‹ La salle d'asile au bord de la merChapitre 4 sur 8 · X.A BASSE-SIER · texte numérisé non relu

X.A BASSE-SIER

Le soleil se levant chassait au loin la brume , Et le rose et puis l'or teignaient la blanche écume Des Bots, qui s'abaissaient à la voix du Très-Haut. 0 vous qui, sans penser , errez sur ces rivages , Songez que le beau temps recèle les orages , Que la mer qui descen-î remontera bientôt.

Quand l'heure du repas eut sonné , il se passa une scène charmante, la contre-partie du panier vide. Romaine, grâce aux cadeaux d'Adolphe et de Virginie , put récompenser sur-lechamp ses camarades , qui avaient partagé leur

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paio avec elle. Elk était en vérité toute gentille à voir, avant au bras sou petit panier plein a présent, plein de friandises, et donnant à chacun, en souriant du bonheur de pouvoir donner, bonheur qu'elle n'avait pas encore connu sans doute.

Ce jour-là il y eut dessert à L'asile, ce qui n'était pas chose ordinaire et n'en tut que plus joyeusement accueillie. Quant à l'argent que Mmo Astier eût voulu mettre dans le panier de Romaine, Bimfl Hérouard avait eu bien raison de la détourner d'agir ainsi. L'aumône, au lieu d'être consacrée au bien, aurait sans doute été dissipée dans quelque cabaret par son père : du moins l'argent de la charité, à l'abri dans le tronc, comme Romaine était à l'abri dans l'asile, viendrait à coup sûr, par les soins de Mmc Hérouard , au secours de la fdle de Tempête, en lui procurant un vêtement chaud pour l'hiver, quelque remède quand elle serait malade, du pain quand elle n'en aurait pas.

Mmc Astier et Fanny rentrèrent cà leur hôtel, beureuses du plaisir qu'avait fait leur visite, plaisir que , par conséquent , elles avaient éprouvé. Adolphe et Virginie profitèrent de ce bon moment, et, après s'être dit quelques paroles à l'oreille , l'œil scintillant de la vivacité

/ b LA SALLE I) ASILE

la plus parlante, toutes deux se jetèrent au cou de l'une et de l'autre mère :

« Oh! je vous en prie! là! je vous en prie Lien ! s'écrie Adolphe , promettez-moi de m'accorder ce que je vais vous demander. Vous voyez comme il fait beau... comme la mer est tranquille... Demain matin... Ce serait avec mon cousin Bartaud, le marin... Vous savez comme il est prudent ! . . . »

Mine Astier n'eut pas besoin d'interroger Adolphe, elle avait tout deviné, et allait répondre, quand Virginie, l'embrassant encore, lui coupa le parole...

« Ah! voila mon cousin, voilà mon cousin! reprit Adolphe en gambadant. — Vous n'aurez pas peur, n'est-ce pas?... quand vous saurez que je suis avec lui à pécher des crabes à la marée basse? »

C'est ainsi qu'il lança tout à la fois, et d'une parole précipitée, la grande proposition préparée par les demi-mots de tout à l'heure. En ce moment même entrait le cousin Bartaud, et, aux bonjours, il ajouta sans transition, comme s'il était certain que ce qu'il allait dire était indubitable :

« Ah! çà! Adolphe est de la partie, et j'espère , cousines, que vous ne le croirez pas mort

pour venir avec moi et ses cousins à la basse mer. Demain c'est jeudi, l'école a congé, et vous ne voulez pas sans doute habituer votre fils cà avoir peur de tout? — 11 faut en faire un homme. — Soyez tranquille , j'aurai peur pour lui, c'est-à-dire que j'aurai tou,te la précaution nécessaire. — Ainsi , cousines , qu'il mette de fortes chaussures , un pantalon qui ne craigne pas d'être mouillé, et demain matin, à cinq heures, îx cinq heures.... entendez-vous?... je viens le chercher. C'est convenu ! »

