Causeries du Liindi, t. IX, 7 novembre
SAINTE-DLUVE INTIME 13
ne peut se mêler des affaires de la littérature sans les compromettre», avait fait beaucoup d'ennemis à Sainte-Beuve. L'essentiel serait d'en tirer au clair une à une les raisons complexes et connexes, puisqu'il s'agit d'un champ de bataille simultané, la politique et la littérature, mêlées et brouillées ; ce pourrait être Fobjet d'un travail délicat de la part d'un critique délié, sans préventions ni parti pris, qui ne se sentirait tiraillé dans aucun sens, et qui n'étudierait pas Sainte-Beuve hors de lui-même, qui ne l'interpréterait pas surtout (car il était sincère, et c'est ce qui fait la force de sa critique). Il ne faudrait pas perdre de vue la définition du critique par Taine, qui pourrait même servir d'épigraphe à ce travail d'un critique idéal : « Un critique est un buisson sur une route ; à tous les moutons qui passent il enlève un peu de laine K » Sainte-Beuve a dit de lui-même : « J'ai plus piqué et plus ulcéré de gens par mes éloges que d'autres n'auraient fait par des injures. » C'est la confirmation du mot de Taine. Il prévoyait les rancunes et les inimitiés particulières et posthumes, car il me dit un jour : « Si vous vivez longtemps après moi, vous en entendrez des légendes sur mon compte 1 » Et comme on n'écrase pas un bruit (le mot est encore de lui), et que dès qu'on croit avoir mis le pied dessus, il
1. Il y aurait aussi à faire un tableau des mœurs politiques et littéraires aux diverses époques contemporaines de Sainte- Beuve, et depuis, et à les comparer entre elles. Cela aiderait à l'intelligence du critique, de ses réticences, et parfois aussi de son pessimisme.
li LA SALLE A MANGER DE SAINTE-BEUVE
s^envole plus loin et il recommence % nous avons renoncé à les pourchasser tous et à dissiper toutes les préventions, tous les préjugés.
La postérité, bien que déjà vieille de plus de quarante ans, n'a pas encore eu le temps de mesurer à sa taille celui que Taine a appelé l'un « des cinq ou six serviteurs les plus utiles de Tesprit humain » au XIX* siècle. On le vit bien, à Tabsence de tout représentant en personne des pouvoirs publics, lors de cette fête purement littéraire du Luxembourg, où les palmes vertes transformèrent, pour un après-midi, le jardin du Sénat en un jardin d'Academus. Le ministre de Tlnstruction publique, membre lui-même de rinstitut, délégua un collègue pour parler en son nom ; c'était M. Gustave Larroumet, secrétaire perpétuel de T Académie des Beaux- Art s ; nous n'avions pas à nous plaindre.
J'ai vu depuis, sans nommer personne, d'autres ministres et d'autres présidents du Sénat, voire de la République, assister à d'autres inaugurations de monuments, sans doute aussi moins significatives ; et j'ai compris, à certaines fins de non recevoir, moi qui suis chargé de reliques, que la gloire de Sainte-Beuve était compromettante à porter.
Je reviens à ses habitudes de travail.
Sainte-Beuve, qui se savait lu, le soir, en famille, sous la lampe, éliminait avec un soin scrupuleux tout ce qui aurait pu blesser l'oreille, le goût et les mœurs. Il observait toutes les politesses et les
1. Fin du troisième article sur Maurice de Saxe, Nouveaux Lundis, t. XI.
bienséances. La pensée pouvait être hardie, l'expression était toujours modérée. Ce serait à croire que les mœurs ont bien changé depuis, s'il fallait prendre au pied de la lettre le paradoxe, mis en circulation par des écrivains intéressés à la chose, que la littérature est toujours l'expression des mœurs, car la sienne était bien honnête. Il y étendait le champ de la Critique, qu'il transformait en un souple et docile instrument d'enseignement et de propagation par les Lettres, l'appliquant à tout, ne le spécialisant pas, faisant en un mot de la littérature un vaste domaine encyclopédique, comme l'a dit Coppée, dans lequel entrait tout ce qui pouvait s'y rattacher. Les arts eux-mêmes, qui lui étaient étrangers, ne lui échappaient pas, et il les rejoignait toujours, quand la curiosité le tentait, par quelque côté littéraire ou épistolaire. Témoins Gavarni et Horace Vernet. Il ne fut pas étranger, en 18G9, à la publication dans la Revue des Deux Mondes f toute vouée à des intérêts rossiniens, d'une étude sur le Drame musical et U Œuvre de Richard Wagner, qu'il n'était pas fâché de connaître, ditil à M. Buloz, qui s'en défendait.
L'abstraction était à peu près exclue de sa critique, et il y brûlait bien des broussailles encombrantes ; il y défrayait des voies utiles au monde nouveau, et il s'efforçait surtout d'y donner le Vrai — le Vrai seul — pour base à la littérature, dont il s'efforçait par cela même de faire de plus en plus une science. Ce qui ajoutait de l'autorité à sa méthode, c'étaient le goût et le scrupule avec
lesquels il écartait toute donnée imprécise ou inexacte, et mettait en relief tout ce qui, au contraire, dans l'observation des faits ou des phénomènes de l'idée pure, pouvait contribuer à la découverte plus approfondie et plus réelle de Tesprit humain, subdivisé par lui en familles. Il mérita par là le titre d'inventeur, qui lui fut décerné par Taine à sa mort, pour avoir greffé sur l'arbre de la science une classification nouvelle, empruntée à Thistoire naturelle des esprits. Il contribua, dans tous les cas, à élargir Tesprit critique, qui s'en tenait jusque-là à des formules vaines et spécieuses, mises en circulation par le célèbre et brillant fondateur de l'éclectisme, et qui sévissent encore à l'état de lieux communs.
