Cet article paraissait dans la, Revue bleue, le 3 janvier
attendait rien moins que « de clore i^abîme des révolutions» — « vieille locution bien souvent mal employée », se hâtait-il d'ajouter, et qui l'avait été, en dernier lieu,en effet, depuis 1851, pour justifier le 2 décembre. L'allusion était hardie de la part d'un ami de la première heure. L'éminent économiste, membre de TAcadémie des sciences morales et politiques, appelait les révolutions de « grands accidents », et il comptait bien, pour en finir, sur le spécifique qu'il préconisait. Il le résumait ainsi : «Présenter en un faisceau compact, sous un jour éclatant, toutes les ressources que les sociétés modernes peuvent faire concourir au progrès social et politique ; mettre les gouvernements et les peuples en mesure d'en faire une application régulière et continue, de sorte que, dans la conscience de tous, les améliorations populaires n'aient désormais d'autres limites que celles du possible... » — C'était un programme progressiste et possibiliste, comme on dit à présent. Il se montrait partisan de toutes les libertés, y compris celles du travail et d'association, et affirmait que les idées qu'il exprimait là avaient tellement gagné de terrain qu'elles étaient celles de tout le monde, « sauf un petit nombre de personnes attardées ».
SAINTE-BFUVE ET L*ENCYCL0PÉDIE PÉRBIRE 299
Ces idées-là, en effet, étaient communes à d^'autres conservateurs éclairés, amis de l'ordre qui ne le croyaientpas incompatible avec le progrès, et qui sentaient le besoin de réformes urgentes. — M. Michel Chevalier citait le mot de Napoléon I" à l'appui de la paix universelle, « qu'une guerre européenne est une guerre civile », et il aurait pu rappeler aussi celui de Napoléon III: « L'Empire, c'est la paix. »
Les Expositions universelles semblent avoir hérité du plan de V Encyclopédie Péreire (c'est ainsi qu'on l'appelait), car ce qui n'avait pu être réalisé par le livre (qui aurait eu quarante volumes au moins, mis à la portée de tous). Ta été par celte vaste leçon de choses, qui se renouvelle tous les dix ans, et dont on dit toujours,à la fin de chacune, que ce sera la dernière. Elles stimulent le progrès. Elles empêchent la stagnation des idées et les remettent au point. L'inventeur vient en puiser de nouvelles et le spécialiste s'y perfectionne. C'était au fond la théorie du livre qu'on voulait faire, et qui fut abandonnée après plusieurs années de tâtonnements, faute peut-être d'ardeur suffisante et de conviction de la part des esprits dont M. Michel Chevalier attendait plus de mobilisation.
Parmi les papiers provenant de Charles Duveyrier, que m'a transmis M. Maanoir, se trouvaient des lettres de Sainte-Beuve, qui furent l'occasion de ce don. Duveyrier, frère du vaudevilliste Mélesville, s'était chargé de trouver des collaborateurs à V Encyclopédie: il y avait adjoint le critique des Lundis, en dépit, paraîtil (d'après une lettre désagréable qui a été publiée), de M. Michel Chevalier, qui nourrissait on ne sait quelle prévention contre Idi préciosité de Sainte-Beuve. Il ne se doutait pas que le critique avait fait du chemin, depuis la condensation de ses premières œuvres. Il ne le croyait pas apte à vulgariser. M. Chevalier repoussait l'un de ses collaborateurs les plus déliés, les plus pratiques, les plus prompts à entrer en besogne, comme on le verra par ses propres lettres à Duveyrier.