Mme Astier et Fanny se regardaient en silence , comme étourdies par ce flux de paroles , que le cousin Bartaud venait de brusquer à dessein pour transformer tout d'abord la demande eu assentiment, et emporter ce consentement d'assaut , à l'abordage , en véritable marin qu'il était. Il faut ajouter que les excellentes femmes, saisies par une proposition si prompte , n'auraient su que répondre à une observation dont elles sentaient la justesse. — Voulaient-elles habituer Adolphe h avoir peur de tout? — Oh ! non pas. . . elles savaient qu'une telle éducation fait de l'homme un être malheureux et misérable ici-bas. Elles n'osaient donc refuser l'offre du cousin , et cependant

balbutiaient quelques réflexions , lorsque Adolphe revint à la charge avec des supplications plus vives, de plus étroites caresses. Virginie même, qui ne devait pas être de la partie, se joignit à son frère, sous condition qu'il lui raconterait tout; et, enfin, le cousin ne sortit qu'avec la certitude d'avoir le lendemain Adolphe.

« Pourvu qu'il fasse le même temps qu'aujourd'hui... tout aussi calme, entendez-vous bien , cousin? lui dirent Mme Astier et Fanny après l'avoir rappelé.

— Oh ! soyez tranquilles ! . . . le temps est assuré... je m'y connais. — Vous oubliez donc que l'instituteur d'aujourd'hui a été capitaine au grand cabotage. — A demain , — à demain ! » Et il sortit de nouveau.

« Cousin, cousin, capitaine!... revenez. — S'il fait le moindre vent... je retire jnon consentement, pensez-y bien.

— Le vent! le vent! il est endormi pour quelques jours... Allez, — soyez tranquilles, cousines. »

Tranquilles ! elles ne l'étaient guère ; et que de fois , dans la soirée et la nuit , elles formèrent des vœux pour que la moindre agitation dans l'atmosphère, et, par conséquent , sur les flots,

Leur fournit un prétexte admissible pour ne pas laisser aller Adolphe ; mais elles eurent beau

ec(Miter, pas un souffle ne frémissait dans l'air r pas le plus petit bruit en mer par conséquent; et le soleil le plus pur se leva sur une mer polie et immobile comme une glace.

Adolphe s'était levé d'aussi bonne heure au moins que le soleil. 11 avait à peine dormi : c'était pour lui une si grande fête et une si rare bonne aubaine, que celle dont il attendait l'heure! Aussi, dès que l'horloge de l'église sonna cinq fois , il s'élança a la porte , où M. Bartaud arrivait en même temps.

« Allons! allons! on est prêt, partons vite! »

Et comme les dames , levées aussi depuis longtemps, embrassaient et embrassaient encore Adolphe :

« Est-ce fini? Vous lui faites des adieux comme s'il partait pour l'Amérique. »

Il riait en disant cela; mais tout à coup il s'aperçut du mal qu'il avait fait , en rappelant a la mère et à l'épouse, l'Amérique, le pays d'où Frédéric n'était pas revenu. — Comme il faut prendre garde à ce que l'on dit , et se rappeler qu'il est des mots qui peuvent blesser plus profondément que des poignards !

Le capitaine Bartaud serra donc la main de ces dames, en les priant d'être tranquilles et de compter sur sa prudence.

Mais la prudence d'un homme habitué aux périls peut-elle être la même que celle d'une femme timide, d'une mère, d'une aïeule, qui tremblent pour leur enfant? La prudence du cousin Bartaud aurait , sans aucun doute , été imprudence et témérité pour Mme Astier et Fanny. C'est ce qu'elles se disaient probablement tout bas; mais l'air joyeux, résolu, décidé de chacun des petits cousins, cet air qui convient et va à merveille à des hommes , s'était communiqué à Adolphe, et elles ne pouvaient nier qu'il ne fut beaucoup mieux alors que quand il paraissait inquiet et troublé de tout.

« Allons, Adolphe, lui dit le cousin, tu as de bons souliers... très-bien. — Ton pantalon n'a pas peur de l'eau de la mer? — Mets cette blouse par-dessus ta veste de drap.

— Mais vous allez nous le ramener enrhumé , exténué, ce pauvre cher enfant!

— Laissez-moi donc, laissez-moi faire... Partons ; la mer sera au plus bas dans trois heures , et nous serons de retour à midi.

— Et de quel côté allez- vous?