Sans être précisément populaire au Quartier latin, pour des raisons, je l'ai dit plus haut, qui appelleraient, à être déduites, une plume d'exception comme la sienne, impartiale et fine, il y était suivi et lu. Je demande pardon de parler de moi, mais une anecdote, qui m'est personnelle et qui le concerne, m'y amène. Je m'étais logé, sur son indication, dans un hôtel du passage du Commerce, qu'il avait habité autrefois avant de devenir bibliothécaire à la Bibliothèque Mazarine, — Thôtel de Rohan, dont on avait fait Rouen ^ comme le Tu or a, de la sachette de Notre-Dame de Paris, était appelé le trou au rat. Un lundi soir, en 1861, j'étais monté au premier étage du café Procope, croyant trouver moins de bruit en haut qu'en bas, où le cliquetis des dominos troublait la lecture des jour-
naux, sous Toeil de Voltaire et de Piron et autres grands hommes derancienne Comédie voisine, dont les portraits en pied tapissaient les salles de cet historique rez-de-chaussée. Je tombai, sans le savoir, au-dessus, en plein cercle d'étudiants, où la présence d'un inconnu solitaire parut peut-être suspecte. Je ne venais là que pour me recueillir. Au milieu des conversations et du brouhaha général, une voix retentissante et bien timbrée, dominant les autres sans effort, laissa tomber ces mots avec un accent particulier du Midi, qui n'est pas le même partout : « Voyons ce que dit Yoncle Beuve, ce matin ! » Il était dix heures du soir, mais le Constitutionnel paraissait le matin. L'onc/e Beuve était une façon de parler familière et romantique, du temps où Ton ne séparait pas Yoncle Beuve du père Hugo. L'étudiant, qui s'exprimait avec tout ce tapage, jeune homme de forte encolure, au type sémite très prononcé, avait pris le Constitutionnel sur une table et le soulevait par la hampe d'une main léonine, lourde et puissante. A quelques années de là, je le reconnus : c'était Gambetta.
Il est bien vrai, comme on l'a dit, que Fépicurisme régnait en maître dans la maison de Sainte- Beuve, si l'on entend par là des mœurs réglées sur les plaisirs voluptueux que procurent les jouissances de la pensée à un esprit libre. Le monde moderne, avec tous ses bruits abdéritains ou béotiens, connaît peu de ces besoins raffinés de luxure intellectuelle, qui consistent à se renfermer chez soi, pendant tout un jour, pour y étudier le texte
d'Homère par la racine, et pouvoir en écrire sciemment, en toute connaissance de cause. Ce sont là de ces sensations délectables qu'ont seuls les poètes de la famille d'André Chénier ou de Voltaire. Ces délicats sont malheureux, car ils souffrent d'une faute de goût, autant que Saint-Saëns ou Massenet d'une dissonance. Leurs nerfs sont facilement irritables. Sainte-Beuve avait de ces vivacités d'esprit, qui se traduisaient par des coups de plume. Il était bon, pourtant, et d'une philosophie à la Térence pour les maux réels ou imaginaires — qui n'en sont pas moins des souffrances — dont sa maison était le confessionnal. Il y compatissait en parfait moraliste qui en tirait profit pour sa propre connaissance du cœur humain ou féminin, point principal et objectif de ses études de pénétration. La confiance allait à lui comme au conseiller sûr et indulgent, à qui l'on pouvait tout dire. La plus belle pièce de sa maison, qu'il s'était ménagée, semblait disposée pour tout entendre. Quelques marches d'un escalier étroit en limaçon menaient à Tentresol : un couloir aboutissait à une double porte qui amortissait les bruits extérieurs. Il avait soin, dès qu'on entrait chez lui, de crier: « Il y a un pas », et ses visiteurs l'avaient remarqué. C'était pour avertir d'un malencontreux exhaussement du parquet où l'on risquait de trébucher, si l'on ne prenait pas garde. La maison était à l'antique. C'était la mère de Sainte-Beuve qui l'avait fait construire.
Ce médecin des esprits, comme on l'a appelé, qu'on prenait volontiers pour directeur de cons-
ciences (il en avait confessé d'illustres), recevait dans sa chambre à coucher, qui lui servait à la fois de cabinet de travail. Il avait Taccueil aimable et souriant, d'une politesse exquise, qui sentait riiomme de qualité, et dont il ne se serait pas plus facilement départi que Buffon de ses fameuses manchettes, qu'on a tant raillées. Les partisans du brouet noir, cuistres et grimauds, qui rient de ces coquetteries, ne se doutent pas que chez les écrivains de style, la parure du corps ne se dédouble pas de celle de l'esprit et que les deux toilettes sont inséparables. Sainte-Beuve revêtait tous les matins, pour travailler, une chemise claire de couleur, à jabot ; et, quand on lui annonçait l'aprèsmidi quelque belle visite, il répandait de l'eau de Cologne sur le parquet, pour chasser l'odeur d'encre, disait-il ; il humectait même légèrement le plastron de sa chemise et de son gilet.