Duveyrier était l'instigateur et l'âme de Y Encyclopédie ; il était lui-même une Encyclopédie
SAINTE-BEUVE ET L'ENCYCLOPéDIE PéREIRE 301
vivante, et prenait vite feu dans la conversation. Sainte-Beuve l'appelait Diderot, Il avait reçu l'empreinte directe du xviii" siècle : c'en était un vrai fils, sans croisement ni dégénérescence. L'esprit en lui agitait la matière. Avec cela, sympathique à tous, ayant la confiance des plus grands esprits. M™' Sand lui écrivait des lettres amicales et confidentielles, qu'il avait conservées. Il était allé droit à Sainte- Beuve comme à un vieil ami. Gela datait du temps de Bazard et d'Enfantin. Le livre de Sainte-Beuve sur Proudhon s'ouvre par le regret de n'avoir pu rendre en personne les devoirs funèbres à deux hommes à qui il portait « haute esiime et grand respect. L'un d'eux, Enfantin, dit-il, que j'avais connu aux jours de ma jeunesse et dont j'avais apprécié la largeur de cœur, les belles facultés affectives et généreuses ; l'autre, Proudhon... » etc. C'était là une profession de foi, quand même on se soit « approché du lard, sans se laisser prendre à la ratière », et qu'on en ait rapporté l'impression d'une « religion en formation, d'une religion sous cloche ».
La collaboration de Sainte-Beuve à VEncjyclopédie devait consister en un volume, qui en aurait été l'Introduction. Il toucha même
vingt mille francs d'avance pour ce livre, mais il exigea qu'on lui laissât rendre intégralement la somme, sans honoraires ni indemnité d'aucune sorte pour ses travaux commencés, quand MM. Péreire renoncèrent à leur publication. Il n'y mit d'autre condition que de se libérer peu à peu et par acomptes de cinq mille francs. Il n^eut que le temps de payer le premier : son légataire universel (j'en sais quelque chose) solda le reste en une fois, en l'étude de M* Marc Fabre, notaire, et l'un de ses exécuteurs testamentaires.
Le critique des Lundis se rendait tous les samedis, rue de l'Université, chez Duveyrier, où Ton se réunissait pour discuter et concerter les plans de V Encyclopédie, Il en revenait par la rue des Saints-Pères où on le rencontrait, chargé de livres et de papiers, comme quand il était maître de conférences à l'École normale. — L'échange des idées reprenait ensuite, sans perdre de temps, par correspondance.
Dans une lettre du 12 septembre 1865, Sainte- Beuve conseillait de concilier le genre de publicité avec les nécessités qui se compliquent de nos jours de tout ce qui empêche de lire. La lettre a conservé toute son actualité :
SAINTE->BEUVE ET L^ENCYCLOPéDIB PÉREIRE 303
... Vous savez quel a été dès le principe mon désir sur cette œuvre essentiellement moderne. J'aurais voulu qu'elle eût un cachet moins éclectique, ce qui eût augmenté sa force selon moi, car rien n'amortit la vivacité de certains esprits comme d'être obligés à cheminer de concert avec des esprits d'une autre école. L'idée d'une sorte de Revue ou de publication par livraisons était des plus appropriées à la condition actuelle de la société et des lecteurs si pressés, qui ne lisent que par morceaux...
Plaignons-nous! lien était déjà ainsi en 1865.
On était à la veille d'une révolution économique dans les journaux. Sainte-Beuve la pressent et se montre partisan de la presse qui va de plus en plus droit au but :
Tout ce qui est prompt, fréquent, coupé, morcelé, ajoutait-il, est plus apte à entrer dans les esprits...
On n'est pas plus pratique, et c'est ce que nous voyons tous les jours, matin et soir. — Cette lettre d'un si judicieux bon sens (les qualités essentielles de l'esprit en Sainte-Beuve) se terminait par ces mots, écrits de sa propre main (car le reste était dicté, comme il disait, pour aller plus vite) : « Allons, Diderot, courage 1 c'est à nous de vous en demander, »
Un samedi, qui tombait le 11 novembre, il
s'excusait de ne pouvoir aller à la réunion de ce jour-là chez Duveyrier, et il se dépeignait par un mot qui indique sa promptitude d'esprit :
... Aujourd'hui encore qui est un de ces samedis que je vous dois et que je reprendrai, j'ai chez moi une conférence, bien des fois remise, avec mon confrère Camille Doucet, pour son discours de l'Académie;, et je ne sais si je serai libre à temps. — J'en ai à peu près fini de la première partie de P r ou dhon:c^ est tout un volume. — Nous commencerons notre volume à nous (l'ouvrage qui devait servir d'Introduction à V Encyclopédie) ^qnsxià vous le voudrez : il y a hâte de se fixer sur le plan afin que, dans mes habitudes d'action immédiate, je puisse me mettre à l'œuvre sans avoir du vague dans l'esprit. Or il m'en reste encore, ne me sentant pas maître absolu pour ma distribution.
