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Le mercredi, il dînait chez la princesse Mathilde

midi? Je le voudrais. Je serai chez moi et vous espérerai.

Je vous envoie l'expression de mes hommages et de mes sentiments respectueux et dévoués,

Sainte-Beuve.

Pour occuper le reste de ma soirée, il me vient le désir de voir la maison de Sainte-Beuve : il me semblait que sa vue seule pouvait me donner une idée de celui qui l'habiiait et que le lendemain, en y allant, je me croirais moins étrangère.

Je me renseignai à l'hôtel, j'écrivis sur mon calepin le nom des rues qu'il me fallait suivre^, persuadé qu'avec cette précaution je me rendrais facilement à mon but ; mais, au contraire de mes prévisions, je me trompe souvent, et suis obligée de m'adresser aux sergents de ville que je rencontre pour retrouver mon chemin. Ainsi je fais beaucoup de pas inutiles ; mais je ne suis pas fatiguée, pas davantage ennuyée ; mon imagination, séduite par ces difficultés que je veux vaincre, me transporte... Enfin me voici arrivée !... Je suis donc dans la rue Montparnasse et à ma gauche bientôt, je lis : n" 11. Je me donne autant que possible un air indifférent ; et, tout en marchant lentement, je fais l'inven-

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taire de la façade : au rez-de-chaussée, une petite porte, trois fenêtres ; au premier, quatre fenêtres ; au-dessus, c'est la même chose ; la maison n'a que deux étages, et elle est tout entière habitée par Sainte-Beuve. Je l'ai su depuis. Juste au moment où je regardais de préférence l'une des fenêtres du premier, le rideau derrière le vitrage se souleva légèrement. Était-ce Sainte-Beuve ? Non, les fenêtres que je comptais étaient celles du gynécée ; — il y logeait le personnel indispensable à sa maisonnée, comme il disait, sa femme de charge et sa cuisinière. — Il s'était réservé pour lui le côté jardin ; et c'était probablement l'une des personnes attachées à son service qui avait levé le rideau, pendant que je considérais la fenêtre. Ma curiosité était payée de retour.

Le lendemain, il n'était pas plus de onze heures et demie, quand une voiture de remise me déposa à la porte de Sainte-Beuve. C'était un peu trop tôt, mais qu'y faire ? Je sonnai, et la porte d'un monde qui m'était inconnu s'ouvrit pour moi. Je fus introduite dans une pièce de moyenne grandeur, qui me fit l'effet d'être une salle à manger. Trois personnes s'y trouvaient debout, qui avaient l'air de m'attendre. La consigne était donnée, car un jeune homme à

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moustaches blondes, M. Troubat, secrétaire de Sainte-Beuve, s'approcha de moi et me pria de le suivre ; nous montâmes par un escalier assez étroit, et, à chaque marche, je sentais une émotion intense s'emparer de moi ; mes jambes tremblaient et mon tempérament sanguin s'en mêlant était en train de me jouer le plus mauvais tour ! Il avait posé sa palette de pourpre sur mes joues et, sans pitié, l'appuyait de plus en plus.

Sur le palier, qui n'était pas très haut, au bout d'un petit couloir, M. Troubat frappa légèrement et ouvrit la porte. Alors je vis Sainte- Beuve ; il était assis à sa table de travail. A mon approche, il se leva vivement, me regarda et spontanément m'ouvrit ses bras !... Ainsi je ne m'était pas trompée. Sainte-Beuve aurait pour moi les sentiments d'un père... A soixante ans, il avait l'auréole des vieillards ; de petits cheveux roux, à reflets dorés, teintés de blanc, encadraient légèrement sa calvitie, qui lui faisait un très beau front. « Il sera aussi, pensai-je, un ami, l'ami sûr que je désirais, qui déversera un peu sur moi de son esprit et de son cœur !... » Ce fut donc sans hésitation que j'allai à lui et avec bonheur que je reçus sur mon front un paternel baiser.

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— Mettez-vous ici, me dit-il d'un ton affecueux, m'otFrant un fauteuil placé près de la heminée, du même côté que lui à sa table de ravail, c'est la place que j'offre à la princesse ilathilde, quand elle vient me voir.

Et sur un ton dubitatif

— Pauvre enfant, vous êtes venue de bien oin, et cela uniquement pour moi ?...