On a fait une légende à sa petite calotte de velours noir qu'il portait sur le sommet de la tête, pour se garantir des rhumes. Il avait le crâne absolument chauve et luisant, et une couronne grisonnante, qui gardait encore quelques tons fauves et dorés au-dessus de la nuque et sur les tempes remplaçait la forêt luxuriante d'autrefois, qui n'existe plus que dans le médaillon de David. Il tenait d'origine anglaise, par le côté maternel, le fond roux de sa chevelure, de marque boulonnaise, et ce n'était pas la seule transmission héréditaire de son lieu de naissance international. Son goût pour les poètes lakistes, traduits ou imités par lui, té-
moignait assez de ce don particulier qui lui faisait une double patrie. Il aurait aimé, disait-il, être Anglais et vivre à Paris. Paris, c'était sa ville de prédilection, et il semblait qu'il rentrât dans son élément, comme un poisson dans la rivière, quand il revenait de Saint-Gratien ou de Sannois, où il allait dîner quelquefois. Il aimait pour cela Auber, le Parisien par excellence, et il aurait voulu lui consacrer un de ces Portraits, dans lesquels il était passé maître.
La politesse était innée en lui, et il en avait besoin pour son art, autant que La Tour pour ses pastels de femmes. L'un et l'autre traitaient les mêmes sujets qui exigent tant de nuances et dans lesquels l'artiste ne saurait apporter trop d'expérience personnelle. La perfection est de rigueur dans un genre qui n'admet pas la médiocrité. C'est là qu'il faut rendre l'esprit du modèle, l'envelopper et s'en pénétrer, tout en restant vrai, sans grossièreté ni rudesse. Sainte-Beuve a laissé une assez belle galerie de grandes dames et de moindres, qui justifie l'épigraphe de son livre : « ...Non, madame, je ne suis pas le devin Tirésias, je ne suis qu'un humble mortel, qui vous a beaucoup aimées... » toutes. Lvl véritable philosophie, celle qu'on nomme sagesse, est à ce prix. Ne l'a pas qui veut.
Elles le lui rendaient par de charmants cadeaux, dont témoigne sa Correspondance, qui embellissaient peu à peu son intérieur sévère. Le bibelot n'était guère de mise dans cette maison d'un pen-
seur, où tout était disposé pour le travail du maître. Le mobilier était confortable^ mais bourgeois ; on n'y sacrifiait pas à la mode. Son goût instinctif le portait à se défier de tout ce qui n'était pas de sa compétence immédiate : il se moquait un jour d'un critique naïf qui lui faisait admirer certaines pièces du musée Gampana, reconnues fausses depuis : « Il semblait, disait-il, qu'elles allaient lui fondre dans la main, comme des bonbons, tant il avait peur d'y toucher, et il ne voulait pas qu^on y touchât. » Une superbe aquarelle, d^'après le pastel du portrait de M™® Lenoir, qui est au Louvre, peinte par le pinceau d'une altesse, qui est entrée elle-même dans le tome XI des Causeries, fut, dans ses dernières années, le principal ornement de sa chambre claire, aux murs peints, d'un ton sobre, rehaussé par des encadrements de légers filets d^'or. G^était son luxe, et il s^y tenait. Le jour et le soleil entraient dans cette pièce par deux fenêtres, donnant sur un jardin, dont un peuplier, qu^il avait fait planter, Tincommodait, chaque saison, de flocons cotonneux. « Je Tai voulu », disait-il. Ge pauvre peuplier a été une des premières victimes du siège de Paris : il a servi à faire du feu.
L^illustre Sarcey a répété, d'après Victor Hugo, qui était lui-même un Antinous, que Sainte-Beuve était laid. D'autres, qui se sont regardés sans doute dans le même miroir, ont renchéri depuis. Il est un peu puéril d'avoir à discuter sur la beauté d'un homme. Le véritable beau sexe doit s'y connaître mieux que nous, et ceci me rappelle une fa-
cétie du bon vieux temps, l'Homme fourré de malice, du graveur Abraham Bosse : « Dans une haute salle, qui semble le vestibule de quelque palais, un soucieux personnage assis dans un fauteuil, le coude appuyé sur le coussin d'une table, nous apparaît dans un manteau étolTé, doublé, non pas d'hermine, mais de nombreuses têtes de femmes, presque toujours jeunes et agréables... » L'auteur *, qui fait cette description, la commente ainsi : « Toutes ces beautés ont fortement tracassé le cerveau de l'important personnage : brunes et blondes, grandes dames ou grisettes, Agnès ou Ninon, se sont emparées tour à tour de la vie de l'homme... » Seulement, celui-ci est un mélancolique, un misanthrope, qui n'a pas su garder, dans son cœur, « de capricieux airs de tête, de charmants sourires, de féminines fantaisies », pour en charmer son âge mûr, en sourire, et « regarder les petites trahisons comme une belle regarde dans son écrin les feux de ses pierreries... » Il n'avait pas la sagesse de Sainte-Beuve, dont un ami répondit à l'une de ces Agnès ou Ninon, qui se plaignait d'avoir été oubliée sur le testament du philosophe; « Quand vous vous seriez mises toutes pairang de trois à son enterrement, vous n'auriez pas pu tenir jusqu'au cimetière. »
1. Ghampfleury, Manuscrits inédits, publiés par Paul Eudel dans le volume intitulé : Champfleury inédit. Paris, Bibliothèque de la Gazette anecdotique, et Niort (chez L. Glouzot),
Il ne faut rien exagérer. Sainte-Beuve citait luimême ce vers d'Ovide :
Otia si foîlas, periere Cupîdinîs arcus.
Il le savait trop bien, lui qui devait son temps cl toute sa semaine à l'article en préparation. Les arcs de l'amour périssaient dans cette gestation continuelle, mais il renouvelait son esprit à la fréquentation de la femme. Les réunions d'hommes étaient trop brutales. Il lui fallait la grâce et l'ornement d'un bouquet féminin pour les tempérer et y jeter de la finesse attique. 11 ménageait son cerveau selon des lois physiologiques qu'il n'avait garde d'enfreindre, pour tenir tête à ses engagements envers le public.
