Nouveaux Lundis, t. XII
LA SAF-LE A MANGEH DE SAINTE -BîiUVE 49
avaitdesvues sur moi,et venait consulter Ghampfleury à mon sujet. Sainte-Beuve, en ce momentlà, était à la veille de rentrer au Constitution- 7igZ,après quatre ans de jachère passés à FEcole normale, où il était maître de conférences. Il avait besoin d'un nouveau secrétaire, celui qu'il avait alors, Pons, mon prédécesseur immédiat, l'auteur d'un livre qui fit quelque bruit plus tard, Sainte-BeuK>e et sss inconnues, allant le quitter pour retourner chez son père, à Digne, où l'attendait une chaire d'histoire au collège de sa ville natale. Le docteur Veyne avait songé à moi pour remplacer Pons auprès de Sainte- Beuve. La consultation dura un quart d'heure dans une chambre voisine; je n'étais nullement dans le secret, quand ils rentrèrent tous lesdeux. Champfleury me mit au courant de la question, puis il me dit : « J'aurais été heureux à votre âge d'une telle aubaine, acceptez... » Je remerciai ledocteur Veyne, et il fut convenu qu'une lettre de Sainte-Beuve nous avertirait du jour où Champfleury pourrait venir me présenter à lui. La lettre arriva, en effet, un peu après la publication dans le Constitutionnel du premier article, qui a ouvert depuis la série des A^ouveaux Lundis, — Questions dart et de morale, par M. Victor de Laprade (16 septembre 1861).
— C'était un nerveux coup de fouet lancé au faux idéal. Il fit beaucoup crier dans le clan doctrinaire. Sainte-Beuve s'y défendait modérément, et en ces termes, d'être... réaliste :
...Mais c'est qu'il est pour l'idéal, M. de Laprade l et vous {c'est de lui-même quHl s'agissait}, on vous le dit depuis longtemps, vous êtes un... quoi donc ?... vous êtes un réaliste. (Les Français, ajoutait-il entre parenthèses, ont toujours eu de ces sobriquets commodes à chaque mode nouvelle, et que chacun répète comme une injure en se signant.)
Tout l'article est imprégné de cet esprit et de ce bon sens. Il porta, car Sainte-Beuve en reçut force injures.G'était un bon début pour la reprise des Causeries du Lundi : elles s'annonçaient plus dégagées et comme rajeunies. Sainte-Beuve aimait à rappeler quelquefois que la comtesse Mortier l'avait traité de réaliste.
Il se donnait volontiers campos le lundi, jour où l'article paraissait, et il nous fixa un rendezvous ce jour-là à midi et demi, car il passait encore sa matinée à prendre des notes, à dicter des lettres, à répondre à celles de la semaine précédente, qui attendaient entre la pendule et la glace de la cbeminée, et à se faire faire des lectures en vue de Tarticle en train. Il était tou-
jours « en article », comme il l'écrivait un jour à la vicomtesse de Galonné ^ Nous le trouvâmes plein de vivacité, préparant son prochain Lundi sur la Correspondance de Lamennais (23 septembre 18G1), celui où il a raconté comment il fut chargé par Lamennais de publier en 1834 les Paroles d'un croyant. Il nous jeta tout de suite au beau milieu, au cœur môme de son travail. « J'ai vu se former une religion sous cloche, nous disait-il ; je sais comment on fonde une religion : j'étais à MénilmontantJ'ai vu de près le saint-simonisme ^..» Ce disant, il pétrissait sa calotte, à laquelle il donnait toutes les
1. Lettre du 22 juin 1856, publiée par M.Jules Couet dans la Correspondance historique et archéologique, de mai-juin 1908.
2. C'est l'idée qui revient dans l'article des Nouveaux Lundis, t. IV (12 janvier 1863), sur Adolphe Guéroult. «... Si le Saint-Simonisme, après tout, se voyait réduit à faire comme le physicien qui, ne pouvant pleinement reproduire ce que la nature opère en grand dans ses météores, dans ses éclairs ou ses tonnerres, au sein des éléments, se contente d'en faire en petit une répétition dans son laboratoire, n'était-ce donc rien? Vous riez de cette religion sous cloche; mais, pour plus d'un esprit jusque-là fermé à cet ordre de vues et de perspectives, la démonstration de l'importance de la chose religieuse n'en était pas moins donnée.» — Sous ce rapport de la nécessité qu'éprouvent certains hommes de former entre eux une chaîne et une communion d'esprits, la francmaçonnerie est aussi une religion, qui tient, par plus d'un aspect, — celui de la solidarité, entvc autres, — du Saint-Simonisme.
inflexions de sa pensée, puis il la rejetait sur sa table parmi les volumes de V Abré gé historique de V Histoire de France, du président Hénault, qu'il avait toujours devant lui à la portée de sa main. Il y avait souvent recours pour vérifier des dates, certains faits historiques.
