‹ La salle à manger de Sainte-BeuveChapitre 7 sur 44 · Nouveaux Lundis, t. III · texte numérisé non relu

Nouveaux Lundis, t. III

tent sur la réserve. J'en conclus, par la suite, qu'il ne devait pas être poli de toucher la main, comme cela, tout d'abord. Une fois, il retira la mienne de celle de M"' de Solms^que j'étreignais peut-être, à première présentation, avec une effusion toute méridionale. J'avais la poignée de main plébéienne. Je n'étais pas encore fait aux belles manières. J'avais besoin d'être raboté.

Il fit asseoir Ghampfleury (il est temps que j'y revienne) sur un fauteuil de reps vert, qui en a vu bien d'autres, et dont on aurait pu écrire les Mémoires — comme on a écrit les Mémoires cCun piano (celui de Félicien David, sur lequel fut rapportée la Symphonie du désert), — Le fauteuil où Sainte-Beuve invitait tout d'abord ses visiteurs à prendre place se trouvait entre la cheminée et la table de nuit, — car la même pièce, bien aérée, ensoleillée même, donnant sur un jardin, servait à la fois de cabinet de travail et de chambre à coucher. Le bureau, couvert de livres et de papiers, — le tout bien ordonné, malgré leur désordre apparent, pour qui n'en connaissait pas Farrangement, — était formé de deux tables, rapprochées Tune de l'autre, et n'en faisant qu'une, parallèle à la longueur de la pièce. L'une des deux, la plus petite, servait pour le déjeuner de Sainte-Beuve,

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qu'on lui montait à onze heures, et qui consistait en tiié au lait, deux brioches, du pain et du beurre. — Le matin, au lever, il avalait une soucoupe de chocolat. — Pas de papier ni de tenture sur les murs, mais une peinture grisâtre, claire, uniforme, — de bon goût, comme on dit, ni sévère, ni criarde, — rehaussée de filets d'or au plafond et sur tous les pourtours. — C'était le goût du maître, qui n'avait pas besoin, pour écrire, que rien lui tirât l'œil aux murailles. Le penseur se révélait là, et il a fallu les Concourt pour lui reprocher un jour son élégance et sa simplicité bourgeoises. Pas de bibelots sur les murs. On n'y voyait encore, en 1861, que la réduction en plâtre de son buste par Mathieu- Meusnier qui fait pendant à celui de Daunou, à la Bibliothèque de Boulogne-sur-Mer. Plus tard vinrent s'y joindre une épreuve du buste de la princesse Mathilde, par Garpeaux, offerte par l'artiste, et enfin une magnifique aquarelle, don de la princesse Mathilde, et son œuvre,, exposée cette année-là au Salon, et consistant en une copie à l'aquarelle du pastel de Chardin, qui fait partie de la collection Lacaze, au Louvre, et qu'on dit être un portrait de M"** Lenoir, femme du lieutenant de police. — La princesse Mathilde réclama son œuvre après la

mort de Sainte-Beuve, et elle lui fut rendue.

Je fus prié de m'asseoir sur une chaise, entre Sainte-Beuve et Ghampfleury. C'était celle sur laquelle s'asseyait Sainte-Beuve pour déjeuner à la petite table, quand il quittait son fauteuil de travail à onze heures.

Ce qui est intraduisible c'est la bonne grâce et l'amabilité de Sainte-Beuve disant :

— Alors, c'est monsieur qui va me servir de secrétaire?... Est-ce que vous avez publié quelque chose ?

Ghampfleury répondit pour moi, non sans une pointe d'ironie, qui perça dans son sourire:

— Monsieur sort de VArtistey où il faisait des comptes-rendus des ventes des tableaux et curiosités à l'hôtel des commissaires-priseurs...

— Je vois que vous aimez la peinture... nous irons en voir...