Il avait Taiguillon intérieur qui le stimulait, cause pathologique de sa curiosité incessante, qui le faisait descendre dans toutes les francmaçonneries féminines. Il sV ouvrait des jours sur tous les mondes de la galanterie et en rapportait des observations pessimistes sur une société et une civilisation déplus de surface que de profondeur. L'utopie venait en aide au moraliste pour prévoir l'avènement des dernières couches qu'il allait chercher à la racine et dans les enfers sociaux où elles grouillaient. Peu s'en est fallu que ses prédictions ne se réalisassent dans un cataclysme qui faillit tout engloutir. La peur, qui garde éternellement les vignes, comme on dit dans le Midi, rallia ce jour-là tous les partis dans un intérêt de conservation et préservation sociales contre l'ennemi commun.
2i LA SALLE A MANGER DE SAINTE-BEUVE
Celui qui a vécu huit ans, face à face,rœil dans l'œil, à la table de travail et dans la confidence de ce grand esprit, ne saurait oublier le trait vif et pénétrant qui partait de ces petits yeux, délicats et tendres, pleins d'indulgente malice, qui se dissimulaient sous de vastes arcades sourcilières, tout embroussaillées de poils roux. Ils forçaient, pour ainsi dire, la sympathie et la communion d'idées, et permettaient qu'on se reposât en eux, quand on était entré dans la pensée du maître .
Là se remuait tout un monde d^'idées concrètes, où le fait précis servait toujours de point d^appui à renseignement psychologique, qui en découlait. La forme revêtait Tidée, non par draperies tombantes ou flottantes, à la manière réputée antique ou académique, qui a disparu grâce àlui,run des premiers, mais en suivant le vrai, — le vrai seul, — dans ses replis complexes et contours sinueux. Il l'habillait à la moderne. Il fut en cela un précurseur.
Ce petit homme, qu'on disait si laid^ était d'une physionomie si impressionnable, si mobile, que Tesprit semblait agir sur les muscles du visage comme sur des touches de piano. Au calme et au rejDos, les nerfs se détendaient, et il redevenait
1. Qu'il me soit permis de donner ici un souvenir à l'avantdernier survivant de ces studieuses journées, Jules Levallois^ mort en 1903, auteur d'un très beau livre sur Sainte-Beuve, et qui a laissé un nom dans l'histoire de la critique littéraire au xix« siècle. (Lire, à son sujet, l'article de Sainte-Beuve sur ses Secrétaires, à la fin du tome IV des Nouveaux Lundis, où est faite la part de chacun, ce qui empêche de les confondre et de les solidariser, comme on le fait communément.)
bonhomme^ rêveur et penseur, avec une douce pointe de raillerie. Ce n'était plus le même homme, quand il causait, quand il s'animait. On ne s'apercevait plus de rirrégularité de ces traits, qui prenaient alors une expression de finesse radieuse et souriante. Il avait Tamabilité naturelle, qui rend la séduction facile. Ceux qui en douteraient encore, seraient des sots ; mais ce qui est plus sérieux, c'est que sa vivacité d'esprit savait gagner et convaincre ceux qui allaient à lui, sans parti pris. On ne pouvait que se ranger à ce ferme bon sens, net et droit, qui vous jetait en pleine démonstration d'une idée, d'un fait, démontait le phénomène et en examinait tous les ressorts. On le suivait docilement, pas à pas, et quand on sortait du raisonnement, on restait convaincu. Il écoutait les objections et en tenait compte dans la mesure du plausible. « Quelqu'un me dit », est une formule qui revient souvent sous sa plume, et elle n'avait rien de fictif. Il témoignait par là de son amour de la vérité, dont il ne voulait rien perdre ni laisser échapper, rendant hommage au collaborateur anonyme qui y concourait pour une part à l'appui ou même en contradiction avec sa propre donnée. Ses fluctuations apparentes provenaient justement de cet esprit d'examen et d'analyse qu'il apportait en tout ; il lui aurait été impossible d'étudier en bloc, jusqu'au tréfonds, des êtres aussi compliqués et variables que ceux auxquels il appliquait son objectif. La psychologie et la physiologie se combinaient dans ses observations sur les hommes et
les idées, et Ton n'en saurait tirer des lois générales, si Ton se contentait de Ta peu près. Ce sont des sciences expérimentales et d'accroissement successif, selon sa propre méthode. « Nous sommes mobiles et nous jugeons des êtres mobiles », est une épigraphe qu'il a empruntée à Senac de Meilhan. A combien cette vérité ne s'applique-t-elle pas? Le changement s'opère même au physique. Il ne reconnut pas un jour la photographie de l'un des plus grands poètes du siècle, qui avait laissé pousser sa barbe, et qui avait échappé, moins que tout autre, à la loi vertigineuse d'instabilité qui, de tout temps, a emporté tous les êtres.
Il avait gardé l'habitude de se raser lui-même tous les matins, et sa dextérité, qui aurait fait de cet ancien roiq:)iou de Dupuytren un habile chirurgien, allait même jusqu'à ne pas se regarder dans le double miroir grossissant qu'il avait sous la main : « Chateaubriand, disait-il, se rasait matin et soir, par coquetterie, pour ne pas piquer les dames qu'il baisait à la main ou au visage. » Notre temps pressé ne comporte plus tant de cérémonie. La barbe a prévalu de nos jours chez les chefs d'Etat. Les visages sans barbe ni moustache découvraient mieux la physionomie. Ils prêtaient davantage à l'observation physiognomonique et à la statuaire. La moustache dissimule souvent des plis mous et sans énergie. Le père et V oncle du romantisme n'en ont pas dans les médaillons de David. Sainte-Beuve n'en porta jamais. Il avait la lèvre fine et malicieuse.