Dans une dernière lettre^, sans date précise, il se montre encore plus prompt et homme d'action, — à surprendre M. Michel Chevalier, si elle lui avait été communiquée. — Il signale le danger des tergiversations, qui devaient faire avorter l'entreprise. Il prend sur lui de tout faire. — On y verra combien il tenait à son Diderot :
SAINTE-BEUVE ET l'eNCYCLOPÉDIE PÉREIRE 305
Ce dimanche 12. — Cher ami, je réfléchis à cette
conversation d'hier sans résultat, et je sens pourtant
le besoin de vous dire combien j'entre dans toutes
ces difficultés dont le plus épineux retombe sur vous.
Qu'il est donc difficile de réunir, de grouper les
hommes, lorsque ce groupement ne se fait point de
soi-même et tout naturellement par un esprit et une
attraction commune et réciproque, comme au temps
de notre jeunesse ! En vieillissant, il semble qu'on
ait une faculté de désagrégation^ en sens inverse de
la première. Vous qui avez gardé le feu et qui êtes
le Diderot de la chose, vous devez soufTrir. Plus j'y
réfléchis, plus il me semble (comme vous me le disiez
un peu hier) que c'est en traitant directement avec
les hommes un k un, que vous en tirerez encore le
meilleur parti. La méthode d'autorité est encore ici
la meilleure. Que je voudrais donc avoir dix ans de
moins et vous dire, en retroussant mes manches :
« Mettons-nous à la besogne, à toutes les besognes à
la fois I Ce que les autres hésitent tant à faire et
pendant le temps où ils hésitent, apprenons-le (car,
après tout, ce ne sont pas des arcanes), et faisons-le
aussi bien et mieux peut-être qu'ils ne le feraient. »
— C'est ainsi que l'ouvrage tout entier aurait un
souffle...
Du monument en préparation, il ne reste que les procès-verbaux des séances dont nous avons parlé, et une cinquantaine de fascicules, imprimés chacun à part, renfermant les résumés sommaires des sujets spéciaux à traiter. Uun d'eux, intitulé : Littérature, Programme, sorti des presses de chez Glaye et formant une plaquette in-S"* de douze pages, pose les jalons d'un vaste cadre d'histoire littéraire à remplir. J'y reconnais la main du maître à certains traits, et idées familières, dont je retrouve Texpression même. Je ne sais si c'est l'habitude que j'en avais ; mais il me semble, à distance, avoir écrit ce Programme sous la dictée. Quelques citations m'en avaient frappé et me le rappellent:
On en viendra de plus en plus à écrire comme on parle. — Tout le monde aujourd'hui est plus ou moins imprimé. Être auteur est de moins en moins une distinction.
SAINTE-BEUVE ET l'eNGYCLOPÉDIE PÉREIRE 307
Et cette autre:
Du salon français. — Le salon français n'est pas mort... — Il est disséminé partout, dans toutes les classes cultivées... — Partout où il y a une femme d'esprit à la tête d'une maison aisée, il se forme un salon.
L'esprit conservateur reparaît dans ce qui est dit ici des académies et des conservatoires, sommairement confondus:
Les académies sont des conservatoires pour la musique un peu ancienne, comme pour la langue un peu ancienne, — utiles pour maintenir la tradition. — Chaque génération active est trop tentée de ne s'occuper que d'elle-même et de l'œuvre contemporaine du matin. Il faut des écoles spéciales, des conservatoires. — Vrai sens du mot classique et de la chose elle-même.
