‹ La salle d'asile au bord de la merChapitre 5 sur 8 · T-J\. FALAISE · texte numérisé non relu

T-J\. FALAISE

Oui, je reconnais sa voile, Qui reluit comme l'étoile , Du matin la blanche étoile, A l'horizon du levant. Je reconnais sa mâture Et son élégante allure ; Je reconnais la figure Oui se dresse sur l'avant.

Il D'est rien de plus régulièrement inflexible que le temps ; sa marche en avant , toujours en avant , est immuable ; voilà pourquoi il est si funeste d'en laisser perdre une minute , car

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c'est là une irrévocable perle que L'on fait. Là marche du temps est l'ordre par excellence, et cependant il n'est pas de loi de la création que l'homme apprécie plus mal. Selon qu'il est saisi

de tel OU tel sentiment, de telle ou telle passion, le temps marche pour lui à pas d'écrevisse, à pas de géant: l'heure se presse, l'heure se ralentit au gré de son imagination, de ses désirs, de ses craintes. Heureusement que pour combattreles erreurs de cette imagination capricieuse et fantasque , le soleil est au ciel ce que, sur la terre, est le merveilleux mécanisme de l'horloge ; mais la passion est presque toujours si folle qu'elle mettrait volontiers en suspicion l'aiguille que dirige le mouvement le plus précis et même le rayon que dirige le main de Dieu .

C'est à peu près ee qui arrivait à Mme Astier et à sa fille Fann\ . Il ne se passait pas un quart d'heure sans que, l'une ou l'autre, elles détournassent les yeux de la tapisserie ou de la broderie qui les occupait bien peu , pour regarder la pendule , et elles l'accusaient de retarder.

« Il y a déjà une heure , — une heure et demie, — deux heures qu'il est parti ! » Et en se disant cela , elles cherchaient, en se rappelant tous les détails de la côte , à suivre leur enfant par la pensée. Bientôt le regard de l'imagination

ne leur suffit plus , et dès le premier déjeuner fini :

a Allons au-devant d'eux ! » dirent-elles comme d'une seule yoix. Alors Yirginie cessa de prendre sa leçon de piano, et toutes, accompagnées de Mme Hamelin , se dirigèrent vers la plage de l'ouest. Elles arrivaient au bord de la mer , lorsqu'elles rencontrèrent Hyacinthe à l'entrée du chemin sinueux qui grimpe à la falaise .

« Où vas- tu donc, mon enfant? lui demanda Mme Astier, — tu n'es pas à l'Asile ?

— C'est jeudi, Madame, il y a congé, et je monte là-haut pour voir arriver V Emile, où est mon père et aussi Emile , mon frère , l'ange gardien, vous savez;... l'Emile doit rentrer à la marée haute , et , sur la falaise , je les reverrai de plus loin.

— Si nous montions aussi , nous les verrions de plus loin aussi sur la plage. » — Cette réflexion , non moins que l'impossibilité de suivre l'impraticable chemin du bas de la falaise, décida les dames à suivre Hyacinthe dans le sentier presque à pic , à la grande joie de Virginie qui , d'un pas léger, exécutait cette espèce d'escalade. « Mère! s'écriait-elle à tout moment, regarde donc , que la vue est belle d'ici ! combien un

au bord ni: LA mi:h. 91

seul pas découvre d'étendue devant nous sur la mer et, là-bas... dans Les campagnes... Il BUflît d'une enjambée pour nous montrer à L'horizon une autre \oile, un antre clocher, un autre \illage î

— En toute chose, plus ou s'élève ; lus et mieux on Toit, plus et mieux Ton comprend. »

Cette observation fut adressée a Virginie par Mnu" Haiiiclin , et Lorsqu'on fut arrivé sur le plateau , tout le monde s'assit, hormis Hyacinthe, qui courut bien vite pour regarder si elle apercevrait une voile. Mme Astier , elle aussi, se levait de temps en temps pour aller voir si elle découvrait sur la plage , à trois cents pieds audessous d'elle, Adolphe et le cousin Rartaud; mais elle ne voyait rien et revenait à sa place en se demandant de quel côté ils pouvaient être et si M. Bartaud les aurait trompées. ]Xous ne sommes pas réduits a nous faire ces questions , nous qui savons que nos pêcheurs sont en ce moment à déjeuner dans la petite grotte du pied de la falaise. Oh! si M,ue Astier savait cette circonstance, combien serait grande son inquiétude à la pensée de la fragilité effroyable du terrain qui compose ces masses énormes sous lesquelles était assis son fils !

« Virginie ! Virginie ! s'écria , de l'accent de

l'effroi , sa mère en la voyant aller avec Hyacinthe sur le bord de la montagne à pic, — Virginie! ne va pas si près, je t'en prie! — Tu sais... tu te rappelles...

— Oh ! je sais bien , Madame ! répondit Hyacinthe en revenant avec Virginie, près de laquelle elle s'assit sur l'herbe, je sais bien que la falaise est traître et qu'elle s'éboule quand on n'y pense pas du tout. Il y a huit jours qu'un homme a été enterré par un éboulement, tout là-bas. . . Hier encore , la vache de ma marraine, après avoir cassé la barrière que vous voyez, est tombée avec un morceau de la falaise. — Et , tenez, la veille du départ de l'Emile , mon père nous racontait encore à Emile , l'ange gardien , vous savez, et à moi, comme il avait eu peur un jour pour deux dames.

