‹ La salle à manger de Sainte-BeuveChapitre 37 sur 44 · SOUVENIRS INTIMES · texte numérisé non relu

SOUVENIRS INTIMES

« ... Je suis poète lyrique et je vis de mon état... » C^est la profession la plus paradoxale qui remporte le prix au concours d'industries extraordinaires et excentriques, ouvert par Banville, poète lyrique lui-même, dans sa création prodigieuse et fantastique du Festin des Titans, des Esquisses parisiennes. La seconde partie de la proposition, comme on dit à la Chambre, « je vis de mon état », est évidemment une prétention ironique du personnage qui s'exprime ainsi, pour mieux accentuer le paradoxe, car on sait fort bien de quoi vivent les poètes, à de très hautes exceptions près, quand le hasard de la naissance ou de la tortune ne les a pas favorisés. Baudelaire et Glatigny peuvent être pris pour types de poètes, qui n'ont pas vécu de la richesse de leurs rimes. On peut même croire qu'ils en sont morts.

La physiologie du poète reste à faire, mais telle qu'elle ne peut sortir que du laboratoire

d'un savant, préoccupé d'études cérébrales. De quelle distillation à part est fabriquée l'essence humaine qui constitue un poète? De quels sucs résulte-t-elle ?Par quels alambics passe le phé- m nomène de la pensée qui sécrète le vers, le forge, le façonne, le martèle, lui donne sa m structure naturelle et le poinçonne à telle marque qu'il est impossible d'en méconnaître le titre et la qualité originelle ? Le problème a déjà été posé par Taine et Sainte-Beuve; ils ont jeté les bases d'une science anthropologique nouvelle, qui n'a rien d'immatériel.

Ce pauvre Glatigny savait si bien que le poète ne vit de gloire qu'après sa mort que, se sentant ou se croyant des aptitudes d'artiste dramatique (il n'était pas plus mauvais qu'un autre dans ses rôles), il avait voulu contracter un engagement à rOdéon \ Il ne demandait qu'à s'assurer le vivre et le couvert, le temps de passer la saison théâtrale à Paris, d'y travailler à son aise et d'y faire beaucoup de vers dont il

1. Cet article paraissait dans Le Mercure de France du 1er avril 1906, dans le moment où l'on jouait à l'Odéon le Glatigny de CJatulle Mendès, où son nom figurait sur l'affiche, non comme auteur ni comme acteur, mais comme titre et sujet d'une œuvre originale, tirée de son propre roman comique.

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avait plein la tête. Il se serait contenté de deux cents francs par mois; on aurait bien pu les lui donner. Sainte-Beuve Tavait recommandé à M. Félix Duquesnel, directeur du second Théâtre-Français ; les négociations ne purent aboutir. Glatigny m'en écrivit tout son dépit et sa reconnaissance pour celui qui Tavait protégé. € Duquesnel, me dit Sainte-Beuve, aura eu peur d'avoir un poète satirique près de lui. » Il se piqua lui-même de ce refus, mal motivé.

J'avais répété à Glatigny ce que mon illustre maître m'avait dit, qu'il avait cité de ses vers une fois dans ses leçons sur la Poésie ronsardienne à FEcole normale, et je l'avais rempli de joie. Ce sont là les revenants-bons des poètes, mais Sainte-Beuve avait l'amitié encore plus effective, et il le témoignait à roccasion,de façon délicate. Il n'oubliait pas les poètes, quoi qu'en ait dit M. Catulle Mendès.

Il était tout naturel qu'on rencontrât Glatigny chez un auteur dramatique, et c'est chez Edmond Gondinet, avec qui j'étais lié depuis qu'il avait fait jouer ses premières pièces à Montpellier, ma ville natale, que je rencontrai le poète-comédien en 1859. Gondinet le tenait de Banville, dont Glatigny était le disciple, qui

finit par dépasser le maître. L'homme n^eut pas le temps de survivre au poète, mais il y eut deux hommes en lui. Le premier, celui de 1859, ne vivait, ne respirait que pour la poésie, — tout au plus faisait-il grâce à la prose des grands maîtres lyriques, — et aftichait-il pour tout ce qui n'en relevait pas un dédain hautain et naïf, qui s'exprimait quelquefois très superbement, mais où Ton sentait un langage d'école. La réflexion vint plus tard, et avec elle le raisonnement. Il ne brûlait pas ce qu'il avait adoré, mais une plus large compréhension lui faisait admettre ce qu'il aurait brûlé jadis. Il comprit un jour la portée de ce qu'on appelait alors le réalisme, et qui dégageait la littérature du delta romantique, où le Rhin mourait dans les sables. Le premier coup de cloche wagnérien était sonné par Ghampfleury, qui n'était pas lui-même un réaliste enlisé. Il y eut conjonction d'astres, ralliement et rapatriement. Glatigny devint l'ami de Ghampfleury, dont les études sur la Caricature antique et moderne lui donnaient à penser et alimentaient l'esprit satirique — autant que la lecture des Châtiments — du futur auteur de Fer rouge.