Certains romanciers, parmi les plus retentissants, pourraient s'appliquer cette appréciation des genres nouveaux:
< Du rapport des genres littéraires avec l'état de la société; les genres répondent, en littérature, à ce que sont les classes dans la société ; les classes se modifiant profondément, il est nécessaire que les genres changent.
On se demandait encore, en 1865, si Tépopée est « un genre qui peut vivre », et si le roman moderne n'est pas « la forme qui doit la remplacer ». Sainte-Beuve y avait déjà répondu dans d'autres notes jetées à la hâte :
Indices chez nous d'une littérature future originale. En rechercher les symptômes chez nos auteurs, George Sand, même Eugène Sue, Hugo. Celui-ci fait par moments l'effet d'un homme qui ouvre les portes, autant que d'un homme qui les ferme. Les Misérables ont des accents qui percent et ne ressemblent à rien du passé. Se rappeler l'admirable chapitre: Une Tempête sous un crâne. Il y a là de quoi empoigner tout un monde et des foules, comme on ne Tavait pas fait auparavant.
Quant à la question suivante: « La tragédie est-elle un genre encore vivant? » il semble qu'après trente-sept ans de luttes et de révolutions elle soit résolue. Et cette autre : « La comédie en vers est-elle un genre bien vivant ? » il paraît bien qu'elle l'est toujours à l'Odéon, et même au Théâtre-Français; dans tous les cas, nous tenons de Sainte-Beuve que s'essayer en vers est un bon exercice pour qui se destine à faire de la bonne prose. La comédie en vers est essentiellement œuvre de jeunesse. Banville
SAINTB-BBUVE ET l'eNCYCLOPÉdIE PéREIRE 309
essayait d'en détourner Gondinet, et il en faisait lui-même.
Sainte-Beuve insiste sur les « historiens critiques militaires », où il cite côte à côte Jomini, le maréchal Saint-Gyr, Napoléon, — ce dernier pris pour type de Téloquence militaire.
Il avait de la prédilection pour l'éloquence parlementaire anglaise: il se proposait deTétudier,dans le passé, à partir de Gromwell et ses contemporains ; il notait, comme points de repère, dans les temps modernes, les noms de lord Ghatham, Burke,Fox, Pitt,etc. En France, le nom de Mirabeau s'imposait en tête du chapitre de l'éloquence politique moderne... Il avait le pressentiment d'un prochain retour de la tribune française ; mais il ne pouvait tout prévoir, surtout en 1865. On lui a reproché de n'avoir pas deviné la gloire future de jeunes lalents, qui n'étaient pas encore grands : « La haute critique, en quelque genre que ce soit, avait-il répondu d'avance, dès les premières lignes de ses articles sur Jomini, ne précède pas les chefs-d'œuvre de l'art; elle les suit. » — Sa hardiesse de vues et de pensée lui faisait dire: « La sauvegarde de l'esprit français est dans la rapidité même avec laquelle on écrit» ; et il avait lui-même de ces rapidités d'exprès-
sion dans ses notes de moraliste, préparées pour VEnc/clopédie^ dont quelques-unes ont été détachées à la fin de son livre sur Proudhon *. Il y disait :
Bien marquer où est le danger pour la France. Vanité, corruption parisienne, courtisanes, genre à la mode détestable, qui entraîne et perd la fleur des générations. Où est le remède, où est la partie saine?... La bourgeoisie se corrompant si aisément par sa tête, le recours est dans le bon sens et la vigueur des masses qu'il faut éclairer le plus possible et anime d'un souffle à elles, en tâchant de corriger la brutalité sans attiédir la force.
C'était entrer dans Tesprit de VL'ncjyclopédie.
1. Un vol. gr. in-18. Paris, Galmann-Lévy, éditeur, rue Auber, 3.
ALBERT GLiTI&NY ET SAINTE-BEUVE