Je lui en donnai l'assurance.

— Paris, dis-je, en balbutiant un peu,nem'inéresse nullement, et dans Paris, personne ne n'attire que Sainte-Beuve I...

— C'est très aimable et vous m'en voyez ravi ; seulement vous êtes venue un quart d'heure trop tôt, car je pensais, pour vous recevoir, mettre ma belle robe de chambre, et vous ne m'en avez pas donné le temps...

Sainte-Beuve avait sa coquetterie.

— Ce n'est pas ma faute, répondis-je en hésitant, si je suis arrivée un peu tôt ; c'est celle du cocher, qui ne m'a pas amenée aussi lentement que je le lui avais recommandé...

Puis un silence, un grand silence... J'étais si heureuse^ si émue 1 Ce rêve de ma première enfance, ce désir plus accentué de ma jeunesse était donc satisfait !... Ce vide toujours béant autour de moi, par l'absence totale de toute

personne vraiment supérieure, il était donc comblé... D'un seul élan, j'étais montée du fond des ténèbres au faîte des lumières de l'esprit!... Je pensais à ce bonheur qui m'était donné, et, pendant que Sainte-Beuve me parlait des fatigues de mon voyage, du pays que j'habitais, si j'y avais des relations agréables, etc., je lui répondais en quelques mots, j'étais distraite, trop loin de ce pays de S..., mes yeux erraient dans la pièce, se reposant avec un plaisir d'enfant sur les quelques meubles qui la remplissaient, depuis le canapé vert placé près de la fenêtre, donnant sur un jardin ; ils suivaient la grande table chargée de livres et s'arrêtaient sur la cheminée où deux petites photographies, comme on en posait alors sur les cheminées (l'une, m'a-t-on dit depuis, de la princesse Malhilde), se faisaient pendant, chacune dans son cadre de cuivre doré.

Sainte-Beuve me parlait toujours, et certai nement comprenait un peu de mes ravissements Cependant il était embarrassé, il aurait voulu m'entendre à mon tour, et me pressait pour cela.

Combien il y a d'années I... et ce seratoujour devant mes yeux !... Nous étions debout ; san doute, je m'étais levée pour le départ; M. Trou

bat et Sainte-Beuve étaient en face de moi, et Sainte-Beuve, pour me sortir de mon silence, me frappait légèrement sur l'épaule, me répétant : « Parlez, parlez sans crainte, pour que je vous entende penser. » Puis, il interpellait sou secrétaire, pour qu'il vînt mettre un peu d'entrain à un entretien si difficile ; mais M. Troubat aussi était muet.

Le fait est que c'était à moi à parler, ne fûtce que pour me faire connaître ; mais j'étais trop timide ; les pensées que je voulais exprimer affluaient... les paroles ne venaient pas !... Combien je maudissais en cet instant la sotte éducation qui faisait de ma vie un éternel silence l Sainte-Beuve était pourtant un confesseur des esprits, qui mettait tout d'abord à l'aise son monde.

Ne voulant pas abuser de sa bonté, je pris congé de lui en disant que j'étais heureuse de l'avoir vu ; que je ne voulais pas lui faire perdre davantage un temps précieux ; que du reste je me sentais fatiguée, et que j'allais retourner à mon hôtel, espérant le voir un peu avant mon départ, dans un moment où je serais sûre de ne pas le déranger du tout.

— Eh bien, oui, me dit-il, allez vous reposer; noiis pourrons causer demain plus longuement ;

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voulez-vous accepter à dîner chez moi avec les personnes de ma maison ?...

— Oh!non,m'écriai-je avec une sorte d'effroi.

— Quoi 1 cela vous ennuie ?

Et avec la voix que l'on prend pour parlera un enfant que Ton gâte :

— Préférez-vous dîner seule avec moi?... Dans ce cas nous dînerons au restaurant... Voulezvous ?

— Oh I oui, j'accepte avec plaisir...

— Alors, c*est entendu, demain à six heures et demie, j'irai vous chercher à votre hôtel ; d'ici là j'enverrai prendre de vos nouvelles...