Son accueil fat aimable et souriant, — tout le contraire de ce qu'on m'avait dit, — et sa légendaire laideur ne m'apparut point sous l'aspect guilleret où il se présentait à nous. C'était la seconde fois que je le voyais, l'ayant aperçu, quelques mois avant, à Tenterrement de Murger, au cimetière Montmartre, écoutant les discours. Ghampfleury mêle montra: « Sainte- Beuve », me dit-il ; et à vrai dire, en entrant dans cette maison, — sa maisonnée, comme il l'appelait, — il me semblait reconnaître les aîtres, après tout ce que j'en avais entendu dire chez Ghampfleury, un soir, par Baudelaire, qui aimait beaucoup Sainte-Beuve. On lui attribue même cette expression; «Sainte-Beuve est mon vice», — son autre vice était Delacroix. On pouvait communier avec Baudelaire sous ces deux espèces.
Quand je veux retrouver mon Sainte-Beuve de ce temps-là, je me reporte à la photographie que fit de lui le premier mari de M""' de Solms
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au chalet d'Aix-Ies Bains, où la cousine de l'empereur s'était réfugiée pendant son bannissement, auquel l'annexion de la Savoie mit un terme. Sainte-Beuve est représenté là,assis,dans un jardin, la fameuse calotte de velours sur la tête, — cette calotte qu'il ne mettait que pour se préserver du rhume. On en a fait un symbole : elle ne servait qu'à protéger sa calvitie, et remplaçait pour lui l'antédiluvienne perruque^, qui avait sa raison d'être sur la tête de Louis XIV. Seulement elle était de proportions réduites, et ne couvrait exactement que le sommet pyramidal d'un crâne entièrement dénudé. Il la plaçait un peu en avant^, penchée sur le front, qu'il avait très beau, très découvert.
Je ne sais qui lui a trouvé la physionomie poupine, d'autres ont dit bonhomme, un autre écrit bonasse. Elle était surtout attractive; j'en atteste toutes celles qui Tont connu, jusques et y compris M""® Hortense Allart, dont mon ami Léon Séché a publié les lettres, rendant un témoignage de Tamour que pouvait inspirer Sainte- Beuve à une femme intelligente et passionnée. Elles sont toutes — même les plus vertueuses — plus juges en fait de beauté masculine que le sexe auquel appartenaient Victor Hugo et Francisque Sarcey, deux Antinous qui ont dé-
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cerné à Sainte-Beuve un brevet de laideur. Dans quel miroir s'étaient-ils donc regardés euxmêmes ?
L'irrégularité des traits prêtait au jeu de la physionomie, qui devenait très mobile, très expressive, quand il s'animait; c'était alors comme un clavier, sur lequel résonnaient des notes intérieures, qui le mettaient en mouvement. La voix répondait bien à l'esprit de causerie, qui était en lui ; elle avait le ton doux et agréable : on faisait cercle autour de lui, quand il parlait. Le savant Charles Robin, l'illustre histologiste, me dit même un jour : « Depuis que Sainte- Beuve est malade et qu'il ne vient plus chez la princesse Mathilde, la conversation languit... » On peut les comparer, Renan et lui ; c'étaient deux charmeurs, bien qu'ils n'eussent pas tous deux la même musique dans l'esprit ni dans la voix. Sainte-Beuve y mettait parfois plus de vivacité, ce qui faisait dire, au dîner Magny, que ses articles joarZ^'s marquaient davantage que sa causerie imprimée. — Il abaissait le ton, en écrivant, il polissait davantage.il n'écrivait pas tout à fait comme il parlait, mais il ne voulait pas non plus parler comme un livre. Il me dicta un jour ce précepte que j'ai consigné dans ses Cahiers ^ :
l.Les Cahiers de Sainte-Beuve, Paris, Alphonse Lemerre, 1876.
« Il faut écrire le plus possible comme on parle, et ne pas trop parler comme on écrit.» C'était sa loi, et il s'y conformait sans effort, par une tendance naturelle de son esprit.
La bouche de Sainte-Beuve pouvait paraître bonasse au repos. L'observation est de Monselet, qui la relève aussitôt et la complète dans un croquis, pris sur nature, pendant que Sainte- Beuve, dans son cabinet, l'interrogeait sur luimême et prenait des notes pour l'article qu'il lui consacra dans les Nouveaux Lundis, t. X (24 avril 1865). — Échange de bons procédés! Monselet le rendit à Sainte-Beuve, qu'il voyait pour la première fois chez lui, par cet instantané qui rejoint pour moi la photographie la plus exacte et la plus fidèle :
Sainte-Beuve..., sexagénaire, portant juste son ûge... L'aspect conique de la tête me déroute entièrement, je ne peux pas m'y habituer... Le visage est d'une femme mûre, à la chair un peu molle ; le nez gros, comme celui de Renan i :1a main soignée... Tout le foyer d'intelligence est réfugié dans les yeux et dans la bouche: que d'esprit et même de rêverie dans ces yeux 1 d'autres y voient le génie de l'observation et de l'assimilation, c'est possible; moi j'y dé-