je ne laisse passer aucune occasion de répéter combien il fut grand, de le montrer à mes élèves ; et je conquiers tous les ans pour Sainte- Beuve de jeunes et de nouveaux admirateurs. »

François Goppée, président du Comité pour l'érection de Toeuvre de Denys Puech dans le jardin du Luxembourg, avait déjà reconnu et proclamé, dans son discours d'inauguration (le 9 juin 1898), l'empressement des membres de l'enseignement public à témoigner « de leur gratitude envers le grand lettré, dont le puissant et admirable labeur leur est tous les jours si précieux... »

Puis, il ajoutait : «... Si nous avions reçu l'obole de tous ceux dont l'encyclopédie littéraire qui

s'appelle les Causeries du Lundi a facilité la tâche, de tous ceux qui sont, pour ainsi parler, les obligés intellectuels de Sainte-Beuve, ce n'est pas un simple buste, c'est une grande et belle statue que nous lui dresserions aujourd'hui. »

Sainte-Beuve, avec le sentiment des proportions qai dénotait en lui l'esprit critique, déclinait la statue pour Thomme de lettres : « Laissons, disait-il à la fin de son article sur le buste de l'abbé Prévost S laissons la statue aux hommes célèbres qui ont marché sur cette terre avec autorité, d'un pied sûr, orgueilleux ou solide : pour Thommede lettres, pour le romancier, pour celui que Tamour de la retraite poursuit jusque dans le bruit (et il était bien de ceux-là)^ pour ceux qu'une demi-ombre environne et que plutôt elle protège, pour ceux-là c'est le buste qui convient... »

Paul de Saint-Victor assignait au buste si fouillé de Sainte-Beuve par Chenillion, exécuté en 1868, sa place entre deux rayons de bibliothèque, avec les œuvres de Fauteur des Lundis dans le fond. Un premier buste, d'ordre classique encore que très ressemblant, par Mathieu-Meusnier, daté de 1839, faisait déjà pendant, du vivant de Sainte-Beuve, à celui de Daunou, dans la Bibliothèque de Boulogne-sur-Mer.

M. Gaston Boissier, dans le discours d'un goût si mesuré et si sûr qui termina la cérémonie du jardin du Luxembourg, a dit que la politique, « qui

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