C'étaient des nez de curieux
couvre l'auteur des Pensées d^août... On me dira que j'exagère là son système; la faute en est à l'atmosphère que je respire en ce moment ^.. La bouche de Sainte-Beuve est aussi très significative; non surveillée et ne surveillant pas, elle pourrait passer pour une bouche ordinaire et bonasse (nous y ajTivons)y mais, dans l'état de causerie, elle contient un monde de fines réticences, qu'elle ne cherche pas à cacher... Alors, et pour peu qu'une certaine surexcitation s'en mêle, c'est Voltaire gras ^
La comparaison avec Voltaire s'imposait. Elle est venue plus d'une fois à d'autres, dans ce cabinet tout saturé de choses de l'esprit, et où la pensée littéraire dominait, à l'exclusion de tout ce qui pouvait la contrarier ou lui nuire. De même que Claude Bernard laissait le spiritualisme et le matérialisme à la porte, en entrant dans son laboratoire, Sainte-Beuve s'arrangeait pour n'apporter dans le sien que sa sérénité d'esprit. Elle lui permettait la liberté la plus large, la plus complète, la moins obstruée, de compréhension nécessaire pour posséder son sujet,
1. Le cabinet même de Sainte-Beuve, je le répète, où Monselet ruminait ses notes.
2. Charles Moxselet. Mes Souvenirs liltéraires. Paris, sans date, Librairie illustrée, 7, rue du Croissant.
LA SALLIÎ A MANGER DE SAINTE-BIÎUVE 57
s'en rendre maître sans prévention, sans parti pris. Sa méthode naturelle, celle qu'il a formulée dans son article sur Chateaubriand jugé par un ami intime S consistait surtout et tout d'abord à étudier son sujet en lui-même, et à ne pas lui appliquer un système préconçu, préparé d'avance, et dans lequel le personnage pouvait se trouver gêné, ne pas s'étendre à sa mesure complète. Dans ses Portraits littéraires, Sainte- Beuve s'efforçait d'être La Tour ou Chardin, dont le style est indépendant des sujets qu'ils traitent. Aucun ne se ressemble, et l'on sent dans chacun la manière du maître. Sainte-Beuve avait à pénétrer l'esprit du modèle, et il disait que le critique devait avoir des yeux tout autour de la tête pour tout voir, tout comprendre, tout embrasser. On lui doit d'avoir étendu le domaine littéraire à toutes les connaissances humaines, celles du moins qui ne sont pas de la mathématique pure, et où le chiffre est la langue écrite.
Il tenait beaucoup de l'ancien régime par la politesse. Le premier contact de nos mains fut plutôt un effleurement de trois doigts serrés, qu'il tendit^ à la manière des prêtres, qui res-