— Ma foi... nous irons... du côté de l'ouest... Il adieu !... à midi! »

Le cousin Bartaud el ses deui fils partirent donc avec Adolphe, portant chacun un croc pour soulever les roches sous lesquelles se cachenl les crabes, un sac pour Les mettre, et de plus une espèce de petit filet rond contenu et encadré dans une tringle de fer, que l'on tend dans les rochers au moment où la mer remonte. Cette chasse esl plus amusante que celle que l'on fait au moyen du croc et des mains, où les pinces des crabes s'attachent quelquefois un peu rudement. Us se défendent. Pourquoi les allons-nous chercher dans leurs demeures?

M1"1' Astier, Fanny et Virginie suivirent de l'œil Adolphe, et lui, il leur répondit par un regard continuel jusqu'au détour d'une rue qui les cacha les uns aux autres, et bientôt les cousins, grands et petits, furent sur les bords de la mer. Le matin était admirable, et le soleil, déjà sur l'horizon depuis une demi-heure, éclairait obliquement les sables, encore liumides, que les lames venaieut de quitter. On eût dit une nappe d'eau immense, et Adolphe poussa des cris d'admiration en voyant une femme marcher sur cette apparence de surface liquide qui se confondait avec la mer immobile et unie.

Il aurait presque cru à un miracle, et ne r vint de son illusion qu'en mettant le pied li même sur ce sable qui lui avait d'abord semt ne faire qu'un avec les flots.

Il n'y eut plus de mystère alors , et il coi prit comment les petites flaques , laissées da les inégalités du fond par le reflux, ainsi q le voile humide resté sur le sable derrière lames qui se retiraient, luisaient aux rayo du soleil levant , de façon à présenter l'asp( qui l'avait trompé. Quelle joie il éprouvail présent devant cet admirable spectacle, la n se reculant devant lui avec un solennel mi mure, et laissant à ses pieds un sable couv< de la plus blanche écume, ou bien de no goémons roulés autour des roches couvertes petits coquillages. Voir l'Océan se retirer, nous découvrir, à chacun de ses grands \ en arrière, un fond mystérieux, caché tout l'heure aux regards par des masses d'eau ênc mes; se demander, en regardant se former nouvelle lame du reflux : « Que vais-je voir nouveau dans ces abîmes? 0 mer! que vas me montrer? - quel intérêt plus puissant peu y avoir ici-bas? >'est-ce pas un plaisir bien et bien nouveau que celui de marcher en toi sécurité là où, il y a quelques heures, il :

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aurait en poar L'homme qne péril et mort; là où, dans quelques heures, mil homme ne pourrait rester vivant !

Ces réflexions remplissaient l'âme d'Adolphe et même de ses petits cousins, quoiqu'ils fussent habitués aux grandes scènes de la mer, et, les uns et les autres, ils oubliaient La chasse aux crabes. Tour le cousin Bartaud, il s'y livrait avec bonheur, car il ne dérangeait pas une roche avec son croc, qu'il ne vit sortir de l'abri , si cruellement enlevé, un crabe, lequel, clopin-clopant, se sauvait de son mieux ; mais le cousin savait prendre crabes et je an-bonhommes sans courir le risque d'être pincé par eux, et son sac se remplissait a vue d'œil. Cela excita enfin l'émulation d'Adolphe et de ses amis; ils se mirent donc aussi à la chasse, et à mesure que la mer reculait , à mesure aussi s'avançaient nos chasseurs.

Tantôt le fond sur lequel ils marchaient était un beau sable net à faire plaisir au regard, tantôt un lit de petites roches, entre lesquelles séjournait un peu d'eau , et c'est là que l'on trouvait le plus de butin ; mais on ne pouvait marcher là de plain-pied à son aise , et chaque pas devait être un bond. Un tel exercice, joint à l'air de la mer, l'air de la mer

respiré dès le matin, creuse bien vite l'estomac, et il était huit heures à peine, que déjà Adolphe et les cousins regardaient d'un œil tout plein de convoitise la gibecière que le cousin Bartaud n'avait pas oublié de munir de pain, d'eau et de vin toute préparée, et d'un très-bon pâté fait de la veille au soir.