Un esprit presque sans corps, à la recherche sans cesse du pain idéal des poètes, plus préoc-

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cupé de nourriture intellectuelle que du soia de son estomac, Glatigny réalisa dans la vie réelle une sorte de conte fantastique d'Hoiîmann ; il rêvait pourtant de tranquillité et de bonheur, et se sentait né pour le travail au sein de la famille. Il protestait contre la qualification injurieuse de bohème^ trop facilement appliquée à une existence comme la sienne, vouée entièrement à l'art et à la poésie. Il négligeait nécessairement ce qui soutient et ce qui fait vivre, matériellement. Il était plutôt un être immatériel. La photographie, très expressive, prise à Avignon, chez Valentin, émule de Nadar, nous rend aujourd'hui cette spirituelle et douce physionomie, aiguisée par la souffrance et la maladie, dont la pommette saillante accentue le creux de la joue. On songe involontairement à « l'épiderme collé tout près des os », de la cruelle épigramme de Piron contre Voltaire ; — et, comme Voltaire, Glatigny est un pur esprit à sa manière. — Le front bombé commençait à se dénuder ; des mèches, avant-coureurs de la calvitie, sont un peu ramenées ; la raie,longtemps à la mode avec les cheveux longs, les sépare en deux sur le côté, et laisse tomber sur Toreille un flot de chevelure noire, longue, hirsute et raide comme des alênes. Le profil dans son en-

semble a quelque chose de fin, d'intelligent et de souffreteux ; il y a plus de bonté que d'envie de gémir, dans l'œil de cet enfant sans-souci, qui gardait la plainte pour lui et tournait tout en riant, même les plus fâcheuses mésaventures. Le nez, plutôt droit mais un peu fort, est un de ces nez malins et hardis, qui vont aux esprits comiques. Le visage, complètement rasé, du comédien laisse à découvert deux lèvres railleuses, fines, gracieuses même dans leur expression satirique. Les gendarmes qui l'arrêtèrent en Corse auraient pu constater, somme toute, sans même qu'il eut besoin de passeport, que ce « fils, neveu et victime de gendarme », comme il s'intitula par la suite, avait le menton rond, un peu bombé, très rapproché de la lèvre inférieure, et l'ovale du visage sans rien qui dénotât le criminel ; mais les gendarmes sont des physionomistes sujets à préventions.

La vie de Glatigny a été écrite avec amour, avec prédilection, par son ami M. Job-Lazare, qui n'en a rien laissé dans l'ombre ^ Elle a

1, Albert Glatigny, sa vie, son œuvre, par Job-Lazare, avec un portrait à, l'eau-forte dessiné et gravépavA. Ksnault. Paris, Typographie de A.-H.Bécus, imprimeur-libraire, 16, rue Mabillon, 1878, un vol. in-16.

été consciencieusement retracée depuis, dans une conférence récente, par M. Maurice Du Bos, à l'Association Polytechnique ; mais quelque approfondis qu'aient été le biographe et le conférencier, j'ai pourtant relevé chez chacun d'eux une lacune en ce qui concernait les relations de Glatigny avec Sainte-Beuve et son secrétaire. Ils ne pouvaient d'ailleurs que les ignorer, et c'est une page de plus que j*ai la prétention d'apporter à l'histoire littéraire. J'ai dit la rebuffade qu'avait essuyée Glatigny, à TOdéon, malgré la recommandation de Sainte-Beuve. Il fallait vivre et le poète trouva un engagement à Bayonne,d'où la correspondance suivante s'engagea entre lui et moi :

Mon cher ami,

J'ai reçu votre petit mot, et vous en remercie. Quand revieiidrai-je? me demandez-vous. Je n'en sais rien. Je n'ai pas quitté PAlcazar. J'aurais été trop lâche pour cela. Jamais je n'avais eu tant d'appointements, bien qu'ils fussent loin d'être ce qu'on les avait promis. C'est rAlcazar qui m'a quitté et j'en suis aise. Au lieu de remplir des bouts-rimés imbéciles, j'ai repris ma bonne petite vie tranquille d'étude et de travail, et une pauvre petite comédie comme Le Bois, qui me vaut un sourire indulgent des êtres

que j'aime et que je respecte, comme M. Sainte- Beuve, me réjouit le cœur bien autrement que mes succès de l'Alcazar *. Franchement, le cœur me saignait de m^entendre applaudir chaque soir pour ces niaises parodies. J'ai terminé un poème d'assez longue haleine, sur le plan du Testament de Villon, c'est-à-dire en huitains où la rime revient quatre fois, entremêlée de ballades et de rondels, mais essentiellement moderne ^ Il ne me manque plus que l'éditeur. Je suis content de mon livre. Il y a, je crois, un grand progrès accompli par moi. Bonjour, mon cher ami, et présentez mes plus respectueuses affections à M. Sainte-Beuve.

