‹ La salle à manger de Sainte-BeuveChapitre 34 sur 44 · Exposition, dans le sens ancien de Salon · texte numérisé non relu

Exposition, dans le sens ancien de Salon

2. Cette lettre, jusqu'à cet endroit, était dictée. Ces derniers mots, à partir de «je vous serre la main », ont été ajoutés de la main de Sainte-Beuve, et on comprend qu'il ait voulu les écrire lui-même. Il y a là une nuance de délicatesse et de politesse, qui n'échappera pas à ceux et à celles qui ont vécu dans son intimité familière.

VOUS baise la main, mais c'est trop folâtre ou trop galant : l'amitié est plus sérieuse ; à vous de respect et de cœur,

Sainte-Beuve.

Ce 11 juillet (1866).

Chère madame et amie,

Mais je vous en prie, ne vous tourmentez pas vousmême ; vous avez, d'après ce que je vois, toutes les raisons d'être heureuse ; votre vie morale est comblée. Je vous remercie de me conter ainsi vos suites d'impressions et de pensées. Je vois seulement que c*est ànous ici, légers que nous sommes, à nous rendre dignes de cette amitié ; pour la confiance, vous la placez bien : j'apprécie avec sérieux les choses sincères. Mais s'il y avait contre-confession, que ne verriez-vous pas de misères, de néant I Laissons cela ; je vous écoute, j'aime à m'oublierenme transportant et en me transformant dans les autres. Se transformer en vous n'est pas du tout désagréable. Gardezmoi votre bonne amitié ; soignez ce corps que vous ne me paraissez pas estimer assez et qui influe tant sur l'esprit. Chassez les fantômes : que vos souvenirs soient nets et riants.

Je vous baise respectueusement les mains,

Sainte-Beuve.

LNr; AMIE DE SAINTE-Bi:U VK 281

Ce 7 août 1866.

Je ne suis pas ingrat, je suis absorbé. Je ne suis pas heureux, je n'ai certes pas lieu de me plaindre du sort. Aussi, je ne me plains plus, mais je suis sérieux, renfermé ; et mes petites infirmités et mes maux, je les cache aussi. — Une de ces infirmités est d'avoir au bras droit une difficulté nerveuse qui me rend difficile toute écriture un peu prolongée. — Je dicte, mais on ne peut dicter toujours, ni pour tous et toutes.

— Voilà le vrai : je pense à mon aimable amie absente, idéale, scrupuleuse, ingénieuse à inventer des bonheurs pour les autres, et qui leur en procurera tant de bons, lorsqu'elle pourra venir passer ici deux fois vingt-quatre heures. Un jour ne suffit pas ; on peut être en partie empêché : jamais deux jours de suite.

Vous lisez Dante : avez-vous lu de Daniel Stern (la comtesse d'Agoult) un livre intitulé : Dante et Gœthe ?

Je vous baise les mains avec une respectueuse amitié,

Ce 30 mars 1867.

Je VOUS remercie de votre fidèle souvenir. Le mien y répond. Je suis heureux de savoir votre santé bonne. La mienne est altérée depuis plus de trois mois : j'ai une affection, sinon grave, du moins pénible et des plus assujettissantes. Me voilà parmi les invalides. Le cœur n'en en pas diminué. J'ai souvent pensé à vous et me suis demandé ce que devenait ce projet de voyage de Paris, quoique je dusse en moins profiter que je ne l'aurais pu dans le passé. Cultivez toujours les muses sévères ; vous êtes de la religion de la Vénus- Uranie ; celle-là ne vieillit pas. Gardez-moi jusqu'à la fin cetre bonne et chère affection inaltérable,

Sainte-Beuve.

Mercredi 3 heures.

L'heure où je pouvais vous espérer est passée K Je ne veux pas du moins qu'un mot de moi tarde à aller vous remercier, vous dire ma gratitude profonde et que je méditerai bien longtemps. Si j'avais eu le

1. Cette lettre se rapporte à la seconde visite que fît à Paris, en 1867, la correspondante de Sainte-Beuve, en apprenant qu'il était malade. (Voir la notice ci-dessus).

moindre temps de disposer les choses, je me serais arrangé pour vous obliger à venir passer un peu de soirée chez moi. Il faudra une autre fois me prévenir un jour avant votre arrivée. Je reste tout pénétré de tant de bonté et d'une telle grâce dans l'amitié ; je suis à vous du fond du cœur, et j'en rêverai longtemps,

Sainte-Beuve.

Ce 18 mai 1867.