A qui pouvait pénétrer dans ses pensées de derrière la tête par les dictées spontanées et rapides qui lui en donnaient la primeur, cette tête, si bien conformée pour Tordre et le sage équilibre de l'esprit, faisait Teffet d'une ruche où chaque idée avait son alvéole. Elle était, dans ses proportions bien prises, en harmonie avec la finesse des pieds et des mains. Une des coquetteries de Sainte-Beuve consistait à porter Tongle long au petit doigt de la main droite. Par esprit d'imitation, comme cela arrive toujours dans l'entourage des hommes supérieurs, un de ses secrétaires lui avait pris ce signe de mandarinat littéraire. Ce crâne dépouillé, que rejoignait un front agrandi par la calvitie, aurait offert à la science un vaste champ d'études phrénologiques. La statuaire n'a pas négligé ces détails documentaires. L'art classique, d'abord, a relevé la ligne grecque, qui ressortait, en effet , de Tensemble de la tête. La plume qui le rangea un jour parmi les amants de la belle Hélène i, et une autre parmi les sages de la Grèce % par la forme extérieure et le côté plastique, traduisaient bien ses goûts et son culte de prédilection pour V Iliade et la sagesse antique. Le réalisme moderne, esclave de la lettre, a creusé et fouillé davantage : il en est résulté une œuvre sculpturale et monumentale très belle, mais modelée d'après un portrait de la
1. Le savant helléniste Ghassang, qui lui adressait des distiques en grec au jour de l'an.
2, M"" la princesse Mathilde, dans le portrait à la plume, reproduit en tête des Souvenirs el Indiscrétions ,
dernière heure, qui fait songer vaguement à un pape... C'est peut-être une allusion au « grand diocèse », proclamé un jour par Sainte-Beuve. Le XX' siècle devait donner une interprétation nouvelle de cette physionomie si mobile. Un jeune artiste, M. José deGharmoy,ra fait revivre dans un buste funéraire, symbole de la souffrance et de la douleur, qui met puissamment en relief le siège de la pensée et les traits accentués de ce visage ravagé.
Quand il s^endormait dans un fauteuil, après dîner, la tête enveloppée dans un madras, à la lecture d^un livre nouveau, Sainte-Beuve ne se défendait pas d'avoir l'air d'une vieille femme : il tenait cette ressemblance de sa mère, et c'est Pune de celles qu*a surprises le buste de M; de Charmoy '.
On a pu tirer des déductions, sous le rapport du flair, du nez de Balzac, en forme de narines de chien de chasse. Celui de Sainte-Beuve ne trompait pas non plus : c'était un de ces nez de savant ou de curieux, proéminents et droits, des nez qui scrutent et trouvent la piste. Ces nez-là ne déparent pas le visage d'un penseur et n'empêchent pas les aven-
1. M. de Gharmoy,(on le sait à présent), est l'auteur du monu' ment funéraire de Baudelaire et du tombeau de Sainte-Beuve, inauguré, le 10 mai 1903, dans le même cimetière Montparnasse, par un savant et magistral discours de M. Gaston Deschamps, qui y posa les vraies bases de la Critique moderne, d'après la méthode du maître. On eut après lui une lecture très fine de M. Jules Levallois, qui y retraça le travail de cabinet et les rapports de Sainte-Beuve avec ses secrétaires. — De beaux vers, composés pour la circonstance par M.Jean Aicard, furent déclamés par Mil» Moréno. M"« Ventura et M"* Maurice Du Bos dirent des vers de Sainte-Beuve.
tures. Gomme Voltaire, Sainte-Beuve s'était déguisé en femme dans sa jeunesse pour n'être pas reconnu et dénoncé à un mari soupçonneux : « Jugez quelle jolie femme je devais faire avec ce gros nez ! ^ disait-il... quarante ans après.
De rares êtres humains, dit-on, ont la faculté de remuer les oreilles. Celles de Sainte-Beuve, de structure bizarre, étaient, pour ainsi dire, collées à la peau et ne se détachaient pas. C'était encore un signe de supériorité intellectuelle. — Le contraire, quand il se rencontre, ne fait pas honneur à l'intelligence humaine.
La causerie fine du critique faisait cercle dans les salons ; on ne s'apercevait pas alors s'il était beau ou laid : on l'écoutait. Chez lui, dans le feu de la conversation, il pétrissait et repétrissait sa calotte, et la rejetait finalement parmi les papiers et les livres, à demeure, qui lui servaient de rempart et de répertoires, sur sa table de travail. Il Toublia une fois à la tribune du Sénat, et l'orateur qui lui succéda et qui venait le réfuter s'en servit pour s'essuyer le visage. Ce fut une risée dans la salle, qui étonna bien M. Charles Dupin.
Dans la rue, il passait comme un simple bourgeois, sans signe extérieur à la boutonnière. Il allait placidement à la recherche de l'expression ou de ridée, ou à la poursuite de quelque chimère. On criait : « Place à Tancien ! » sur son passage, les jours de kermesse, dans ce faubourg populaire, où règne une perpétuelle gaieté. On ne le reconnaissait pas, et personne ne se doutait que ce petit
homme replet, qui se promenait au milieu des foules, la canne à la main, s*arrêtant quelquefois pour fixer au passage, sur un bout de papier, im lambeau de phrase ou seulement le mot juste qu^il avait trouvé, fût Tun des plus grands littérateurs du siècle. Il fuyait la morgue et le fracas dans la vie comme dans ses écrits. Il vivait de plain-pied avec ses voisins.