— Deux dames ! répétèrent Mme Astier et Fanny en se regardant. — Y a-t-il longtemps de cela?

— Oh ! bien longtemps , — il y a vingt ans au moins. — Je n'étais pas au monde, ni Emile non plus , à ce que dit mon père. C'était un dimanche de la Pentecôte... — A ce détail, les dames se regardèrent encore... — Mon père se promenait sur la falaise après la grand'messe de Notre-Dame de Délivrance , et il regardait

en mer les navires qui rentraient, et il les comptait... C'est comme ça que j'ai appris à compter avant d'aller à l'Asile. Personne ne le dérangeait, mon père, il était tout seul... Tout seul? non, car il y avait à cent pas devant lui une dame et une petite fille grande... mon père m'a montré comment. . . grande comme la demoiselle, tenez! » Et Hyacinthe montra Virginie.

Cette circonstance parut rendre double l'attention des dames , bien qu'un instant auparavant elles eussent regardé avec inquiétude la vaste étendue que la mer avait laissée à découvert.

« Et ton père, dis-tu , était sur la falaise, — reprit Mme Astier.

— Oui , Madame , comme je vous dis , et avec sa longue- vue il regardait. en mé...

— Comment a-t-elle dit? » dit Virginie en riant , car elle ne connaisait pas encore cette prononciation enfantine qui parait tout à fait étrange sur les lèvres d'un matelot robuste et hàlé , mais qui est pleine de grâce et de charme sur déjeunes et fraîches lèvres. Cependant Hyacinthe se rappela que Mme Hérouard lui avait défendu de parler patois , ainsi qu'à tous les habitants de l'Asile.

« Il regardait donc en mer , dit-elle en se re-

prenant , et dans ce moment-là elle commençait à monter comme à présent.

— Quoi ? la mer monte et je ne les vois pas! se dirent , chacune à part soi , Mme Astier , Fanny et Virginie, après avoir jeté un regard sur la plage.

— L'horloge vient de sonner ? demanda Mme Astier d'une voix tremblante , est-ce midi?

— Midi! Oh! non, répondit Hyacinthe; voyez le soleil, là- haut, et tout là-bas la mer, elle serait bien plus haute s'il était midi. — Je vous dirai donc que mon père se promenait bien tranquillement sur la falaise , mais en se tenant un peu loin du bord, parce qu'il sait comme elle est traître. La dame et la petite fille n'étaient pas aussi prudentes...

— Elles s'avancent trop! elles s'avancent trop, — que se disait mon père , et il ne les quittait plus du regard. Tout à coup , il se jette vers elles , les attire en arrière , elles tombent à la renverse. — Madame ! Madame ! 0 mon Dieu ! — IL n'avait eu que le temps de dire cela, et déjà l'endroit sur lequel la dame et la petite fille avaient le pied tout à l'heure était loin , bien loin , tout en bas sur le galet.

* Je vous demande quelle peur elles avaient eue ! Elles n'en purent pas , de cinq minutes ,

-f ffirarja drl

:.:e, embrasse cette chère enfant

ouvrir la bouche, et, tout ébahies, elles regardaient le creux, le grand creux, là... où elles venaient de marcher.

« Enfin la parole leur revint, elles remercièrent le bon Dieu, d'abord, et puis après, mou père.

— Tenez ! tenez ! que lui dit la dame , et Hyacinthe continuait avec feu, et d'un air charmant, les paroles de son père comme si elles étaient les siennes, à elle; — tenez, acceptez cela; — voici ma bourse... — 0 Madame'. Est-ce qu'on doit faire le bien pour de l'argent ou recevoir de l'argent pour avoir fait le bien ? — Alors, mon ami, prenez cette médaille que mon fils a portée à son cou pendant toute son enfance, elle représente l'archange Raphaël, un des anges gardiens... »

A ce dernier détail, Mmc Astier et Fanny se levèrent d'un seul mouvement , et , prenant Hyacinthe dans leurs bras : « Sais-tu qui étaient ces dames que ton père a sauvées?... c'était nous... Oh! Virginie! Virginie! embrasse cette chère enfant; sans son père... tu serais orpheline, tout à fait orpheline. ■

Virginie, sans demander plus d'explications, embrassa Hyacinthe , qu'elle aimait déjà beaucoup, et c'est au milieu de cette étreinte que

la sœur d'Emile, toujours le regard tourné vers l'horizon , s'écria : « Mesdames ! mesdames ! là-bas : — c'est V Emile! — Je descends bien vite. »

Les dames firent comme elle, et, chemin faisant , Mme Astier exprima plus d'une fois son étonnement et son chagrin de ce qu'elle n'avait pas reconnu Tranchevent le jour du baptême du navire ; mais ce brave matelot était si hàlé , les fatigues de sa rude profession avaient déjà tellement creusé ses joues et sillonné son front de tant de rides, qu'il eût, au contraire, été fort étonnant qu'elle le reconnût. Il fut bien convenu toutefois qu'Hyacinthe le conduirait chez ces dames, et lorsqu'elles furent arrivées au bas de la falaise , ne pouvant décider Hyacinthe à les suivre , car elle voulait aller au bout de la jetée voir arriver l'Emile, elles la quittèrent. Comme elles n'avaient aperçu ni Adolphe ni ses cousins , elles avaient la conviction qu'ils devaient être rentrés en ville. Il était cependant encore bien loin de l'heure que le capitaine Bartaud avait fixée pour le retour.

r--A. MTAiVÉE: WOSfTAlVTK.