Ils cherchèrent du regard un endroit favorable pour servir leur repas, et virent qu'ils n'auraient pas loin à aller pour prendre place dans une salle à manger charmante. Tout à fait vis-à-vis de l'endroit où ils se trouvaient en ce moment, un enfoncement était creusé dans la craie et la marne qui composent les falaises. De qui cette grotte était-elle l'œuvre? de la main de Dieu? de la main des hommes? Étaitce un coup de mer qui , dans les gros temps , avait battu le pied de la falaise au point d'y pratiquer cette niche? N'avait- elle pas été le refuge et la cachette de quelque contrebandier? C'est ce que nul n'aurait pu dire dans le pays , et les cousins , sans s'informer autrement de son origine, n'eurent qu'à traverser le sable et le galet, et les voici assis et mangeant de bon cœur sous une voûte , qui n'aurait pas été très-rassurante dans un jour de tempête. La falaise qui la chargeait était si haute,

et le terrain qui compose les falaises est si frêle !

Mais le temps était de la sérénité la plus rassurante, et les provisions lurent fêtées par le plus bel appétit de chacun des convives, ce qui ne les empêchait point d'avoir un regard pour tout ce qu'avait de curieux le spectacle qui se déployait à leurs regards : cette immense nappe d'eau unie comme un miroir, azurée comme le ciel qu'elle répétait et que l'on eût confondu avec elle , si l'horizon n'eût été marqué à tout moment par un point noir y apparaissant et grandissant à vue d'œii. C'était un navire qui entrait en rade, et, de tous les points, d'autres voiles se dirigeaient vers le port, comme des volées d'oiseaux qui, les ailes tendues, accourent vers l'arbre où sont leurs nids. La mer allait bientôt commencer à monter, et les barques de pêcheurs , les petits bâtiments chargés de bois du ?x'ord, faisaient force de voiles pour profiter de la marée.

Ce coup d'oeil charmant n'était pas le seul qui fixât l'attention de nos quatre cousins. Plus près d'eux, sous leurs yeux mêmes, des pêcheurs venaient visiter leurs filets à demeure, leurs parcs , et en retirer les poissons qui s'y étaient pris pendant la haute mer; les uns se réjouis-

saient de leur bonne fortune, et Adolphe s'en réjouissait avee eux ; les autres se désolaient de la faiblesse de leur pèche , et Adolphe s'affligeait du chagrin des pauvres gens. Un de ces derniers se lamentait sur le vide presque absolu qu'il avait trouvé dans son parc, et ses lamentations, il les adressait à bien plus pauvre que lui en apparence. C'est là une injustice que l'on commet souvent en ce monde et qui provient de l'égoïsme , qu'il faut combattre toute sa vie comme une espèce de mort de l'àme.

L'homme à qui le pécheur contait ses doléances, à peine vêtu de misérables haillons, était en ce moment à ramasser des petits crabes, non pour s'amuser, comme faisaient tout à l'heure Adolphe et ses cousins , mais pour se procurer son déjeuner, son diner du jour, ou quelques pièces de monnaie qu'échangerait contre sa chasse un pauvre moins pauvre que lui. C'est ce que cet homme disait au pêcheur d'une voix si retentissante , qu'elle apporta presque toutes les paroles jusqu'à la falaise sous laquelle achevaient de déjeuner le capitaine Bartaud et sa petite compagnie.

« Le malheureux! dit Adolphe, si nous l'appelions pour lui donner quelque chose... »

Cette proposition fut accueillie avec em-

prcssement par tous les convives, et Rf. Bartaod

fut le premier à le héler d'une voix véritable de porte-voix. Alors Tempête, car c'était lui, répondit d'un accent qui prouva au capitaine qu'il avait affaire à un matelot.

» Un matelot! tant mieux, dit Adolphe; si celui-là allait savoir quelques nouvelles du navire sur lequel était mon pauvre père! » Telle fut la première peusp* du (ils de Frédéric.

Tempête, voyant que l'on mangeait, que l'on buvait, ne s'était pas laissé appeler deux fois, et traversait à grands pas la large couche de galet qui le séparait de la falaise; mais, avant qu'il ait atteint la salle à manger , nous avons le temps de jeter un coup d'œil du côté des dames Astier, qui n'étaient point restées dans la tranquillité que leur avait reeommandéé M. Bartaud.

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