Un jour, pourtant, un homme du peuple, passant près de lui, murmura quelques mots de respectueuse admiration, qui lui firent hâter le pas. Dans l'église Saint-Germain-des-Prés, à Tenterrement d'Eugène Delacroix, il pria de se taire deux amis qui parlaient assez haut de lui pour qu'il les entendît. Cet encens l'offusquait *. Il n'aimait pas le boniment ni la réclame, et se fâcha contre un directeur de Revue % qui avait affiché son nom en grosses lettres, pour donner du retentissement à l'une de ses publications en cours.
Chez lui, ni affectation ni parade, encore moins de pruderie, mais un libéralisme latent qui se traduisait par des actes. Sa maison était organisée pour la discrétion et la bienfaisance. Il recevait une ou deux fois la semaine ses intimes et familiers à dîner, après une journée de travail, qui aiguisait toujours l'esprit. La gaieté régnait à cette petite
1. Ces deux amis étaient son ancien secrétaire Auguste Lacaussade et son dernier secrétaire, Jules Troubat, qui écoutait ce que lui disait l'autre.
2. M. de Galonné, directeur de la Revue contemporaine, où paraissaient les articles sur Proudhon, annoncés sur tous les murs.
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table ronde, dont c'était encore la mode, et Ton n'y tenait pas de conversations banales. Son petit monde se composait d'une famille qui n^arait aucun lien de sang entre elle, mais qui n'en était pas moins unie par l'habitude de vivre ensemble, La « petite amie »,qui régnait et ne gouvernait pas, et avait son logement en ville, s'asseyait en face du maître. Une ancienne institutrice, en dernier lieu, tenait la maison et se tenait entre les deux, de façon à les servir Tun et l'autre. Elle avait demandé, en entrant, la permission d'aller à la messe le dimanche et de recevoir la visite des curés de Montmartre et de Belleville, où elle avait tenu pensionnat. Sainte-Beuve, la tolérance en personne, malgré le fameux dîner, donné chez lui, qui fit à sa maison une réputation légendaire, n'y avait vu aucun inconvénient. Il n'était ni fanatique ni sectaire, et disait que les fanatiques sont des gens chez qui les passions refoulées remontent au cerveau.
Ses convives ordinaires, dont les noms reviendront souvent comme d'eux-mêmes dans ce volume, étaient généralement le docteur Veyne, un républicain originaire du Comtat, dont la belle face, pleine et rasée, au profil napoléonien, avec ses longues mèches de cheveux blancs, qui lui retombaient sur le front, éclairait la table et la salle à manger, au dire d'une petite servante ; il alternait, quand ils ne se trouvaient pas ensemble, avec Paul Chéron, de la Bibliothèque impériale, comme on disait en ce temps-là, autre figure réjouie, tête chauve,
large panse et barbe rabelaisienne. Il assaisonnait la bibliophilie, qui permet tout, d'anecdotes et de bons mots, plus ou moins renouvelés de l'histoire amoureuse des Gaules. Il savait gazer, sans parler latin. Les dames s'en amusaient et s'y frottaient d'érudition. Au dessert, on relisait l'article auquel on avait travaillé tout le jour, primeur pour les convives, nouveau souci pour Técrivain qui s'éperonnait à cette lecture, faite à haute voix par son secrétaire et qui trouvait toujours à changer, à retoucher et à ajouter. « Auteur vient du mot latin auctor « qui accroît >, disait-il, et il était sans cesse en mal d'auteur*.
Il avait le lâchez tout, c'est-à-dire le bon à tirer difficile. Il ne le donnait pas sans des appréhensions d'aéronaute. Après avoir passé la matinée du dimanche à collationner les épreuves du Lundi qui devait paraître le soir même, il se rendait au journal l'après-midi et demandait une nouvelle revision. Il y restait jusqu^au tirage, après avoir relu encore une fois tout seul et vérifié si les corrections avaient été bien exécutées. Il se donnait alors campos à lui-même. Le matin, il avait eu soin d'écrire à M'^® Magny , du restaurant de la rue Gontrescarpe-Dauphine (aujourd'hui Mazet), de lui garder un cabinet pour dîner le soir.
1. Dans les Souvenirs et Indiscrétions, je me suis étendu davantage sur les intimes et familiers de Sainte-Beuve, notamment sur son professeur de grec, Tépirote Pantasidès. J'y renvoie, ainsi qu'à mes Notes et Pensées (1 vol. gr. in- 18, Librairie générale de L. Sauvaitre, 72, boulevard Haussmann, 1888).
Il cachetait ordinairement ses lettres avec de la cire. C'était une coutume d'ancienne mode, que les enveloppes gommées ont fait perdre. Son cachet portait le mot Truth. On a cru que c'était une devise littéraire, celle qu'on lit sur le socle de son buste du jardin du Luxembourg : « Le vrai^ le vrai seul. » Ce cachet lui avait été donné tout simplement par une amie. M""' d'Arbouville, « afin, lui dit-elle, que vous vous souveniez de me dire toujours la vérité quand vous m'écrirez ».
Ce n'était pas pour dîner seul qu'il retenait un cabinet chez Magny. Il était libre, [et ne se gênait pas : il ne trompait personne. Il s'y rencontrait quelquefois avec M""* Sand, qui dînait dans un cabinet voisin avec le graveur Manceau. Celui-ci se trouvait à l'aise avec Sainte-Beuve, mais les lundis de quinzaine du dîner Magny, il ne voulait pas entrer dans la salle, où les Concourt, entre autres, le gênaient par leur façon de le regarder. Après dîner, Sainte-Beuve allait de compagnie au théâtre pour lequel M. Camille Doucet lui envoyait, tous les dimanches, la loge du Ministère d'Etat. Il y donnait rendez-vous à toute sa « maisonnée ».