Il me reconduisit jusqu'à ma voiture, me recommanda au cocher, et, me faisant un geste de la main ; — Au revoir, n'oubliez pas... demain, six heures et demie I

Que m'importent Paris, ses rues, ses monuments !... Ma voiture, en courant, me fait longer tout cela ; mes yeux s'y portent, mais ne s'y arrêtent pas ! Ma pensée est en dedans... Je revis ce dernier quart d'heure. Combien je me suis montrée sotte ! Mais ce n'était pas ma faute et Sainte-Beuve, qui est bon, l'a compris ; il me pardonnera l'ennui que mon mutisme lui a causé et, par cet ennui même dont il se souviendra, j'aurai une place dans sa pensée.

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Combien aussi a-t-il dû être étonné, quand, répondant à son invitation de dîner chez lui avec les personnes de sa maison, je me suis écriée : « Oli ! non ! non I ... »

Un tel refus ne saurait s'expliquer par un excès de timidité ; la coquetterie seule m'empêcha d'accepter. On va me comprendre.

J'ai dit que, malgré mes airs de grande jeunesse, deux fois déjà j'avais été mère. A la suite de mes dernières couches, il m'était survenu un engorgement glandulaire, dont je souffrais beaucoup moralement. Je ne pouvais me consoler de voir en moi cette espèce de difformité, assez petite en apparence, mais qui était quand même une note triste qui m'accompagnait partout. Personne cependant ne s'en était aperçu; j'avais une abondante chevelure ; je la disposais de manière à la répandre sur mon cou, et, quand je me coiffais plus simplement, je posais sur ma tête un petit fichu, qui suffisait pour la dérober aux regards; — alors je n'y pensais plus. — Mais à Paris I... dans un dîner avec des Parisiennes, si au courant de la mode, pouvais-je me mettre à ma guise?...

Le seul moyen aurait été de laisser voir et de m'expliquer franchement et gaiement... mais il aurait fallu, pour cela, avoir un peu plus l'habi-

tude du monde... de Paris. Ma nature sauvage s'effraya des efforts à faire pour être aimable avec plusieurs inconnues, et ce fut avec joie que j'acceptai l'offre de Sainte-Beuve de dîner seule avec lui. J'étais sûre de sa bonté, je le croyais indifférent pour tous les petits détails de la toilette féminine, et je pensais que, dans une conversation sérieuse, ils passeraient inaperçus.

Je rentrai, dans ces pensées, à l'hôtel, un peu fatiguée, et je m'étendis sur le canapé. Je commençais à sommeiller quand un léger coup, frappé à la porte, me fit lever en sursaut... Tout en arrangeant mes cheveux un peu en désordre, j'allai ouvrir. C'était un garçon de l'hôtel qui conduisait un enfant de neuf ans à peine, d'une jolie figure et tout habillé de bleu; il portait avec ses deux mains un énorme bouquet de boutons de roses ; il me le tendit en même temps qu'un petit billet, qu'il sortit de la poche de son veston.

J'embrassai l'enfant, je lui mis dans la main une pièce d'argent et je rentrai dans ma chambre, heureuse et charmée.

Le billet était ainsi conçu :

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Ce jeudi soir.

Chère madame et amie,

J'ai été très heureux de vous voir ce matin; je ne vous Pai pas assez marqué, car nous autres hommes nous avons aussi nos timidités. Je me fais une fête de causer demain librement avec vous et de vous entendre me raconter votre vie. Je ne manquerai pas d'être chez vous avant six heures et demie.

Je vous prie d'agréer mes hommages respectueux et dévoués,

Sainte-Beuve.

Le lendemain, à six heures et demie précises, Sainte-Beuve entrait dans ma chambre. Il était en pantalon gris, redingote noire, cravate de satin noir avec nœud tout fait, chapeau haute forme à la main, une canne, et non le légendaire parapluie qu'on lui prête. Bien que j^attache peu d'attention aux formes extérieures, il me sembla cependant que Sainte-Beuve me plaisait davantage dans son cabinet de travail qu'en tenue de ville ; mais je ne m'arrêtai pas à cela, étant heureuse de voir qu'à travers sa physionomie sérieuse, il y avait toujours cette bonne sympathie qu'il m'avait témoignée la veille.