Chère et noble amie,

Je vais mieux depuis quelques jours : il y a eu un incident douloureux qui m'a fait rétrograder, mais c'est passé : et je suis tel que vous m'avez vu. Je voudrais être autre pour causer un peu plus vaillamment avec vous. Je comprends ces troubles de l'âme profonde, y ayant passé et, en quelque sorte, habité et vécu durant tout le temps de ma jeunesse. Quel malheur de ne pouvoir mêler et confondre ces tristesses pour les guérir ! Mais rien ne coïncide dans la vie et le désaccord est continuel : l'un trop tôt, l'autre trop lard I Tâchons du moins que ce qui finit d'un côté se réjoigne avec ce qui recommence et ce qui refleurit de l'autre. Il n'y a que vous pour appliquer un des termes de Spinoza à ces choses du sentiment : mais vous avez de la grâce, même sous ce pavillon de métaphysique, et c'est un de mes ennuis de ne pou-

voir disputer avec vous et vous faire la guerre sur ces singularités d'une haute nature que (dussiez-vous me maudire) je trouve charmante et piquante pardessus tout. Telle je vous ai vue apparaître ce matin dont je me souviens.

Je mets à vos pieds mes hommages, et à votre front je dépose le baiser du respect,

Ce 23 juin.

Chère madame et amie,

J'ai reçu vos remerciements si bons, mais trop vifs pour un aussi mince sujet. Je plaisante en disant mince : comment allez-vous vous en tirer devant ces gros livres ^ ? J'aurais bien des explications à vous donner : l'ouvrage n'a peut-être pas été conçu et exécuté tout entier dans un seul et même esprit. La philosophie s'y est iniiltrée de plus en plus au bas des pages et comme dans le sous-sol^ c'est la note qui exprime le plus souvent ma pensée de fond et de derrière. Vous aurez vite distingué cela.

J'écris horriblement aujourd'hui: je suis las, ayant eu des articles à faire depuis quinze jours, malgré ces chaleurs. — J'ai lu avec bien de l'intérêt votre

1. Port-Royal, dont lanouvelle édition, en six volumes, paraissait en 1866 et 1867, chez Hachette,

UNE AMIE DE SAIîrTE-BEUVE 2^5

récit. Je conçois rétonnement où l'on doit être à S.. ' de votre philosophie pratique ! Si M. votre mari n*y trouve rien à dire, à la bonne heure ! La sincérité vaut mieux que tout, et enfin s'abstenir n'est pas agir. — Mon conseil général est de vous détendre l'esprit, de ne pas forcer votre nature, de la suivre doucement, de ne pas vous tourmenter vousmême, de prendre vos eaux bien docilement, d'avoir la circulation bien libre, Thumeur heureuse et sereine, une philosophie fille de la santé, non de la maladie ; de rester la même pour vos amis, ce point est essentiel, et je le mets presque avant tous les autres. Avec mille respectueux et tendres hommages,

Ce 8 juiUet 1««7.

Quoi ! c'est vous, Pauline, vous qui me conseillez de ménager la chèvre et le chou î Je ne reconnais plus là Pauline.

Vous voyez bien que je parle à la Pauline de Corneille *.

Je présente mes hommages affectueux à madame R...

Sainte-Beuve .

1. Se reporter, pour rinLelligencc de celte lettre, ans incidents soulevés par SaiDle-Beuve au Sénat, dans la séance dn

Ce 5 août 1868.

Madame et chère amie,

Je vous remercie de votre bonne lettre et de vos paroles si affectueuses. — Mon état de santé est assez bon, sauf que je ne puis aucunement supporter la voiture et que je ne puis aller qu'à pied. Ceci empêche toute idée d'un tour de promenade à S. ..-S...

— Mais qui sait? l'avenir est inconnu et il est doux de se dire qu*on a quelque part un nid sûr, une amie au cœur d'or et sur laquelle on compte, malgré et à travers les années et l'absence, parce que l'unique anneau qui vous a d'abord lié à Elle est de diamant.

— Vous qui lisez Dante, traduisez cela dans sa langue.

A vous avec mon hommage de tendre respect,

Ce vendredi 6 novembre 1868.

Les grives viennent d'arriver, on leur fera honneur. Moi-même, bien que resté à quelques égards in valide, je ne suis pas malade pour l'instant. J'aime -

29 mars 1867, et à son discours : A propos des Bibliothèques populaires, du 25 juin de la même année.

rais à savoir quelques détails de votre vie dans ce ^ nouveau séjour qui paraît agréable ; je tâche de t^uppléer par la pensée au mouvement. Mon esprit a souvent voyagé vers vous sans savoir où se poser. Je vous remercie de votre bon souvenir et je suis bien iidèlement à vous,

Sainte-Beuve.

Ce 23 décembre 1868.

Chère madame et amie,

J'avais espéré que le séjour de S...-S... vous traitait mieux. J'approuve fort votre idée de D... Il faut rester le moins possible dans les entonnoirs. J'imagine que D..., la jolie ville des ducs de Bourgogne, T)t|»v est à quelques égards une grande ville 1 — J'ai été fort ralenti dans mes articles hebdomadaires : je n'en fais plus que rarement et à de vagues intervalles. Je voudrais bien vous savoir un peu entourée intellectuellement : cet isolement doit être lourd par moment à porter. Je fais des vœux ardents pour votre contentement en cette prochaine année.