La cuisinière faisait partie intégrante de la maison. Elle était du pays de M""" Sand, la grande Parisienne de Nohant, qui venait quelquefois dîner chez le maître, et elle en avait gardé la douce tonalité de mœurs, de langue et d'accent. Cette Berrichonne simple et distinguée méritait de n'être pas oubliée, car elle fut, pendant quatre ans, tant que dura la maladie, la sœur de charité inquiète et vi-
g liante de ce grand esprit, et le soigna nuit et jour, jusqu'à cette terrible nuit d'agonie, où elle accourut, effrayée, appeler « M. Veyne », le médecin ami, dévoué et fidèle, qui lui non plus ne s'éloignait pas et avait prévu, dans la soirée, la crise finale.
Une grande douceur régnait dans cette abbaye de Thélème, où l'on vivait selon la nature. Des pigeons, des poules et des chats au jardin ; à Tintérieur, le travail et la liberté. « Ne me quittez pas, j^ai besoin de vous deux », avait déclaré le maître, ne voulant pas dépareiller sa maison, dans une circonstance délicate, où il se montra particulièrement grand et indulgent ; et il s'attacha le secrétaire, dont le dévouement lui était acquis, par un redoublement d'affection et de devoir.
Quand on mettait chez lui, comme on dit, les petits plats dans les grands, et qu'on recevait d'illustres invités ou de grands personnages, Sainte- Beuve leur faisait la politesse de les prier de désigner le choix des convives à leur convenance. Ces jours-là, il congédiait son petit monde, qui allait prendre ses ébats ailleurs. Un roulement de voiture qu'on reconnaissait bien, à la façon brusque dont elle s'arrêtait au ras de la porte dans cette rue encore sans trottoirs, annonçait parfois, dans l'après-midi, une visite à l'improviste. C'était le prince ou la princesse qui venait, en toute simplicité, voir un ami. Un jour, la voiture du Palais- Royal fut reconnue de chez le marchand de vin du coin ; un ouvreur de portières accourut, la casquette
à la main. Il y tomba un napoléon. — Merci, monseigneur ! — C'était bien payé.
La voix de l'auguste visiteur, pénétrante et ai- <ruë, sonnait comme un clairon. Dans cette chambre, qui reçut tant de confidences, on Tentendit un jour qui s'écriait : « L'empereur, il n'est pas même mauvais...» Les personnes d*à côté crurent devoir s'éloigner, par discrétion. Il savait très bien être entendu, et s'étonna qu'aucune d'elles ne répondît, quand Sainte-Beuve appela son secrétaire : < Il était là tout à l'heure », dit le prince. Il avait pour Sainte-Beuve une haute estime et lui témoignait une grande amitié. Il laissait déborder, dans ses conversations intimes et familières, le trop-plein d'une intelligence en conformité de vues avec celles de l'illustre écrivain. Il le tenait au courant de la politique intérieure et extérieure, et le renseignait exactement sur la valeur des hommes du dedans et du dehors. Il le prémunissait contre l'engouement funeste et vulgaire de notre nation. Ces conversations laissaient à Sainte-Beuve des pressentiments à la Démosthène sur une catastrophe prochaine.
Ses amis du dîner Magny, et ses propres hôtes à lui-même, quand il recevait, Edmond Scherer,Taine, Renan, Flaubert, Théophile Gautier, Charles Robin, Berthelot, l'assistaient souvent dans sa maladie. Chacun y apportait son tribut d'épicurisme intellectuel, qui consistait à l'entretenir de littérature, de philosophie ou de physiologie. Il était tenu ainsi au courant de tous les progrès.
Pour une fois qu'ail alla à Gompiègne, en 1863, il ne s'y ennuya pas. Sa réputation était telle qu^'un jour qu^il était allé visiter les monuments de la ville, et qu'on le cherchait portout pour Temmener à Pierrefonds, M. de Nieuwerkerke dit ; « Sainte- Beuve... il trouve qu'il n'y a pas assez de femmes au château; il est allé en chercher en ville...» — C'est Sainte-Beuve qui le racontait à son retour.
L^empereur lui avait fait ce compliment : « Monsieur Sainte-Beuve,] e vous lis toujours dans le Moniteur,,,» Il y avait plus de deux ans qu'il avait repris ses Lundis — les Nouveaux Limdis — au Constitutiormel. Mais Napoléon III tenait à être poli — et il l'avait été en parlant ainsi^ sans croire être banal.
L'impératrice faisait les honneurs de chez soi en aimable femme qui connaît son monde ; elle mit Sainte-Beuve sur le terrain de la poésie et lui parla de Victor Hugo avec un enthousiasme qui l'étonna bien un peu, mais qui ne lui parut pas affecté; il ne disait pas, du moins, y avoir surpris l'intention politique de donner le change à l'hostilité naturellement existante entre l'auteur des Châtiments et la cour de Napoléon III. A sa prière, il entreprit galamment de réciter une pièce de vers qu'il aimait ;
Madame, autour de vous tant de grâce étincelle...