Étant prête pour sortir, je me dirigeai vers la porte. Sainte-Beuve jeta sur toute ma personne un long regard et parut satisfait. J'avais les mêmes

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ajustements que la veille, car, absolument indifférente pour la toilette, je n'avais apporté que celle-là, et ma tenue de voyage. C'était, suivant la mode du jour, une robe de linon, légèrement foncée, une grande polonaise noire en soie mate, et une capote de dentelle noire, toute couverte de violettes de Parme. A la porte de l'hôtel, nous prîmes le fiacre qui nous attendait.

Je ne sentais plus en moi cette grande timidité qui m'avait complètement paralysée la veille ; je n'avais à compter avec aucune personne étrangère; j'étais seule avec Sainte-Beuve, avec cet esprit que je connaissais et avec lequel je m'entretenais depuis si longtemps dans le secret de mes pensées! Sa vue ne faisait qu'ajouter à mon assurance, car j'étais sûre de sa grande indulgence. Les bévues de mon langage, non encore formé, mes hésitations à la recherche des mots qui devaient traduire mes idées, tout cela me serait pardonné par l'illustre académicien!... Bien mieux, il m'aiderait, comme il l'avait déjà fait, à achever de traduire mes pensées, lorsque je ne pourrais que les ébaucher. Ce qu'il voulait surtout, c'était que je me lançasse, que je me fisse connaître et, pour m'encourager, ne m'avait-il pas dit la veille, tandis que ses deux mains écartaient mes cheveux et découvraient

mes tempes : « Il y a de Tesprit, je le vois, sous ces veines bleues, il ne s'agit que de le débarrasser de ses langes !...» Et cette éducation à faire ne lui déplaisait pas.

Cependant ce fut encore lui qui fit les frais de la conversation pendant notre trajet ; il s'en acquittait, m'entretenant de choses indifférentes; une dame laissait traîner sur la roue d'un riche coupé une élégante toilette :

— Voyez, me disait-il; cette robe sera perdue... quel désordre !...

Plus loin, me touchant le bras :

— Regardez à droite cette maison avec porte cochère: c'est là qu'habite la comtesse de P..., c'est une femme très instruite, aucune langue ne lui résiste; en ce moment, elle apprend l'hébreu... Paul Lacroix la voit souvent...

Puis il se mettait à fredonner une romance anglaise, qu'il avait retenue, en l'entendant souvent chanter par sa mère.

Mais nous sommes arrivés ; la voiture s'arrête. Sainte-Beuve me donne la mair pour descendre, puis il continue de l'appuyer légèrement sur mon bras et me guide dans l'escalier. Au deuxième étage, un garçon de grande taille, vêtu de noir, nous ouvre à deux battants la porte d'une salle à manger, recevant le jour par deux

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fenêtres, auxquelles sont de petits balcons-appuis. Sainte-Beuve me mène à l'une d'elles :

— Venez, dit-il, il faut d'abord que vous connaissiez l'endroit où vous êtes ; ici, à droite, c'est le Théâtre-Français; d'ici l'on voit les loges des actrices : on voit même quand ces dames s'ha- ;^ ^^^uvt^^v billent. En face, demeure le prince Napoléon; il ^'^^^'^^ vient souvent chez moi ; là, sous vos yeux, audessous de nous, ce sont les jardins du Palais- Royal ; tout à l'heure, nous entendrons la musique de la Garde... Maintenant, mettons-nous à

table, le potage est servi...

Je m'arrêtai devant la glace ; j'ôtai ma polonaise ; mais, au moment de soulever ma capote, je songeai tout à coup à celte affreuse chose, que j'avais oubliée complètement ; il me fallait mettre une pointe de dentelle sur ma tête, et ce que je croyais facile et indifférent à Sainte-Beuve ne rétait pas. Debout derrière moi, il ne perdait pas un de mes mouvements. Quand il me vit tirer de mon corsage cette légère dentelle et la poser sur ma tête, il s'écria :

— Ah î que faites-vous ? Vous allez me cacher ces beaux cheveux ?

— Oh ! je vous en prie, dis-je d'un ton suppliant, laissez-moi mettre ce léger fichu... Je sais que ce n'est pas de mode à mon âge; mais j'en

ai rhabitude, et, à S..., personne ne s'en aperçoit...

— A S..., ce sont des barbares; à Paris, nous voulons que ce qui est joli reste joli...