Et en efîet nous visitions tous les ans le Salon; j'ai amené même Sainte-Beuve chez Ghintreuil et chez Gourbet. Nous allâmes ensemble, en 1866, voir la Femme au perroquety dont Bonvin disait que c'était du Dubuffe, une concession faite au mauvais goût, qui valut à Fauteur de V Enterrement d'Ornans un retour de tous les amateurs du sujet en art. Nous rencontrâmes au Salon l'abbé Goquereau, Taumô-

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nier de la princesse Mathilde, qui cherchait la Femme au perroquet. Nous l'y accompagnâmes. Je servais de guide. Je savais le sujet par cœur. Courbet en avait puisé l'inspiration à Montpellier chez un peintre nommé Magnol, descendant de l'introducteur du magnolia en France, qui avait rapporté d'Italie une toile représentant V Amour et Psyché, Courbet la copia, roula sa copie dans un fourreau en fer battu qu'il fit faire exprès, et ce fut l'idée première de la disposition de la fameuse Femme au perroquet, qui fut un regain de gloire pour le maître d'Ornans.

J'anticipe en ce moment sur mes Souvenirs; mais pendant que je les tiens, pourquoi ne pas \es caser et leur faire un sort tout de suite? Je suis plus maître du présent que de l'avenir, et le passé rétrospectif n'a pas absolument besoin d'être placé à son ordre chronologique, d'autant plus que la plupart de ces noms ont rempli ma vie pendant les huit ans que j'ai passés auprès de Sainte-Beuve, et reviendront nécessairement par la suite.

Je décidai une fois Sainte-Beuve à monter chez Chintreuil, dans son atelier, au sixième étage, rue de Seine, à côté du passage du Pont-Neuf. On était bien récompensé de l'ascension, en en-

trant dans cette Normandie, où Ton ne voyait que pommiers en fleurs, prairies vertes, paysages délicats, saisis aux heures crépusculaires, — ce que GhampÛeury, dans ses Souvenirs, a appelé Brumes et Rosées, — et qui coûtèrent la vie au peintre lakiste de complexion plus délicate encore que les œuvres qu'il dérobait à la nature.

Une autre fois, j'accompagnai Sainte-Beuve chez Ghenavard, qui l'avait invité à venir voir son tableau de la Dwine Tragédie, exposé dans un atelier de la rue Vavin^ Sainte-Beuve admira beaucoup la Vénus qui se détachait à part dans un relief vigoureux et puissant — ce qui fit dire à Ghenavard: « Quel homme! toujours le même ! »

Je n'ai pas épuisé nos incursions sur le terrain pictural; il eût été dommage de perdre ces deuxlà, faute de me rappeler à quelle circonstance ou à quelle heure précise les rattacher au cours de ces souvenirs, qui se présentent à bâtons rompus, et j'en reviens à ma première entrevue chez Sainte-Beuve, qui fut pour mon avenir tout à fait décisive : elle fit de moi son dernier secrétaire et celui qu'on n'a pas cessé d'appeler « le

1. Ce tableau se trouve actuellement au Sénat, dans la salle Berthelot.

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secrétaire de Sainte-Beuve ». J'ai eu pourtant des prédécesseurs que j'honore, que j'estime : Sainte-Beuve a rendu justice, dans son article des Nouveaux Lundis^ t. IV, à chacun d'eux, dont je clos la liste. Auguste Lacaussade, Octave Lacroix, Jules Levallois, se sont tous fait une place à part dans les Lettres; Levallois est peutêtre celui qui fît le plus d'honneur à Sainte- Beuve par sa plume de critique, qu'il tint longtemps dans V Opinion nationale.U contrecarrait souvent Sainte-Beuve par ses idées spiritualistes, mais Sainte-Beuve provoquait la discussion. Gela l'avertissait, et ne lui déplaisait pas. En dernier lieu, je remplaçai Pons ; Sainte-Beuve ne pouvait prévoir qu'il avait auprès de lui un biographe dont il n'est pas juste de dire qu'il a trahi son maître, — car il n'a raconté que des choses sues et connues de tout le monde en leur temps, — mais dont les indiscrétions, à la barbe de quelques intéressés de haute marque, ont été brutales et prématurées. Ce qui m'a remis de sang-froid à l'égard de l'auteur de Sainte-Beuve et ses inconnues^ — après avoir eu à me défendre de lui et à m'en garer, car on m'attribuait son livre, — c'est une conversation à son sujet que i'eus avec un vieil ami de Sainte-Beuve, l'historien Ghantelauze,qui a collaboré à l'édition dé-