Cette lame ccumante, elle vient d'Amérique; De flot en flot poussée à travers l'Atlantique, Prenant, de vague en vague , un plus fougueux élan , Voici qu'elle bondit , jetant tout l'Océan Sur ces rochers....

Nous avons laissé Adolphe et ses cousins terminant leur repas et appelant Tempête pour lui donner quelque nourriture, tant il avait l'air misérable et affamé. Nous trouvons , en revenant à la falaise, Tempête dévorant les débris de pâté livrés à sa faim. Misérable Tempête! oh!

s'il souffrait des privations et de la détresse , il avait bien mérité son sort, il l'avait mille fois mérité; on le saura... Mais sa fille, une pauvre innocente enfant !

Adolphe, quelque envie qu'il eut d'interroger le matelot, attendit que son appétit fût apaisé; mais, dès qu'il le vit arrivé à la fin de son repas :

« Dites-moi, à présent, vous êtes matelot, vous avez été dans bien des pays et vous en êtes revenu ; . . . que vous êtes heureux ! — Mon père n'a pas eu ce bonheur, lui;... on n'a pas eu de ses nouvelles ; ... il était sur l'Alcyon. — Si vous aviez vu mon père, vous me le diriez bien tout de suite , car on dit que je lui ressemble comme

un portrait Savez-vous ce qu'est devenu

V Alcyon? »

Tempête regarda Adolphe un instant et détourna les yeux . Il était bien hàlé , bien basané ; cependant une soudaine pâleur couvrit ses joues creuses , ordinairement chargées d'un coloris ardent.

« L Alcyon?... Est-ce que j'étais sur V Alcyon? — Il est bien loin, ma foi !... Moi... sur V Alcyon ! »

Ces dénégations accumulées ressemblaient beaucoup aux efforts que fait souvent le men-

teur, avec une exagération maladroite, pour cacher ce qu'il ne veut pas avouer. On est toujours maladroit quand on ne va pas droit.

Les questions d'Adolphe avaient évidemment produit un effet désagréable sur Tempête, et sans le regarder, sans remercier à peine M. Bartaud , il s'éloigna très-préoccupé , cà en juger par sa marche indécise et inégale.

« Il parait que ma figure ne lui plaît pas , à ce brave homme! Avez- vous vu comme il m'a regardé un instant?

— Oui , oui , c'est vrai , répondirent les cousins.

— Il n'a pas l'air aimable tous les jours ; mais enfin nous avons fait le bien pour le mal , il n'y a pas à s'en repentir, et à présent, en route! » C'est ainsi que M. Bartaud donna le signal de cette autre pêche dont nous avons décrit l'instrument , un petit filet rond , semblable à une large raquette dont le filet serait un peu lâche , et suspendu à des cordes comme un bassin de balance. Au moyen de ces cordes, on attache le filet aux roches que la marée montante va envahir et jeter ainsi, dans le piège qui leur est tendu , les poissons et les coquillages apportés par les lames. Cette pèche, fort divertissante, n'est pas aussi exempte de périls que la pre-

mière , que l'on exécute en avançant à mesure que la mer se retire. Ici, au contraire, il faut reculer à chaque pas que la mer fait en avant , et reculer vite, car ses pas sont bien souvent grands et rapides. Un flot sera lent et faible , un second moins fort et moins prompt encore, un troisième lui succédera en sautant avec fureur, et couvrira d'eau et d'écume cinq fois plus d'espace que n'en ont couvert les deux premiers.

Le capitaine , prenant en ce moment le ton d'un prudent instituteur, fit remarquer tous ces dangers à Adolphe , en lui recommandant , ainsi qu'à ses fils, de ne pas s'éloigner de lui, et surtout de se bien garder d'aller trop avant dans les rochers. Adolphe promit d'obéir en tous points; mais il était comme un véritable cheval échappé après avoir été enfermé des journées entières. Adolphe sortait si peu qu'il était ivre de joie et tout disposé à faire des sottises.

Quant au cousin Bartaud, il manœuvrait comme quelqu'un qui connaît la mer et ne s'aventurait jamais à suspendre le filet qu'à des roches qu'il pouvait, lorsqu'arrivaient les vagues , quitter en passant sur d'autres roches encore à sec derrière lui ; mais toutes étaient

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tapissées d'ulves, de goémons, de varech», enduits d'une matière aussi glissante que le verglas , et il fallait avoir le pied sûr pour Lattre ^ retraite sur ce terrain, devanl les lames C est pourtant ce qu'Adolphe faisait comme ses cousins, maiscomhien M""ÀstieretFanny auraient tremblé si elles l'eussent vu !

Elles auraient vraiment eu bien d'autres motifs d'effroi , car , oubliant les recommandations et les promesses de tout à l'heure, Adolphe et un de ses cousins, profitant d'un moment où M. Bartaud s'efforçait de rattraper son filet tombe au milieu de roches profondes que la mer allait envahir, s'écartèrent pour se risquer sur un passage assez dangereux. C'était une roche plus élevée que les autres et du haut de laquelle, tout en essayant de pécher, ils se signalai! les voiles oui apparaissaient de plus en plus nombreuses, afin de rentrer avec la marée ■""niante , après l'avoir attendue en se jouant au large, comme des goélands sur les flots

«Vois donc, cousin, ce navire... Comme il nie !