Et d'un ton interrogatif :

— Vous n'avez pas froid?...

J'aurais pu saisir ce motif; nous n'étions encore qu'au mois de mai ; mais je ne sais pas mentir :

— Non, dis-je, je n'ai pas froid ; c'est une autre cause qui m'oblige à couvrir ma tête...

— Une autre cause?... laquelle?...

Alors je lui racontai ce qui m'était survenu après la naissance de mon second enfant. II s'approcha de moi pour voir de près ce grand mal qui semblait me désespérer, car mes yeux humides paraissaient près de laisser échapper des larmes ; il mit son doigt sur cette maudite glande qui, semblable à une amande, dont elle avait la grosseur et la forme, se montrait près de mon oreille gauche :

— Oh! que vous êtes enfant 1 quoi ! cette misère vous désole à ce point!...

— Oui, elle me désole, et ce dont je rougis le plus, c'est d'en être désolée!.,.

— Mais ce n'est rien; un savant docteur vous en débarrassera bien vite ; voulez-vous ? restez

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demain Je ferai venir mon médecin (le docteur Veyne)chezmoi,afinqu*ilvoiecequ'ily aàfaire.,.

— Oh ! m'écriai-je, c'est inutile, j'ai consulté les trois médecins de S... et tous ceux des environs; tous s'accordent et disent que, pour faire disparaître cet engorgement, il faut du temps et, pour activer un peu le temps, les eaux de Salins.

— Eh bien ! promettez-moi d'aller à Salins et d'y faire une saison, deux, s'il le faut.

Et, d'un ton dans lequel l'afTection avait éloigné toute crainte d'indiscrétion ;

— Rien ne vous en empêche ?

— Oh I non, dis-je vivement, rien ne m'en empêche, et j'irai certainement à Salins à la fin d'août.

Là-dessus nous entamâmes le potage, et, pendant quelques instants, ce fut un silence relatif, que Sainte-Beuve rompit le premier :

— Et vous pensiez, me dit-il, que ce léger bobo allait vous nuire à mes yeux!... Gomme vous vous trompiez I... Il me semble qu'au contraire je vous en aime davantage ; car je vous aime, je vous aime beaucoup.

Et comme il s'animait en me disant cela, moi vivement :

— Vous m'aimez beaucoup?... Mais comment m'aimez-vous?

Alors lui, avec hésitation :

— Comme... comme... comme on aime une femme.

— Oh 1 m'écriai-je ; ce n'est pas cela que je veux... Oh! mais pas du toutl... Votre âge me promettait Taffection paternelle que vous m'avez témoignée jusqu'à présent; et vous vous trompez, ô Sainte-Beuve 1... C'est bien là Faffection que vous éprouvez pour moi, et non pas une autre?...

J'attendais une réplique ; mais Sainte-Beuve, la tète dans ses mains, gardait le silence. Alors je me lève, je vais à lui, je lui prends affectueusement la main, je Técarte sur la mienne, qu elle dépasse de tous côtés, et je la porte pieusement à mes lèvr es, lui disant :

— O vous que je cherche, depuis mes premiers pas dans la vie, que j'ai enfin trouvé et placé si haut dans mon admiration que nul homme ne peut vous atteindre, restez grand, au moins pour moi; car, de tout ce qui est vous, je n'aime que votre génie... et cette main qui a écrit de si belles pensées, pour lesquelles je suis venue!... Faites comme moi, je vous en prie, faites abstraction complète de mon corps de

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femme; et si vousne voulez pas m'aimer comme un père, aimez-moi comme un ami, comme Sénèque aimait LuciliusI...

A ces mots, Sainte-Beuve lève vivement la tète et me dit:

— Je ne suis pas Sénèque, et les idées qui vous ont plu ne m'arrivent dans mes écrits qu'à la suite d'un sujet qui les a fait naître. Ce sont des accidents qui se produisent de loin en loin ; mais, dans le courant de la vie, je ne suis qu'un homme, un homme très terre à terre, qui ne voit au monde qu'une chose aimable et désirable :1a femme!... J'aime la femme et ne puis m'en passer... J'en ai chez moi, elles forment ma maisonnée...

— Ah! oui, m'écriai-je, je les ai vues à mon entrée dans votre maison, et mon idéal en a été blessé *... Voulez-vous que je me fasse mieux comprendre par une comparaison?...