finitive de Port-Roj-al, par un mémoire sur le cardinal de Retz. Il m'exprimait toute son indignation et celle du faubourg Saint-Germain: « J'en pâtis plus que personne, lui dis-je, puisqu'on m'accuse d'avoir pris un pseudonyme pour écrire ce livre. Je ne suis que le successeur de Pons comme secrétaire de Sainte-Beuve; mais on ne connaît, paraît-il, ou l'on ne veut connaître que moi dans le noble faubourg, malgré la différence de nom, d'esprit et de ton; M. Marmier me l'a déclaré, tout en me demandant tout d'abord pourquoi j'avais écrit ce livre ; puis il a ajouté, après réponse et explication de ma part : « Gela ne nous a rien appris de nouveau, nous savions tout cela du temps de Louis-Philippe. »

» Au Rappel, on n'est pas mieux informé qu'au faubourg; Meurice et Vacquerie veulent absolument que le livre soit de moi, et ils ne me le pardonnent pas à cause de M""" H,». » — « Eh ! je ne me f... pas mal de M"' H...! s'écria Chantelauze ; mais c'est de M"' d'Arb... qu'il s'agit... » — Ohl oh! pensai-je, puisque chaque coterie a son Adèle^ je n'ai pas plus besoin de prendre parti pour l'une que pour l'autre, moi qui ne suis pour rien dans tout ce bruit, dont on me fait porter la peine.

Ghampfleury et moi, nous prîmes congé de Sainte-Beuve, en emportant la promesse qu'il m'écrirait bientôt. Il me fit assister, en effet, Pons ne devant le quitter qu'à la fin du mois, à une répétition de ce que je devais faire, lire à haute voix, écrire sous la dictée, le contrecarrer au besoin, comme faisait Levallois: « Lisez-moi en ennemi, disait-il ; c'est ce que je demande toujours à mes secrétaires... » Et Pons, à ce que je pus en juger, à une première et unique audition, ne s'en privait pas. Il le chicanait sur des questions secondaires de style ou de correction; il était professeur, et allait devenir régent de collège.

Sainte-Beuve ne dédaignait pas certains tours de plume qui pouvaient paraître delanégligence; le poète survivait en lui^ et surtout le poète des Sonnets, qui empruntait ses liaisons à Titalien, si riche en petites locutions ne signifiant rien par elles-mêmes, mais formant autant de chevilles, utiles à donner de la force à la forme et à la pensée. Elles en sont comme les ut dièze. Mais il avait grand souci du style, et quand nous corrigions des épreuves, il me faisait noter à part tous les mots qui lui paraissaient impropres ou douteux. Nous montions ensuite, ma liste à la main, à l'étage supérieur, où il vérifiait à l'aise,

sur appel que je lui en faisais, dans un Bescherelle, très riche en citations, qu'il tenait des éditeurs des Causeries du Lundi, MM. Garnier frères. Cet exemplaire, usé par les années et de longs états de service, existe encore et me sert toujours.

Il ne remettait jamais au lendemain le soin d'une vérification, quand il pouvait la faire immédiatement chez lui, sur place, sans avoir recours à la Bibliothèque. Quelquefois, le soir, après dîner, nous montions au deuxième étage, où la plupart de ses livres étaient rangés sur des rayons, ou enfermés dans des armoires dont lui seul avait les clés. Je lui tenais le bougeoir, pendant qu'il faisait sa recherche. Il rappelait que Halévy, l'auteur de la Juive, et secrétaire perpétuel de TAcadémie des Beaux-Arts, sur lequel il a écrit un si joli article, ne tenait pas plus en place que lui, quand il s'agissait d'éclairer un point douteux: « Il faisait remuer sa bibliothèque, il allait chercher lui-même ; il y mettait une impatience à impatienter les autres : il fallait que le problème fût résolu. Quelquefois on n'y pensait plus, et il reparaissait triomphant avec le mot de Ténigme *... » — « Allons, di-

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