- Et comme celui-là se balance gentiment'

— Et regardez cet autre qui vient la-bas — va-MI bien! Que je voudrais être dessus! . Or ce navire, qu'Adolphe venait de remarquer ainsi ,

c'était l'Emile que Hyacinthe avait en effet Lien reconnu du haut de la falaise et au devant duquel elle avait couru jusqu'cà la pointe de la jetée. Oui ! c'était bien l'Emile qui rentrait avec une pèche miraculeuse dont l'équipage rapportait tout l'honneur à l'influence du fils de Tranchevent , le petit Ange gardien du bord. Chacun se racontait sur le bâtiment, et sans aucun doute on se raconterait bien longtemps à terre, comment un coup de vent, celui que nous avons entendu lorsque nous étions à l'Asile , ayant battu toutes les autres barques de pécheurs, l'Emile n'avait rien senti de sérieux ni éprouvé la moindre avarie. Les matelots ne s'avisèrent pas un seul moment de dire ou même de penser que ce fut un hasard heureux; ils aimaient mieux, dans leur pieuse foi, remercier de cette protection la Providence, dont ils voulaient voir l'instrument dans Emile. Il n'était pas un homme de l'équipage qui , pour ainsi dire , n'adoràt cet enfant. Lorsqu'il courait de l'avant à l'arrière , on se rangeait en souriant pour le laisser passer, pour le regarder, pour l'embrasser; c'était là le plus grand bonheur de tout le monde, depuis le mousse jusqu'au capitaine Ce dernier avait de plus voulu qu'il logeât dans sa cabine.

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■ Ali! mon père! dit-il à Tranchevent , roilà

la mer qui remonte, nous allons bientôt rentrer. — Il ne nous faut pas une demi-heure pour être au port, — et, sortant de la cabine du Capitaine : — Voyez, voyei, père' continua-t-il

— Voilà le clocher... Voila le phare!... Le crucifix... — Ici il ôta Bon bonnet, et tout l'équipage Fi mita. — Nous allons voir M^Thomé, Hyacinthe... Ou voit déjà F Asile, et puis tout la-bas... notre petite maison. >»

Pendant qu'Emile se réjouissait ainsi, Adolphe était dans le plus grand péril. Debout sur sa roche et tout en tirant le filet , il regardait , ainsi que le plus jeune de ses cousins, le navire qui arrivait à toutes voiles, lorsqu'une lame énorme bondit comme un tigre sur sa proie, et remplit tous les vides qui entouraient cette roche. Le flot avait entièrement couvert les pointes plus basses par lesquelles Adolphe et sou camarade espéraient rejoindre , en sautant , le sable qui était encore à sec; puis une seconde lame, non moins forte, plus forte même, car elle avait été poussée par un coup de vent, succéda à la première , et les deux cousins ne voyaient plus autour d'eux que des flots, des flots agités et menaçants.

Se jeter à l'eau et la traverser, même en se

trempant jusqu'au cou, c'était le meilleur parti à prendre , c'est ce que fit le jeune Bartaud , en essayant d'engager Adolphe à faire comme lui ; mais il n'osa, il ne savait pas nager; le sentiment de cette impuissance le rendant craintif, il resta immobile sur son quartier de roc et ne trouva de force que pour pousser des cris de désespoir que répétait son cousin , arrivé sain et sauf sur le sable.

Le capitaine Bartaud était enfin parvenu à retirer son filet lorsqu'il entendit ces clameurs de détresse. Voyant le danger réel d'Adolphe, il n'hésita pas un instant à se précipiter au milieu des lames , et , moitié nageant , moitié marchant sur le fond inégal , en fendant avec peine les puissantes volutes du flux, il approcha enfin du rocher à la pointe duquel se cramponnait le jeune Astier. Il étendait le bras pour le saisir, en se haussant sur une roche; mais son pied, qui pesait sur une de ces plantes marines si glissantes , vint à manquer, et M . Bartaud tomba le front sur le rocher qu'il allait atteindre , puis une grosse vague le jeta sur le sable que l'eau n'avait pas envahi encore.

Ses deux enfants y étaient déjà l'un et l'autre, et regardaientavec terreur Adolphe et leur père ; mais lorsqu'ils virent M. Bartaud disparaître

M BOBO DE LA Ml H. 105

sous U-s Lames , puis POUler à leurs pieds au

milieu d'un voile d'écume, ils n'eurent plus qu'une pensée : leur père! leur père! Il avait été lance si violemment sur la roche, qu'il resta la sans connaissance, le front baigné de sang. « Mon père ! notre père ! Mon Dieu ! est-i^ mort? » Les deux pauvres entants, penchés sur lui, pâles, égarés, hors d'haleine, appelant du secours d'une voi\ désespérée, étanchaient sa blessure avec leurs cravates , leurs mouchoirs , lui pressaient les mains, tàtaient avec effroi son pouls immobile , et s'écriaient dans leur détresse :

« Mon père ' mon père ! mon père !

— Mon père ! » repétait l'écho des falaises.

X~A. JKTÉK.

