Discours sur les Bibliothèques populaires, 25 juin
utopiste et socialiste. Il débute par un regret sympathique à la mémoire d'Enfantin.
L'absence absolue de charlatanisme domine en lui et dans tous ses actes. Il ne faisait rien pour la galerie : quand la popularité lui vint, à la suite du discours du Sénat où il proclama le grand diocèse de la libre pensée, elle fut la conséquence des incidents qui la provoquèrent, et sur lesquels je ne reviendrai pas. Ils font partie aujourd'hui de toutes les biographies, — et en particulier de celles que j'ai écrites et qui ont servi de répertoire commun.
Je ne pourrai donc que me répéter et ressasser en prolongeant plus longtemps ce mémorial de récapitulation, où la méthode critique n'est guère observée. Il y est plus tenu compte des faits que des dates, mais ils sont tous renfermés dans ce cycle de huit ans, où je fus témoin et comparse de tout ce que je viens de remémorer. On y trouvera peut-être des légèretés et des erreurs, mais pas une tare. La vie privée et publique de Sainte-Beuve reste intacte de toute souillure \
1. « J'ai mes faiblesses... ce sont celles qui donnèrent au roi Saloraon le dégoût de tout et la satiété de la vie, j'ai pu regretter de sentir quelquefois que j'y éteignais ma flamme, mais jamais je n'y ai perverti mon cœur. » [Note confidentielle à Jean Reynaud, Souvenirs et Indiscrétions^ p. 206.)
Il tenait essentiellement à sa probité et à son indépendance littéraires ; « Ma critique ne vaut que par là», disait-il, quand ou lui demandait quelque complaisance, qui pouvait compromettre son autorité.
J'ai raconté, tout à la fin du XIIP et dernier volume des Nouveaux Lundis^ la scène amusante qui s'était passée dans les bureaux du Constitutionnel^ au sujet de l'Histoire de César, qui venait de paraître, et j'ai publié, à la suite de son refus d'écrire Tarticle, que lui demandait Paulin Limayrac, le début qu'il m'en dicta en rentrant chez lui, tout contraire aux théories historiques et providentielles de l'auteur de ce livre.
II s'accordait encore vingt-cinq ans de vie littéraire, après sa mort : il se sera créé alors, disait-il, une littérature nouvelle, qui changera les conditions de la critique.
M""' Sand, qui l'aimait beaucoup, eut la prescience de ces modifications profondes, quand elle écrivait à Flaubert, après la mort de Sainte- Beuve : « Ce sera le dernier critique... » Elle prévoyait la révolution radicale qui allait s'opérer dans la presse, et les besoins nouveaux d'informations, qui ne permettraient plus d'accorder tant de place à la littérature proprement dite. Déjà, du vivant de Sainte-Beuve, M. Paul
Dalloz, directeur du Moniteur, où le critique, après l'expiration de son traité avec le Constitutionnel, était retourné, avant de passer au Temps, en 18G9, m'avait dit, un jour que je rapportais des épreuves : « Dites à Sainte-Beuve qu'au lieu de faire de si longs articles, il fasse des comptes rendus de livres purement et simplement... » C'est à quoi il réduisait la critique littéraire, telle que Sainte-Beuve en avait créé le genre et étendu le domaine. Décidément, il fit bien d'aller au Temps, où la tradition littéraire se maintient et se perpétue.
Ce fut sa dernière année, et il ne pouvait mieux mourir, comme il Ta dit lui-même, « aux mains de ceux qui ont voix délibérative au chapitre de l'avenir . » Sa mémoire a déjà dépassé le quart de siècle qu'il s'était assigné, et son nom est allé engrandissant.il restera le Plutarque français du xix* siècle, avec Tesprit d'examen en sus, qui lui était propre, et dont il a fait une si merveilleuse adaptation aux Lettres.
Taine Ta rangé parmi les « cinq ou six serviteurs les plus utiles de l'esprit humain ». — C'est une opinion qu'on peut adopter.
Rien ne le détournait des Lettres, et l'emploi du temps était toujours occupé à leur défense. Nous ne connaissions pas le repos heb-
domadaire, et, quand il le fallait, tout un dimanche se passait à rendre l'un de ces services que signale Taine. C'est ainsi qu'il me dicta tout un après-midi des lettres pour les membres du Conseil supérieur de Tlnstruction publique qui devait juger le lendemain un savant homme, un exégète de première main, Bergmann, doyen de la Faculté des Lettres de Strasbourg, qui avait eu le tort de commenter et d'annoter un livre posthume de Proudhon sur les Evangiles. La condamnation de ce livre devant les tribunaux entraîna la dénonciation du membre de l'Université, Bergmann, que sa vieille amitié avec Proudhon et sa profonde science des textes désignaient tout naturellement pour prêter son concours d'érudit à une publication de cet ordre. Bergmann, membre du Consistoire protestant de Strasbourg, accoutumé à traiter des questions d'exégèse, avait trouvé tout naturel qu'on s'adressât à lui et s'y était mis, de tout cœur, avec une véritable candeur de savant, sans se douter de l'esprit d'aveuglement qui régnait, en 1866, dans les bureaux de la rue de Grenelle. Il fut mandé devant le Conseil supérieur de l'Instruction publique, sous la menace de révocation, arriva la veille de la comparution, un dimanche matin.
LA SALLE A MANGER DE SAINTE-BEUVE 2l5
et courut droit chez Sainte-Beuve, à qui il avait fourni quantité de lettres de Proudhon, qui sont entrées dans le livre inachevé du critique biographe. Il était de ceux qu'on reconnaît tout de suite à leur physionomie honnête et ouverte. « « Monsieur Bergmann ?... lui dis-je, en lui ouvrant la porte. — Vous me connaissez ? me dit-il. — Non, je vous reconnais », et je l'introduisis dans le cabinet du maître.
Sainte-Beuve me dicta lettre sur lettre pour le Conseil supérieur ; — une entre autres pour M. Ravaisson, que j'ai recueillie dans sa Cor* respondance % où il est dit :
« ...Ce loyal et profond savant n'a corrigé l«s épreuves que sur le point spécial philologique... 11 a été imprudent, pas autre chose ; il a été naïf. Un conseil disciplinaire paternel est fait précisément pour apprécier ces choses. On croira êlre utile à l'Université en scindant l'injustice. Je ne sais comment cet honnête homme prendra cette part publique de dégradation, mais je sais bien que Strasbourg et l'Alsace tressailleront 1...
Oh 1 que je voudrais être ministre pour cinq minutes !
Pour moi, si Bergmann était complètement frappé,