Nouveaux Lundis, t. II (14 avril
sait Sainte-Beuve, ne soyons pas paresseux, faisons comme Halévy. » Nous quittions la table avant qu'elle ne fut entièrement desservie, et nous allions chercher nous-mêmes, moi l'éclairant.
Les amis attendaient en bas, dans la salle à manger.
Je ne pris possession de mon poste, après le départ de Pons, qu'au mois d'octobre 1861, lorsque Sainte-Beuve achevait ses articles sur Veuillot, dont le journal venait d'être supprimé : «... Ce n'est point parce que M. Veuillot est hors de la lice, commençait par dire Sainte- Beuve, que je crois devoir en profiter. D'ailleurs, des écrivains comme lui ne sont jamais désarmés. Mais il y a un peu de silence autour de lui, et ce silence est favorable à l'étude que je désire faire de ses œuvres et de son talent. » Il le fît impartialement et, l'on peut dire, en toute équité. Ses deux articles sont là pour en témoigner. Nadar, qui fut très lié avec Veuillot, m'a souvent cité un de ses mots sur Sainte- Beuve, dans une lettre de la Correspondance de l'écrivain catholique, presque aussi nombreuse que celle de Proudhon. Les termes en sont curieux, et dignes... de Veuillot, moins poissard que d'habitude. Voici sa façon de faire
l'éloge de Sainte-Beuve; «(Plombières, 8 octobre 1869). — ... Je lis Sainte-Beuve, ce coquin-là est bien mauvais, mais il a bien du talent. De tous les gens de lettres, qui ont paru depuis 1830, je ne sais pas si ce n'est pas le plus fort ; un de ces jours je le louerai terriblement, et il sera bien étonné. » Il est dommage qu'il ne Tait pas fait: il aurait rendu à Sainte-Beuve la monnaie de ses articles.
PAUL CIIEROX — ANATOLE DE MONTAIGLON MADAME DE SOLMS UN DINER RUE DU MONTPARNASSE LE BARON STOCK
Les Nouveaux Lundis présentent assez de consistance et se défendent suffisamment par eux-mêmes pour que je n'en refasse pas l'histoire. Seulement, comme ils furent la raison de mon entrée chez Sainte-Beuve, j'y ferai souvent relâche.
On a conservé à la Bibliothèque nationale — alors impériale — un registre des prêts en ville, où l'employé préposé à ce service, M. Klein, inscrivait tous les volumes empruntés par Sainte- Beuve. Ils étaient toujours scrupuleusement rendus, et marqués comme tels. J'en enlevais quelquefois une quinzaine, que je rapportais quelques jours après. J étais fort connu dès lors à la Bibliothèque comme secrétaire de Sainte-
Beuve, qui s'adressait toujours pour ses recherches, à son ami personnel, le bibliophile Paul Ghéron, sans lequel non plus il n'y avait pas de bonne fêle intime au Cénacle de Sainte- Beuve. Le docteur Veyne et Ghéron en étaient deux piliers. Ils ne se ressemblaient pas. Ghéron était gros et gras, mine réjouissante, à la barbe fleurie, bonne fourchette, riche en anecdotes et propos rabelaisiens, qu'il racontait à table. Il était Tami inséparable du savant Anatole de Montaiglon, maigre en 1861, faisant un parfait contraste avec Ghéron, qui avait tout l'air d'un gros moine. Ils s'entendaient parfaitement, et se rencontraient souvent dans les bons cabarets, où Ghéron invitait son ami, car il aimait la bonne chère. On devisait à son aise devant un repas bien servi. Ils avaient mêmes passions et mêmes goûts littéraires, autant que culinaires. Tous deux connaissaient et pratiquaient la vieille France ; Ghéron a procuré une édition de Rabelais, une autre de Candide (il était voltairien et moliériste, — l'un ne marche pas sans l'autre). — Montaiglon avait aussi le culte de Rabelais, qu'il savait par cœur ; il avait une prodigieuse mémoire, mais il était en même temps un des plus profonds érudits et un des plus savants linguistes qui aient jamais
LA SALLE A MANGKR DÎ-: SAlNTF-BKUVE 71
fait honneur à TEcole des chartes, où il occupait une chaire. Sa conversation était inépuisable et intarissable en ces sujets, parfois bien un peu arides, mais que sa conviction ardente animait. C'était comme une pointe de feu qu'il avait dans l'œil, quand il en parlait. C'a été un maître dans son enseignement, et la jeune génération venue après lui, et qui ne l'a connu que sur son déclin, m'a paru le méconnaître. Il avait appris l'anglais dans Shakespeare et le français dans tous les vieux conteurs, prosateurs, poètes, qui ont entretenu chez nous le génie de la langue. Il a écrit sur tous, et ses commentaires sont encore précieux aujourd'hui. Ghéron le mena un jour chez Sainte-Beuve, et le fit charger de la Table analytique de la dernière édition de Port-Royal, qui forme à elle seule un septième volume. Travail de bénédictin qu'il mena à bonne fin, et que Sainte-Beuve n'eut pas le temps de voir paraître.