Promontoire élevé par la puissance humaine Puissance bien frêle et bien raine Devant la puissance de Dieu ,

Quelquefois il suffit d'un flot que la tempête Lance , et le flot , que rien n'arrêie ,

De ces forts pilotis s'est bientôt fait un jeu.

Quelques minutes s'étaient à peine passées ; mais une minute est bien longue dans de telles situations et quand la mer, que rien n'arrête, avance toujours. Elle allait rouler sur le capitaine Bartaud. — Était-ce un corps vivant? était-ce un cadavre? — Ses enfants s'efforçaient

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(le Le tirer loin dvs lames qui déferlaient, lorsqu'il poussa un long soupir :

« Adolphe ! Adolphe ! . Telle* furent sa première pensée, ses premières paroles en revenant à lui.

Il se souleva à moitié, soutenu par les bras de ses fils, et, rouvrant péniblement les yeux, il regarda autour de lui, il regarda en mer :

- Adolphe ! . . . Adolphe ! ... où est Adolphe?— sïrria-t-il d'une voix étranglée par l'effroi. — Adolphe !... » Et son doigt tremblant se dirigeait vers le point où tout a l'heure s'élevait la roche, et où a présent il n'y avait plus que de l'eau !

« Adolphe! Adolphe, ô mon Dieu ! —répétèrent comme un sinistre écho les deux jeunes cousins; — Adolphe ! — Arrêtez, mon père ! »

C'était bien en vain qu'ils rappelaient leur père et cherchaient à le retenir. Il s'était tout aussitôt rejeté à la mer pour chercher dans ces roches, au milieu desquelles ils marchaient tous si tranquillement tout à l'heure , le malheureux Adolphe, son corps inanimé, sans doute. Trois fois il plongea, trois fois il revint seul , désolé , atterré !

« Un enfant que l'on m'avait confié ! s'écria-t il en revenant sur la plage où il n'aurait plus remis

le pied s'il n'eût songé à ses fils î — 0 mon Dieu ! . . . mon Dieu ! — Le pairvre capitaine Bartaud poussait ces déchirantes clameurs en frappant de ses deux mains son front , couvert de contusions et d'excoriations sanglantes : — Adolphe! Adolphe! Adolphe! » Il appelait en vain , errant comme un fou , allant, venant sans cesse, ne pouvant quitter ce fatal endroit de la plage , y revenant toujours pour regarder d'un œil désolé le point où était Adolphe. Ses enfants le suivaient dans cette marche , dans cette course désordonnée, l'un et l'autre appelant Adolphe d'une voix perçante, ou hien versant des torrents de larmes en silence.

Enfin le capitaine Bartaud tourna ses yeux éplorés vers la jetée que couvrait une grande foule , et courut de ce côté, poussé par on ne sait quel espoir. — Gomment ! se disait-il de l'accent le plus sinistre, comment oserai-je me présenter devant ces malheureuses femmes ! —

Que faisaient-elles en ce moment-là même? Après être descendues de la falaise avec Hyacinthe et avoir quitté cette enfant , après n'avoir aperçu personne sur la plage , ni à droite ni à gauche , elles s'étaient dit que , sans doute , M. Bartaud avait ramené sa petite troupe, et, courant à leur hôtel , elles l'avaient demandé :

« Personne, nous n'ayons \u personne! » leur

fut- il répondu. Alors, la hâte de leur marche croissant en

raison de la vivacité de leur inquiétude, elles se rendirent en quelques instants à la porte de la petite maison de M. Bartaud. Là , elles sonnèrent , frappèrent , sonnèrent et frappèrent encore, et l'angoisse de Al""' Astier, de Fanny et de Virginie doublait à chaque seconde d'attente , à chaque coup de sonnette , à chaque coup de marteau sans réponse.

Enfin une voisine, accourant au bruit, leur

répéta le mot fatal : — Il n'y a personne

M. Bartaud est sorti avec ses enfants et n'est pas rentré.

Mme Astier pâlit , Fanny allait se trouver mal si l'horloge , au timbre lent et profond , n'eût proclamé solennellement qu'il n'était pas plus de midi.

« Vous voyez bien , Mesdames , dit Mme Hamelin , que vous vous êtes trop pressées de vous inquiéter ainsi ! Voici l'heure juste à laquelle le capitaine a promis de revenir, yest-il pas bien concevable qu'il se soit amusé quelques instants de plus î — Allons , . . . allons au-devant de lui ; . . . vous verrez que nous les rencontrerons : je suis certaine que vous vous tourmentez à tort ; —

venez. » — Et cherchant à leur donner une assurance qu'elle commençait à ne plus avoir ellemême , elle les emmenait à grands pas du côté de la jetée.

Elles étaient à peine arrivées à la moitié de cette longue chaussée qui s'avance dans la mer, lorsqu'elles retrouvèrent Hyacinthe , qu'elles venaient de quitter il y avait si peu de temps , et qui accourait à elles en nattant des mains :

« 0 Mesdames ! Mesdames ! . . . le voici ! . . . le voici ! . . .

— Adolphe? mon Adolphe? répondirentelles.

— Xon , Emile , . . . Emile ... Je le disais bien là-haut que c'était V Emile qui rentrait. — Le voici,... voyez-vous ses voiles blanches? C'est là qu'ils sont , . . . mon père et puis Emile , l'ange gardien...

— 3Iais mon fils?... mon enfant?... Adolphe? tu le connais bien?... lui dirent d'une seule voix toutes les dames. — Adolphe ! . . . l'as-tu vu?