Sainte-Beuve ne répondit pas : sa physionomie s'était assombrie dès mes premiers mots. Je poursuivais quand même :

1. Il fallait pourtant bien que Sainte-Beuve fût servi, et il aimait mieux l'être par des femmes que par des hommes; c'est ce qu'il voulait dire. Personne autre que sa femme de charge et sa cuisinière ne couchait à domicile.

— Je suis venue à Paris avec deux personnes, qui font partie de nos connaissances intimes. Ce matin, je suis allée avec elles voir les monuments. Nous nous sommes arrêtés longtemps devant la colonne Vendôme, admirant au faîte le grand homme, qui mérite si bien d'habiter les nues... Que penseriez-vous, ô Sainte-Beuve, si, au milieu de ces trophées de gloire, Tar liste eût gravé en beaux reliefs...

Là je m'arrêtai : ayant regardé Sainte-Beuve, je compris qu'il ne m'entendait pas. Celte colère qui, dès mes premiers mots, avait envahi ses traits, s'était accentuée de plus en plus et arrivait à un état si intense que ses lèvres s'agitaient comme s'il avait voulu dire quelque chose qu'il ne pouvait pas.

Qu'avais-je fait? Dans ma cruauté déjeune femme, j'avais été impitoyable; moi si ignorante de la vie, et qui ne connaissais rien des agents secrets qui guident Thumanité 1... J'avais sans doute élargi une plaie que d'autres avaient faite avant moi!...

— Oh I m'écriai-je, Sainte-Beuve, pardonnezmoi ; gardez- moi votre sympathie, je vous en prie; dites, dites que vous ne m'en voulez pas I... Vous voyez bien que je suis une inconsciente, une sauvage, une échappée des boisl...

Il me regarda, et sa bonne physionomie ayant repris le dessus, il me dit :

— Moi, vous en vouloir, enfant!... oh! non, vous pouvez me dire tout ce qu'il vous plaira ; sans le vouloir, vous me ferez peut-être encore de la peine; mais, certainement, je ne vous en voudrai jamais!...

A travers la table, je lui tendis la main, il la serra affectueusement.

— Et maintenant, lui dis-je, puisque vous ne pouvez ou ne voulez pas être mon maître en philosophie, vous serez toujours mon ami, mon confident, vous me permettrez de vous écrire quelquefois, de vous faire part de tous mes plaisirs, de toutes mes peines, de toutes mes aspirations ; dites, cher Sainte-Beuve, me le permettez-vous?...

— Oui, écrivez-moi, ce sera toujours avec le plus grand plaisir que je recevrai vos lettres ; je n'y répondrai pas longuement, parce que cette main, que tout à Theure vous avez portée à vos lèvres, est très fatiguée; pour mes longues lettres, je suis obligé d^'avoir recours à l'aide de mon secrétaire; mais à vous, personne n'écrira que moi...

— Maintenant, dis-je, parlons de choses sérieuses, voulez-vous?

Il me regarda longuement, détailla avec un air d'ironie chacun de mes traits, puis, sur un ton railleur et didactique :

— Ah 1 oui, parlons de la chute des trônes, du bouleversement des empires...

Depuis longtemps déjà, de beaux accords s'élevaient des jardins et remplissaient notre salle. Sainte-Beuve se leva : « Venez, dit-il, allons voir ce qui se passe au dehors. »

Nous retournâmes à la fenêtre, et portant naturellement nos regards devant nous :

— Ah I dit-il, voici le prince Napoléon à son balcon ; il m'a reconnu, il nous salue...

Et, en même temps, il leva sa petite toque de velours noir, et moi, je m'inclinai respectueusement. Au-dessous de nous, une grande foule circulait. Dans d'autres circonstances, j'aurais pu m'intéresser à ce spectacle ; mais en ce moment j'avais plutôt hâte de revenir à table et de poursuivre la conversation qui me plaisait.

— J'ai lu, dis -je à Sainte-Beuve, plusieurs de vos ouvrages ; me permettez-vous de vous en parler ?

— Oui, donnez-moi votre appréciation sincère.