Ces travaux bibliographiques convenaient surtout à Ghéron, qui avait fait autrefois la Table des Causeries du Lundi , quand elles n'avaient que onze volumes. Sainte-Beuve Ta remplacée depuis, dans le onzième volume, par des Notes et Pensées, où il a déversé ses Cahiers, dans lesquels il ne reste plus grand'chose à glaner. (Ils
font partie du legs Lovenjoul, fait à Chantilly.) En 1861,quand je devins secrétaire de Sainte- Beuve, l'un de ses premiers soins fut de me mettre en rapport avec Ghéron, à qui j^aurais souvent affaire à la Bibliothèque impériale (comme on disait alors). Je le connaissais déjà, mais lui m'ignorait complètement. Je l'avais souvent entendu causer haut et gaîment à la table où l'on me faisait asseoir pour la communication dWvrages locaux, concernant le Midi, dans la salle des Globes, tout près justement de M. Klein, le préposé aux prêts. Le verbe de Ghéron m'avait même dérangé quelquefois, mais je n'avais pas osé me fâcher. J'avais le respect inné des puissances. Nous allions devenir les meilleurs amis du monde.
Sainte-Beuve lui écrivitun jour pour Tinviter à dîner avec son nouveau secrétaire, qu'il voulait lui faire connaître. Ghéron, naturellement, accepta. Sur ces entrefaites, Sainte-Beuve reçut une lettre deM""^ deSolms qui s'invitait à dîner pour le lendemain. La princesse de Solms (appelons-la princesse, puisqu'elle l'était, de fait, en sa qualité de petite-fille de Lucien Bonaparte) rentrait en ce moment d'exil, ou plutôt la Savoie étant devenue française, son exil finissait. Pourquoi avait-elle été éloignée du territoire?
Elle se prétendait républicaine; peut-être aussi y avait-il quelque autre motif plus déterminant. Elle compromettait la dynastie, paraît-il. Dès sa rentrée à son hôtel de la rue de Milan, 3, les journaux annoncèrent qu'elle était morte. Sainte- Beuve m'envoya y voir. < Cest une méchanceté des journaux, m'y fut-il dit. On voudrait la faire passer pour morte, parce qu'elle est revenue... » Sans en vouloir savoir davantage, j'inscrivis Sainte-Beuve. Elle se chargea elle-même de lui prouver qu'elle n'était pas morte, en lui écrivant quelques jours après: «Mon cher tuteur...» — Elle l'appelait son tuteur, parce qu'il ne l'avait pas abandonnée, lors de sa disgrâce ; il n'y avait eu même que lui et M. Schneider, président du Corps législatif, qui l'eussent accompagnée, lors de son départ, à la gare de Lyon; — et puis tuteur convenait bien de toutes les façons à Sainte-Beuve, à son esprit de modération et de sagesse, à son rôle pondérateur, qu'il apportait en tout : il était de bon conseil, comme un sage de la Grèce, dont il avait la « forme extérieure », a dit de lui une autre princesse de la même famille, mais non de la même branche '.