— Ah dame ! . . . attendez ; . . . oui . . .

— Il était avec M. Bartaud? —ajouta Mme Hamelin , en interrogeant du regard le plus inquiet la petite Hyacinthe.

— Ah ! oui , . . . oui , ... M . Bartaud , le maître

d'école, je le connais bien , lui... Oui ,... je l'ai vu,... sur le galet... M. Bariaud... il courait,... il courait !... il était avec deux enfants,... ses deux entants;... mais... Et Hyacinthe s'interrompit pour regarder l'Emile qui arrivait à toutes voiles;... niais je cours vite au port pour les voir débarquer... Adieu, Mesdames.

— Le capitaine Bartaud... — Il courait! — il était... avec ses deux enfants!... »

Ces seuls mots retentirent comme des glas funèbres jusqu'au fond du cœur des dames Astier, et quand elles voulurent demander à Hyacinthe des explications devant lesquelles elles tremblaient, la petite sœur d'Kmile était déjà bien loin. Continuant donc de se diriger vers le bout de la jetée, les pauvres femmes, livrées à de telles angoisses , couraient plutôt qu'elles ne marchaient, et, tournant sans cesse la tête à droite , à gauche , elles regardaient d'un œil égaré la grève de l'est, la grève de l'ouest, la haute mer, mais surtout les jeunes garçons qui se pressaient sur la jetée avec leurs parents pour jouir de la plus délicieuse de toutes les promenades , sous un ciel calme et pur, devant un océan pur et calme comme le ciel. Tous les jours les dames Astier venaient assister à cet admirable spectacle; mais en ce moment pou-

vaient- elles s'occuper d'autre chose que de leur anxiété ?

Quand elles passèrent devant le haut Crucifix qui s'élève près du phare , elles s'arrêtèrent pour murmurer à demi-voix une prière bien fervente. Mme Astier ne l'avait pas encore terminée, lorsqu'elle poussa un grand cri. — Sa fille, sa petite-fille le répétèrent, ce cri d'angoisse, sans même savoir ce qui l'avait arraché à la pauvre grand'mère, qui, cherchant à aller plus avant et retenue immobile par une émotion terrible, ne pouvait que montrer du doigt le bout de la jetée.

A ce cri tous les promeneurs se réunissant autour d'elle , l'interrogèrent de l'accent de l'intérêt ; mais elle ne répondait rien , quelque effort qu'elle fit pour parler, et son doigt restait tendu vers l'énorme pilier de fer auquel le maître pilote se fait enchaîner dans les gros temps pour, de là , signaler aux navires que la mer jette à la côte les manœuvres qu'ils doivent faire. Or, à côté de ce pilier, un homme se tenait , appuyé au parapet que les lames emportent souvent à l'heure des tempêtes , et cet homme , entre deux enfants appuyés aussi au parapet, cet homme regardait à droite, à gauche, au large.

C'est vers lui que s'étendait le doigt de Muu> Astier; elle avait reconnu la redingote bleue de M. Bartaud,... et elle n'avait vu que deux enfants près de lui !

Et tout à coup, comme si un ressort en se détendant l'eût fortement lancée, elle sortit de l'immobilité où L'avait tenue son saisissement, et courut vers l'extrémité de la jetée.

« Adolphe ! . . . Adolphe ! . . . où est- il?. . . — Et sa voix, tantôt sourde, tantôt éclatante , ne put qu'ajouter de l'accent du désespoir le plus profond ces paroles : — Mon enfant ! mon enfant! »

If. Bartaud, saisi jusqu'au fond du cœur par cette voix qu'il avait reconnue avec terreur comme la voix du plus pénétrant des remords , M. Bartaud bondit sur lui-même au point que ses enfants le retinrent, croyant qu'il voulait se jeter à la mer. — 11 regarda Mme Astier d'un œil épouvanté, effaré, fixe; puis il plongea sa tète entre ses deux mains, ne rompant le silence que par des sanglots , également incapable de prononcer une parole. Mme Astier tenait fixés sur lui des yeux pleins de reproche , de douleur, de désespoir.

La foule de promeneurs, de matelots, d'enfants réunis sur la jetée, entourait Mme Astier, sa fille , sa petite-fille , qui venaient de la re-

joindre, et personne ne comprenait autre chose dans cette scène muette , sinon qu'il y avait là une grande calamité.

« Malheureux! reprit enfin MIlie Astier avec plus d'énergie encore, — notre enfant! où est notre enfant? Vous l'avez perdu... \ous l'avez noyé... il est mort! ■

M. Bartaud, bien malheureux eu effet , tremblant, d'une pâleur livide était atterré par les regards désolés de cette aïeule , de cette mère , de cette sœur en larmes. Balbutiant des mots qui expiraient sur ses lèvres frissonnantes , il n'avait pas la force d'articuler quelques sons, et ne put que cacher son visage inondé de larmes...

« Le voilà... mais le voilà, père! Mais le voilà... mon Dieu!... le voilà!... — s'écrièrent en ce moment de l'accent de la stupéfaction, de l'extase, les deux fils de M. Bartaud. — Begardez... regardez donc!... voilà Adolphe! — Et ils montraient en souriant V Emile, qui était alors tout à fait sous la jetée.