et, comme la mémoire vint à lui manquer, il écrivit chez lui pour qu'on lui envoyât le volume des Feuilles d' automne, WvQm'^Mssdiii ainsi sa huitaine. En 1869, la velléité prit à Renan de se présen-
ter aux élections législatives, qui eurent une influence décisive sur les destinées du pays, — Tempire ne s'étant lancé dans l'aventure de la guerre que pour se refaire une virginité, comme dit Hugo. — L'auteur populaire de la Vie de Jésus ^ ami des princes, comme Sainte-Beuve, se portait candidat indépendant en Seine-et-Marne. D'une gare à l'autre, — celle de l'Est et celle du P.-L-M., qui le menaient toutes deux à sa circonscription très étendue, — M. Renan, traversant Paris, faisait un large crochet pour passer par la rue Montparnasse. Il racontait ses tournées électorales à Sainte-Beuve. «J'ai pour concurrent, disait-il, le candidat officiel, M. de Jaucourt, secrétaire de M. de Persigny, avec qui nous nous retrouvons à dîner : c'est un aimable homme ; on peut s'entendre avec lui ; mais nous avons contre nous un irréductible intraitable, M. de Jouvencel, qui s'attire beaucoup de succès auprès des masses par des questions déconcertantes ; il prétend, par exemple, que les vins fins, les grands vins, devraient être soumis à plus de droits d'entrée que les vins ordinaires... Je ne me suis jamais occupé de ces questions-là... »
Et, de fait, Renan, à table, se servait de n'importe quel vin : il ne distinguait pas ; il prenait la bouteille à côté de lui et se versait dans n'importe quel verre. Son goût exquis et son idéalisme élevé le mettaient au-dessus de ces subtilités de gourmet. Il ne s'était jamais occupé de l'impôt sur les vins, résolu aujourd'hui à Paris.
Avec la liberté de discussion dont on jouissait
dans la maison de Sainte-Beuve, je me permis d'intervenir : « C'est une question à étudier, monsieur Renan, lui dis-je : je vous en parle savamment en enfant du Midi, d'un pays de vignobles...
— Ce sont, en effet, des intérêts économiques qu'il faut connaître, reprit Sainte-Beuve, que le Sénat où il siégeait depuis quatre ans commençait à initier à ces travaux de législateurs ; vous devriez les étudier...
— Je les étudierai, répondit doucement Renan, avec plus de politesse que de conviction. »
L'entrée de Sainte-Beuve au Temps^ en 1869, lui attira un violent orage dans sa propre maison. La cousine de l'empereur se fâcha. Le prince Napoléon, mieux avisé, se contenta de lui dire : « Si j'avais su, je vous aurais prié de venir à l'Opinion nationale, » La vérité est que le sénateur de la gauche de l'empire, comme il s'était qualifié luimême dans son discours sur la liberté de l'enseignement, ne se sentait plus libre dans les journaux officiels ni officieux : M. Dalloz avait voulu lui faire supprimer, dans le Moniteur, une critique de goût bien innocente à l'adresse de Tévêque de Montpellier, qui avait traité à* étudiante s les jeunes filles qui suivaient les conférences de M. Paul Albert, nouvellement instituées par M. Duruy à la Sorbonne. Sainte-Beuve retira son article du Moniteur^ qui venait de cesser d'être officiel, et Tenvoya au Temps, où il ne comptait que des amis, Charles-Edmond, Scherer, Nefftzer, MM. Hébrard, Alfred Mézières... Il y resta et y termina sa carrière, la même année,
SAINTE-BEUVC INTIME
par une brillante campagne sur Talleyrand cl ie général Jomini, qu'il n'aurait pas pu faire ailleurs avec la môme liberté d'allures. Il mourut le 13 octobre 18G9.
Il n'était pas, à proprement parler, Thommc d'un parti, et son absence de doctrinarisme lui avait créé des ennemis de tous bords, même au sein de Tempire. Dans un dîner de journalistes, offert à riiôtel du Rhin, qui avoisine la Colonne, par la petite-fille de Lucien, M"'^ Rattazzi, qui venait de contracter alliance avec l'Italie, M. Paul de Cassagnac, au nom de Sainte-Beuve prononcé près de lui, s'écriait avec toute la passion qu'il pouvait y mettre : « C'est un sceptique. » L'opposition libérale des salons, qui tenait aux anciennes doctrines, l'accusait d'être matérialiste... et même réaliste. Il n'était pas dévot, c'est-à-dire rattaché à un dogme quelconque qui servît de ralliement à la mode et à l'opinion. Il avait rompu avec les anciens partis et croyait servir l'ordre nouveau, auquel il avait adhéré, par une philosophie sans parti pris étroit, émancipée de tout lien conventionnel et factice avec le passé. Il la voulait originale et nouvelle, conforme et appropriée au temps non seulement nouveau mais futur, et aux besoins intellectuels d'un peuple qui ne paraissait pas, dès lors, devoir faire jamais retour à l'ancien régime. Il brisait luimême les vieux moules et en dégageait sa propre littérature.
La cuisine politique ne s'est jamais accommodée, en aucun temps, d'un programme idéaliste. Celle
de Tempire y resta indifférente. Ce singulier bonapartiste, qui votait pour Gavaignac en 1848 et pour Jules Ferry en 1869, avait cru à une rénovation sociale par le coup d^Etat.
Il était trop sincère pour ne pas confesser, par la suite, qu'il s'était fait illusion. Il resta de la gauche de l'empire, compatible encore avec l'opinion libérale.
Le prince Napoléon me dit, après sa mort, en me frappant familièrement au défaut de l'épaule (ce qui était, de sa part, un geste d'abandon et de confiance) ; « C'était un honnête homme » ; et c'est ce qu'on aurait pu faire entendre de plus simple et de plus vrai sur la tombe du grand critique, s'il n'avait interdit tout discours à ses funérailles.
LA
« En avançant dans la vie, bien souvent, lorsqu'on paraît bonhomme, on est faux, et lorsqu'on paraît caustique, on est bon. »-
(Les Cahiers de Sainte-Beuve.)