— D'abord, Volupté ; je commence par vous avouer que je n'aime pas ce titre ; qu'ensuite,

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le style de ce livre n'est pas à la hauteur de votre génie d'écrivain, et qu'enfin je préfèrerais que vous ne Teussiez pas écrit...

Sainte-Beuve gardait le silence, son regard semblait plonger dans un sombre lointain. Je continuai :

— L'héroïne de ce livre vit-elle encore ?...et quel âge a-t-elle maintenant ?

Il sembla se réveiller tout à coup.

— Ah ! me dit-il avec un ton maussade, elle a est âgée... elle a plus de cinquante ans... elle est toute plâtrée...

Il poursuivit sans que j'eusse eu l'indiscrétion de Ty convier :

— Je la vois de temps en temps... Il y a quelques jours, je lui ai rendu un service, et chaque fois que l'occasion se présente, je ne manque pas de Taider de tout mon pouvoir...

Je continuai :

— J'ai lu aussi vos Poésies ; j'aime Joseph Delorme ; il m'a appris les sentiments de votre jeunesse, alors que, tout fier de votre nouvelle science, vous rejetiez loin de vous les croyances que vous aviez aimées. Vos vers ont une douceur féminine, et, pour cela, je les trouve charmants... J'en ai retenu plusieurs que j'aime répéter à certains instants de ma vie...

Sainte-Beuve souriait, il paraissait content.

— Mais pourtant, me dit-il, je crois qu'avec votre nature, telle qu'il me semble la connaître, vous devez préférer la prose?...

— Oui, j'aime la prose ; — la prose, comme dit Veuillot, c'est l'épée ; — combien j'aime, cher Sainte-Beuve, voir cette épée dans vos fines mains, vous en servant pour abattre les intolérants !... Mais plus souvent, vous vous servez du fleuret ; avec quelle grâce vous savez le manier, avec quelle habileté vous en dirigez la pointe, juste dans l'endroit sensible !...

La figure de Sainte-Beuve se rembrunissait ; mes adulations, pourtant sincères, ne lui plaisaient qu'à demi ; son métier de critique, qu'il avait élevé au delà de toute supériorité et qui déjà avait posé sur sa tête la couronne de gloire^ il semblait le dédaigner !... Je changeai de conversation.

— Cher Sainte-Beuve, voulez-vous ? parlons des choses de Tâme... de celles qui m'intéressent le plus... croyez-vous à la vie future ?...

Il hésite ; puis ;

— Oui, j'y crois encore un peu...

— Eh bien, moi, lui dis-je, je crois qu'avec notre mort finira cet affreux moi, cause unique de toutes nos peines...

— Alors, là-haut, je ne verrai plus mon aimable amie, permettez-moi de dire : ma Pauline !...

Après deux ou trois questions de ce genre, auxquelles je reçus des réponses analogues, je compris que Sainte-Beuve, regrettant pour lui les croyances qui avaient été la poésie de son enfance, ne voulait contribuer en rien à aider les autres à s'en débarrasser complètement, et qu'ainsi il était inutile de chercher en lui un maître en philosophie. J'avais trouvé un ami I Après quelques velléités de galanterie bien vite réprimées, j'étais sûre d'avoir un noble ami ; j'avais désormais un conseiller en matière de goût ; je ne devais pas demander plus. — Plus aurait été trop beau, et le beau, dans la nature humaine, a ses limites.

Je m'étais tue ; Sainte-Beuve en profita pour m'interroger à son tour :

— Alors vous avez beaucoup lu ? Connaissez-vous nos romanciers en vogue ?

— Quelques-uns seulement, mais ils m'attirent peu, pour ne pas dire ; pas du tout.

— Vous préférez les philosophes ? Aimezvous Cousin ?

— Non, Cousin ne m'inspire absolument rien. . . tout ce qu'il a dit, je l'ai déjà appris ailleurs, et

dans des termes qui me plaisaient davantage que les siens.

— Mais en fait de philosophes contemporains, qui aimez-vous ?

— J'aime surtout Edgar Quinet ; il traduit plusieurs de mes idées ; il les rend plus claires ; il les affirme ; en un mot, il m'a fait beaucoup de bien.

Aimez-vous George Sand ?