— Oui... c'est lui... oh!... c'est lui... Par quel miracle ! . . . Mon Dieu ! — dit 31. Bartaud , après avoir tourné les yeux vers la mer; et, dans sa pieuse émotion, il tomba à genoux.

Toute la famille Astier était déjà dans cette

attitude d'actions de grâces, car la mère et l'aïeule avaient, encore plus vite que M. Bartaud , dirigé leurs regards vers le navire que désignaient les enfants ; et, en effet, elles avaient tout d'abord vu Adolphe, debout sur l'avant, agitant son chapeau , les saluant du geste , du sourire, de la voix, et tenant par la main le petit Emile, qu'il embrassait et montrait avec joie à tout le monde.

Le lougre V Emile, entré dans le chenal, fut escorté jusqu'au port par les dames Astier, et M. Bartaud, et ses enfants! — Quel miracle! quelle providence ! — Ils ne pouvaient, les uns ni les autres , dire autre chose que ces paroles interrompues , entrecoupées et rares : ils étaient tous si oppressés par une telle joie succédant à une telle angoisse, à une telle douleur! Les grandes émotions ne sont point abondantes en paroles. Leur éloquence, et elle est puissante, ne consiste qu'en exclamations de douleur , de prières ou d'actions de grâces !

Enfin V Emile arriva à son débarcadère, et, d'un bond, Adolphe courut dans les bras de ses deux mères , qui s'étaient élancées vers lui en répandant de douces larmes : « Mon frère ! mon frère! » Virginie leur disputait en vain Adolphe, elles ne pouvaient se séparer de lui.

— Enfin la sœur eut son tour , et puis l'enfant

retrouvé se jeta au cou de M. Bartaud :

« Oh! que je suis content de tous revoir, capitaine! s'écriait-il tout en l'embrassant... Que je vous demande pardon! Je vous ai fait bien peur , mais j'en ai été puni , soyez-en sur... J'ai eu si grand'peur aussi quand je vous ai vu tomber à la mer ! . . . Mais vous êtes blessé , mon Dieu !

— C'est vrai... votre front est noir.., ensanglanté.. . » dirent Mme Astier , Fanuy , Virginie, en le regardant avec émotion. — Elles devinaient ce qui s'était passé,... elles lui pardonnaient tout.

« Ce n'est rien... ce n'est rien, répondit 31. Bartaud, pouvais-je songera autre chose qu'à le sauver?. . . Mon pauvre Adolphe, . . . Mesdames! . . . >~ e vous inquiétez pas de moi ! si vous saviez de quels maux je suis guéri i »

La pauvre aveugle Mme Thomé, la mère du capitaine, privée de ce doux spectacle de la joie de tous , entendait du moins les riantes exclamations : si son œil ne brillait pas , son cœur s'épanouissait d'autant plus, et lorsque son fils vint lui presser les mains , elle n'avait pas de regard pour témoigner son bonheur,

mais il éclata de toutes parts dans ses bras étendus, sur ses lèvres, sur ses joues, sur son front, dans tous ses traits épanouis.

Comme Hyacinthe, Emile et Tranchevent s'embrassèrent, il est inutile de chercher à le peindre : « 0 mère! o grand'mère! et toi, ma sœur ! leur dit Adolphe en leur amenant Emile , embrassez-le à votre tour, embrassez-le bien... Sans lui... sans lui... vous ne m'embrasseriez plus!... C'est lui et son père... qui m'ont sauvé ! . . . »

Mme Astier, Virginie et Fanny firent ce que leur disait Adolphe , sans l'interroger davantage , et elles pressèrent le petit Emile sur leur cœur.

« Mais il faut que tu nous racontes cette matinée si horrible et enfin si heureuse , dirent ensuite les dames à Adolphe , et répéta le capitaine Bartaud, qui était encore tout ébloui, comme s'il sortait du plus terrible cauchemar.

— Oh! oui! je vous raconterai tout,.. Mais rentrons à l'hôtel. — Emmenons Emile... c'est lui qui vous dira ce qu'il a fait de beau. — Maître Tranchevent aussi ; — il faut que maître

Tranchevent vienne avec nous. »

Les dames et M. Bartaud pressèrent maître

Tranchèrent de venir recevoir leurs actions de grâces avec son petit Emile ; mais , fidèle à son devoir, le matelot devait rester sur le navire jusqu'à son complet déchargement , et Dieu sait s'il était chargé du poisson le plus magnifique. « Pour Emile , Mesdames , puisque vous voulez bien de lui... Va, garçon, va!

— Et Hyacinthe aussi? demanda naïvement Emile.

— Oui , mon enfant , oui , toute la famille, . . . elle est l'amie de la nôtre , à présent. — A revoir, maître Tranchevent , — à bientôt. »

On partit donc pour rentrer triomphalement à l'hôtel, mais non toutefois sans faire un petit détour ; Emile , reprenant ses pieuses fonctions d'ange gardien de Vaveugle , n'eût voulu abandonner pour aucun plaisir le soin de reconduire Mme Thomé , dont le fils restait aussi sur la barque; les dames Astier, de leur côté, étaient heureuses de voir leur bien-aimé agir d'une façon si louable , si respectueuse envers la sainte vieillesse, et jusqu'à ce que Mme Thomé fût arrivée chez elle avec son guide, elles modérèrent leurs pas pour les suivre ; mais , dès qu'Emile eut accompli ses bonnes fonctions , il fut le premier à courir en avant avec sa sœur ; Adolphe, Virginie, les fils du capitaine, les

rejoignirent ; les grandes personnes marchaient aussi du pas léger du contentement et du bonheur, et tout le monde fut bientôt à l'hôtel .

co:vevi:k:vt .Ajaor-mE: fcx »ATrv:é: par émilk.

