‹ La salle à manger de Sainte-BeuveChapitre 4 sur 44 · CHAMPFLEURY — LE DOCTEUR VEYNE MON ENTRÉE CHEZ SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

CHAMPFLEURY — LE DOCTEUR VEYNE MON ENTRÉE CHEZ SAINTE-BEUVE

Le titre de ce volume m'a été suggéré par celui d'un joli petit livre qui parut en 1868, et qui plut à Sainte-Beuve, à en juger par la lettre flatteuse qu'il adressa à l'auteur et qu'on peut lire dans sa Correspondance, à sa date, la Salle à manger du docteur Véron, par M. Joseph d'Orçay ^

Ce'/iacZem'avaitparud'abord plus romantique, en souvenir de celui que Sainte-Beuve a immortalisé dans son Joseph Delorme, et j'en aurais fait choix volontiers, — Cénacle ne voulant pas dire, somme toute, autre chose que salle à manger,— si mon ami Léon Séché ne m'avait devancé ici même, au Mercure de France, diwec son pro-

1. Un vol. in- 18, chez Alphonse Lemerre, éditeur, passage Choiseul.

pre Cénacle *. La piété fervente de ces beaux vers de Sainte-Beuve m'a tenté néanmoins, et je n'ai pu m'en séparer sans leur emprunter Tavant-dernière strophe, sous l'invocation de laquelle je me placerai moi-même :

Le dernier, le plus humble en ces banquets sublimes...

S'il survit, seul assis parmi ces places vides, Lisant des jeunes gens les questions avides

Dans leurs yeux ingénus, Et des siens essuyant une larme qui nage, Il dira tout ému des pensers du jeune âge :

« Je les ai bien connus;

Ils étaient grands et bons... »

Je le dirai surtout de Sainte-Beuve, et je le redirai de quelques autres, à mesure que leurs noms me reviendront. Il faut aller chercher mes souvenirs au fond de moi-même, et j'en ai déjà beaucoup éparpillé, sans compter la fraîcheur des impressions qui ne se retrouve plus, à trente-neuf ans de distance, après la septantaine. L'arbre a passé fleur, et les fruits sont secs.

1. Le Cénacle de la Muse française, Librairie du Mercure de France, 1909.

Il est temps que j'entre en scène... ou en cène, puisque, aussi bien, Cénacle il y a.

Il n'est peut-être pas sans intérêt que je répète ici, aussi brièvement quepossible (puisqu'il ne s'agit que de me présenter au lecteur et de me faire connaître), comment je devins le dernier secrétaire de Sainte-Beuve.

Le dernier secrétaire de Sainte-Beuve était un repris de justice, je le dis sans honte :

Le crime fait la honte, et non pas l'échafaud.

J'étais un suspect de 1858. A la suite de l'attentat d'Orsini, j'avais été arrêté dans ma ville natale (Montpellier), et fait quatre mois de prison, dont trois de condamnation en police correctionnelle. C'est au sortir de cette aventure de jeunesse que je partis pour Paris^, un soir, sans crier gare... ni prévenir le préfet de THérault, M. Gavini, qui m'avait fait subir mon premier interrogatoire, au lendemain de mon arrestation.

J'avais vingt-deux ans ; Ghampfleury, sur le chemin de qui je me trouvai, me recueillit, me mêla à sa vie, m'initia à l'art et à la littérature. Baudelaire et Wagner m'étaient devenus familiers en quelques mois ; je rencontrai le poète des Fleurs du mal chez Ghampfleury ; — je vis

une fois en face le grand compositeur allemand chez lui, et je lui parlai, ce qui mérite bien aujourd'hui d'être noté, à la date ancienne dont il s*agit.Je fis campagne, en 1861, à côté deChampfleury, aux représentations tumultueuses de Tannhœuser, à l'Opéra de la rue Le Peletier : nous acclamions la musique de l'avenir; j'étale mes chevrons qui font de moi un wagnérien de la veille, et je n'en ai pas démordu.

Un après-midi de dimanche, fin août ou septembre 1861, nous allions, Ghampfleury et moi, faire notre tournée hebdomadaire à l'hôtel des commissaires-priseurs, — bien que ce ne fût pas encore la saison, mais nous y montions par habitude, et pour n'en rien perdre, — quand le docteur Veyne entra. La belle physionomie du docteur Veyne est restée dans l'esprit de tous ceux qui l'ont connu. Il faisait essentiellement partie du Cénacle de Sainte-Beuve, qui le consultait en tout, pour toutes les affaires de sa maison. C'était son ministre de Tintérieur. Il était à la fois le médecin, l'ami, le conseiller, le pourvoyeur de femmes de charge et de secrétaires. Sainte-Beuve avait la plus grande confiance dans son coup d'œil hippocratique. Sa belle prestance, sa tenue répondaient bien à celles que Rabelais exige du médecin auprès du

malade. Ni sombre, ni renfrogné, ni repoussant en quoi que ce soit. Le docteur Veyne était plutôt optimiste et souriait toujours. Son approche, sa présence ramenaient la joie et chassaient les préoccupations mélancoliques ou soucieuses. Il n'y avait pas de bonne petite fête sans lui chez Sainte-Beuve. Il rayonnait parmi les autres convives. « M. Veyne éclaire la table», disait un soir une petite bonne qui servait. L'accent provençal s'alliait en lui à la finesse italienne. Il était de Gigondas, où Pontmartin a placé ses malencontreux Jeudis de Madame Char tonneau. Le critique grincheux a calomnié l'esprit provençal. Le docteur Veyne tenait peut-être aussi du Gomtat-Venaissin sa belle tête à la Bonaparte, qui faisait illusion, au point qu'un vieux soldat de Gorrèze s'y méprit. Ayant surpris dans la malle de sa fille, de retour au pays, le portrait du futur docteur, encore étudiant et interne des hôpitaux, le père courroucé demanda des explications. « Gomment l tu ne reconnais pas ton dieu?... » répondit celle qui fut plus tard M""' Veyne. De longs cheveux plats, devenus blancs de bonne heure, qui retombaient sur le visage, et que la main du docteur repoussait sans cesse, encadraient cette belle tête et complétaient la ressemblance avec un

premier Consul, qui aurait eu le temps de blanchir. Mais le docteur Veyne n'était bonapartiste à aucun degré, ni pour l'ancien ni pour Tautre. Républicain irréductible, il refusa constamment les emplois compatibles avec sa profession, que Sainte-Beuve cherchait à lui procurer, tels que celui de médecin de l'Ecole normale supérieure. Très lié en même temps avec Raspail et M'^'Desbordes-Valmore, il ne démentit aucune de ses amitiés, et se mettait en quatre pour toutes. Sainle-Beuve a fait une place en vedette à son nom, et rendu un témoignage public à son désintéressement et à son humanité, dans ses articles du Temps de 1869 sur Madame Valmore^, Ghampfleury lui a dédié Les Amoureux de Sainte-Périne. Ils avaient également beaucoup d'amitié l'un pour l'autre, et c'est chez Ghampfleury que je m'étais trouvé quelquefois à dîner à côté du docteur Veyne. On y mangeait dans la faïence de la Révolution^ dont les doux et gais reflets tapissaient toute la salle à manger jusqu'au plafond; mais je ne me doutais pas que j'étais l'objet de la visite du docteur Veyne, au moment où nous allions sortir un après-midi de dimanche d'été ou déjà d'automne de 1861. Il

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