Je vous serre la main,

Albert Glatigny.

On ne reçoit pas le Temps à Bayonne. Pouvez-vous m'envoyer le numéro dont vous me parlez?

Bue du Gouvernement y 7, Bayonne.

La lettre suivante n'a pas besoin de commen-

1. Le Bois fut joué à Bayonne le !•» janvier 1868, comme en fait foi la plaquette que nous avons conservée.

2. Ce poème, imité de V^illon, se trouve reproduit dans le livre de M. Joh-LazaLve sur Albert Glatigny , sa, vie^son œuvre..., où il est précédé, page 76, d'une préface dédiée à Charles Monselet, auteur, paraît-il,du fameux vers, cité par M. Job-Lazare, page 65 de son livre :

Nos habits laissent voir les cordes de nos lyres!

taires. On sait les mauvais traitements infligés à Glatigny, en Corse, par un brigadier de gendarmerie qui le prit pour Jud (un célèbre assassin qu'on recherchait alors), le fît arrêter, garrotter et mener à pied de prison en prison. Glatigny a raconté lui-même son martyre, qui fut la première cause de sa mort. Un homme d'esprit, M. Emile Bergerat, a poussé le paradoxe un peu loin, quand il a traité cette aventure de « bouffonne ». Ce pauvre Glatigny ne s^en releva jamais, et quand il revint me voir, rue du Montparnasse, en 1870, je dus le conduire et le soutenir pas à pas pour le remettre dans son chemin. Les jambes et les yeux lui refusaient tout service. — Voici Tun de ses premiers billets de délivrance :

C'est un criminel qui vous écrit, mon cher ami. Jo sors des fers. J'en sors tellement qu'il m'est impossible de marcher autrement qu'en pantoufles. J'ai envoyé à Glaretie le récit de mes aventures pour qu'il les publie ^

Présentez mes souhaits les plus sincères de bonne année à votre glorieux patron. Dites-lui que son nom est prononcé dans les provinces les plus éloi-

1. Le Jour de Van d'un vagabond. La première édition parut au bureau du journal l'Éclipsé, directeur F, Polo, rue du Croissant, 16, une plaquette in-12, 1869,

gnées de Paris, avec un respect profond, et qu'on l'adore.

Je vous serre la main,

Albert Glatigny.

Au Casino, Nice.

Je donne maintenant ces lettres à la suite les unes des autres. Elles s'expliquent par ellesmêmes, et elles ne sont pas banales:

Mon ciier ami,

Merci de votre lettre et merci à M. Sainte-Beuve de son bienveillant souvenir. Si on peut faire sauter le directeur de la poste aux lettres de Bocognano, je n'en serai pas fâché. Ce que la gendarmerie commet de crimes dans ce pays est inimaginable. Tout passant qui ne salue pas un gendarme sur la route est suspect. Le chapeau de Gessler est remplacé par les gendarmes.

Lemerre réimprime mes premiers vers.

Maintenant, si je peux trouver les fonds nécessaires, je deviens directeur des théâtres de Gorte, une très bonne affaire qui me donnera le temps de rimer à corps perdu.

Présentez mes plus affectueux témoignages de respect à M. Sainte-Beuve et prenez ma meilleure poignée de main pour vous,

Albert Glatigny.

Hôtel des Dames, Nice.

Si VOUS entendez parler que Ton ait besoin d'un rédacteur pour un journal indépendant en province, prévenez et proposez-moi.

Votre lettre, mon cher ami, m'arrive juste au moment où une embellie se fait dans mon existence ; bonne chose elle-même, elle accompagne les bonnes choses. J'espère à Nice gagner les sous nécessaires à mon retour à Paris. Claretie s'occupe de me chercher en province la rédaction d'un journal indépendant. S'il pouvait réussir! En attendant, je fais des vers et encore des vers. J'ai ébauché dans mon cachot un plan de comédie en vers de huit syllabes à rimes plates, à la manière espagnole. J'en suis content^ ma petite chienne aussi à qui je lis consciencieusement toutes mes chansons nouvelles. J'ai aussi un tas de proses. Je vais vous les envoyer en vous priant, vous qui êtes à Paris, de me les caser dans un journal payant '. En attendant, je fais sécher mes dernières plaies au soleil. Je suis encore condamné à me promener en pantoufles. Mon bourreau a bien fait les choses, je vous en réponds.

Présentez mes plus respectueuses amitiés à M. Sainte-Beuve. J'ai lu dernièrement son volume

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