A vous de cœur,

Sainte-Beuve.

Ce samedi, 27 février 1869.

Chère et noble amie, je vous remercie des détails que vous me donnez sur votre vie et qui me permettent de vous voir dans votre vrai cadre. Je vous félicite d'avoir tourné votre esprit vers des lectures historiques, et de laisser la métaphysique reposer un peu. Dès que Ton parvient à s'intéresser à l'histoire, tout s'anime, la vie devient trop courte, la curiosité a devant elle un champ immense, et la vue du passé, qui a presque toujours été misérable, nous rend le présent plus supportable et d'un usage plus doux. — Un des ennuis de ma situation, qui est toujours la même (sauf quelques variations peu importantes) est de me dire que jamais je ne satisferai l'un de mes vœux, qui eût été d'aller vous visiter quarante-huit heures dans votre riante retraite, — car, vous avez beau dire, je me la figure riante. Que ce mot de jamais est donc pénible et quel voile il abaisse devant les yeux !

Je vous remercie de votre fidèle souvenir: il répond à quelque chose de profond et d'inviolable en moi.

Votre ami,

Paris, ce 4 mai 1869.

Chère et excellente amie,

Je veux relever un mot de votre lettre qui n'est pas juste : « Pouvais-je espérer, me dites-vous, de vous avoir chez moi ? Non, je savais trop la distance etc., etc. » Fi donc I que c'est là une vilaine et injuste idée I Dans ces dernières années où je pouvais espérer d'avoir un peu plus de loisir, certes il m'eût été doux de m'accorder de certains petits voyages, des visites de cœur, et où pouvais-je les faire avec plus de douceur et d'attrait que vers votre Bourgogne? Mais la santé est venue me manquer et tout détruire : mon jamais porte sur cet unique point: je n'ai plus à espérer de bien-être ni de mieux, je ne puis qu'empirer, non guérir. De là une tristesse que j'ai laissé échapper, en vous disant que je n'irai jamais là où il m'eût été si doux d'aller. Pas autre chose .

Je me figure tous les ennuis et les resserrements d'une vie où l'on ne trouve pas les points d'appui de l'esprit et l'excitation dont une intelligence active a besoin de ressaisir autour de soi les reflets. On ne peut toujours habiter seule avec les grands esprits d'autrefois : on a le désir de s'en entretenir avec d'agréables contemporains, on a besoin d'échange. Je regrette que vous ne veniez pas quelquefois ici,

que vous ne me permettiez pas d'espérer qu'y venant vous accepteriez simplement ce dîner à notre table qui vous a effrayée bien à tort la dernière fois; c'est maintenant le seul genre de distraction amicale qui me reste encore.

De près, comme de loin, ma pensée vous reste à jamais bien attachée, bien reconnaissante et fidèle,

Sainte-Beuve.

Ce 14 juillet 1869.

Certainement je suis dans le secret, ou plutôt il n'y a pas de secret. J'ai donné à l'artiste mon voisin et mon ami, M. Chenillion, deux ou trois noms d'amis et celui d'une amie. De là cet envoi qui aurait pu être fait depuis déjà quelque temps. — Je suis heureux qu'il vous plaise. J'y suis au naturel et dans mon négligé et mon sourcil du matin ^

11 faut mettre en regard un buste qui sourie. J'y compte^, je le vois d'ici. — Vous me dites que vous lisez Shakespeare : mais il y a un mot qui m'étonne dans votre jugement. Expliquez-le moi : j'aime les jugements sincères.

A vous de tout cœur, chère et aimable amie,

Sainte-Beuve.

1. Il s'agit du buste de Sainte-Beuve par le sculpteur Chenillion, dont il a cU\ question dans la notice qui précède ces lettres.

Veuillez envoyer un petit mot de remerciement bien simple pour mon brave ami Chenillion.

Ce 24 août 1869.

Chère et aimable amie,

J'ai goûté à ces friandises, qui sont du goût le plus fin.

Je me demande souvent comment vous traite cette vie monotone dans un pays que je me figure comme le charmant berceau de la Seine, le lieu où était l'antique autel à la source du dieu 1 II paraît que ce n'est poétique que de loin.

Je trouve que vous venez bien rarement. Ma santé est toujours de même et me donne une décoloration de tout.

Vous recevrez deux volumes pleins de choses inégales : soyez-y indulgente, votre pensée est plus haute que ce genre biographique ^

Je vous embrasse en vieil ami,

Sainte-Beuve.

La mort allait mettre un éternel signet, le 13 octo-

1. Il s'agissait des deux premiers volumes de la nouvelle édition des Portraits contemporains^ fort augmentée, qui venait de paraître chez Michel Lévy (1869).

bre 1869, à ces relations qui furent Pun des charmes et des adoucissements de la vie de Sainte-Beuve, pendant ces quatre ou cinq dernières années où il ne cessa de lutter, par le travail, contre les souffrances et la maladie qui l'emportèrent.

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