— Je Tai peu lue... J*ai parcouru quelques pages de Lélia; ie n'y ai rien compris. J'ai préféré Spiridion : là je Tai vue, ainsi que moi, luttant avec les souvenirs d'une ancienne foi, cherchant à s'en créer une nouvelle... heureuse de sentir parfois cette lumière céleste, qui vient nous rendre visite à tous, mais à la dérobée et pour peu de temps I... mais pendant ces courts instants nous réchauffe et nous remplit dévie I... Ce bienfait divin que la religion appelle la Grâce, que Spinoza appelle la Béatitude, et qu'elle, George Sand, appelle TEsprit I

Je dis tout cela d'un trait ; je ne voyais plus Sainte-Beuve, je me croyais transportée dans ma chère solitude, si favorable à ces extrêmes douceurs, qui souvent nous envahissent et ne peuvent s'expliquer !...

Ainsi nous parlâmes longtemps, et de beau-

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coup d'autres choses encore... je m'exprimais presque sans gène, parce que j'étais sans prétention et que j'avais toute la sécurité qu'offre un entretien avec un grand esprit. Mais, à causer ainsi, les heures passent vite, et il était tard quand je pensai que Sainte-Beuve avait peutêtre encore à travailler, avant de songer au repos, et que moi, je devais prendre le premier train. Sainte-Beuve, se levant, eut la bonté de me dire combien il regretterait ces heureux instants si tôt passés. Il me reconduisit à mon hôtel, me donna au front le baiser paternel en me serrant la main, et me fit promettre de lui écrire sous peu, et surtout de ne pas oublier ma saison à Salins.

Deux ou trois jours après mon retour, je lui écrivis et je le priai de me dire en toute sincérité comment il m'avait trouvée, quelle impression lui avaient laissée les quelques heures qu'il m^avait été donné de passer auprès de lui.

Je reçus de lui cette lettre :

Ce 2ô mai 1865.

Chère madame et amie,

Je répondrai sans égard pour la dernière ligne de votre lettre, c'est-à-dire avec discrétion et franchise à la fois. La sûreté, quand on écrit, n'est que là.

J'ai été heureux de connaître une personne qui m'avait témoigné tant de bienveillance et avec un élan si spontané, si aimable. Ce serait à moi à vous adresser des questions et à m'excuser des fautes que j'ai pu commettre dans un entretien où je n'apportais que le désir de vous agréer, de ne pas vous «iéplaire, de ne pas vous ennuyer surtout, de vous apprivoiser un peu. Je suis incapable du solennel • mon sérieux est dans ma sincérité et dans mon naturel. J'ai pu ainsi vous choquer sans le vouloir, vous paraître en désacord avec tel ou tel passage de mes écrits, qui, une fois publiés et envolés, sont comme les fruits tombés à terre dont l'arbre ne se soucie plus. Je les oublie en toute hâte, dès qu'ils sont sortis.

J'ai trouvé en vous élévation, sérieux, et surtout un principe d'affection dont je vous remercie et que je tâcherai de reconnaître par quelques conseils.

Vous paraissez mépriser trop le corps et la santé ; il faut les soigner, ils le méritent. Promettez de suivre cette guérison et solution moyennant des eaux appropriées. La bonne philosophie n'est pas celle qui a sa racine dans la tristesse ; elle doit donner de la joie. Vous êtes jeune, mère ; vous avez l'avenir, il faut vous le conserver riche et riant ; la réalité y amène assez d'ombres sans qu'on le veuille.

11 vous faut lire avec quelque suite ; je vous ai indiqué deux lectures, les Débats et la Revue des Deux Mondes, qui vous donneront de la bonne nour-

riture et des envies, des indications. D'ici à quelques jours, je m'occuperai de vous adresser \e Port-Royal : je vous demande quelques jours, parce qu'une circonstance naturelle doit me remettre en communi-» cation avec mon libraire, avec celui de cet ouvrage Je serai heureux de savoir de vous comment vous êtes, ce que vous faites et sentez ; j'aurai bien de l'indulgence à réclamer pour ma correspondance, pour mon écriture peu lisible (à moins que je ne dicte). La fatigue fréquente qui est mon seul mal habituel me rend inégal, irrégulier. L'amitié sera indulgente et aura ses pardons. Je les implore pour l'avenir, pour le passé, et suis à vous, chère madame et amie, de tout cœur et de tout respect,

Sainte-Beuve.

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