Qu'il est beau de livrer sa porte hospitalière A l'orphelin, au pauvre, à l'errant étranger! Qu'il est beau d'accourir au seconrs de son frère, De lui tendre la main sans penser au danger !

— Montez', montez toujours, nous tous suivons, — dirent Mmo Astier et Fanny, à M. Bartaud et à toute la jeunesse, lorsqu'elles furent dans la salle basse. Elles s'y arrêtaient pour commander une bonne collation destinée à fêter Emile et aussi la joie de cette matinée. Les enfants de tous les âges , ayant

a Uur tète ML Bartaudet .M"" Bamelin, montèrent donc au second étage dans L'élégant appartement qu'occupait la famille Astier. Emile et Hyacinthe, fidèle à L'active curiosité des enfants, eurent bientôt fait L'inventaire de tous les meubles, de tous les tableaux, de toutes les gravures; mais ce qui les frappa surtout, ce fut un grand dessin lithographie, encadré avec soin, dont un exemplaire se trouvait dans chacune des chambres , dans celle de M""' Astier, dans celle de Fanny, dans les deux petites pièces qu'occupaient Virginie et Adolphe, et enfin, dans le salon où ce dessin occupait une plus belle place que les plus riches tableaux.

Il représentait un homme debout sur le bord de la mer qui s'étendait immense derrière lui et deux enfants à sa droite, à sa gauche, à genoux, priant avec ferveur. C'était une petite fille, un petit garçon, et ces enfants, ce vaisseau frappaient vivement l'attention de Hyacinthe et d'Emile; ils contemplaient donc ce groupe avec le plus vif et le plus intelligent intérêt :

« Qu'est-ce donc que ces enfants... et le Monsieur? demanda Hyacinthe...

— Nous allons voir : il y a quelque chose

d'écrit au bas, — ajouta Emile, et il se préparait à lire, lorsque M. Bartaud, qui avait déjà commencé à lui dire ce que cette gravure était , posa uu doigt sur ses lèvres , et l'appela en lui faisant signe de ne pas parler du dessin.

Il avait entendu remonter les dames , et l'on saura bientôt pourquoi il avait imposé silence à Emile, sur ce point seulement, du reste, car il avait hâte de savoir comment Adolphe avait été sauvé , comment lui-même il avait été sauvé d'une affliction éternelle, d'un remords sans fin pire que la mort. Aussi, dès que les dames Astier furent remontées, et qu'elles eurent de nouveau embrassé Adolphe et son petit sauveur, M. Bartaud ne fit que les prévenir en disant à Emile :

« A présent , mon enfant , il faut que tu nous racontes toute l'histoire de ce matin. Que je sache comment ce pauvre Adolphe a été sauvé pendant que je me cassais la tète sur les roches en voulant aller à sou secours.

— Oh ! oui, Mesdames... oui, capitaine! je vais tout dire : Ce matin , je venais de me réveiller à onze heures, j'avais dormi si tard et tout d'un somme , parce que la veille, la nuit aussi on avait eu bien de l'occupation à bord, allez! On avait fait trois coups de filet superbes. —

AU BORB Dl LA Mm. 123

Aussi , on était joyeux . et pais V Emile revenait au pays. Trois heures encore, el il \ était : aussi, après le travail, il n'j a\ait pas un homme du bord qui n'eût sa Longue rue a la main. —

Tiens... disaient-ils, les vois- tu sur la jeté.'.' Voila la femme, — et les entants! — et ma mère! c'est elle, bien sûr! — 0 père, prête/. moi votre longue-vue que je regarde à mon tour, et mon père me prêta sa longue-vue.

— C'est Syacinthe qui est Là-bas sur la falaise , mou père !... 0 mon Dieu! comme elle va sur le bord... Ce (pie mius nous avez raconté l'autre jour me fait si grand'peur... Mais elle n'y est plus, — tant mieux' et au dessous de la falaise, sur les roches, il y a des gens qui pèchent des crabes. — Hein ! comme nous filons ! Il n'y a plus besoin de longuevue pour voir le pays... Voilà le clocher... le phare. . . le Crucifix . . . l'Asile. . . et Là-bas notre. . .

— Ah mon Dieu! figurez-vous, Mesdames, que j'ai la parole coupée comme par une rafale : — Père ! capitaine ! à la mer le canot, — voyez. . . sur la roche. . . ce pêcheur (jue la mer va emporter... cet autre qui est à l'eau et que les lames ballottent comme un goémon. — Le canot à la mer. — Vite! vite ! vite, le canot à la mer! »

3Ime Astier Fanny, Virginie, M. Bartaud,

se précipitèrent tous comme d'un même mouvement pour serrer Emile dans leurs bras.

« Attendez! — attendez! — ils n'étaient pas encore sauvés. Le canot filait bien pourtant; mon père ramait de tous ses bras , de tout son cœur. . . et moi aussi. . . mais je ne suis pas fort , voyez-vous. Il fallait prendre garde de se briser sur les roches, car on se serait perdu sans sauver les autres.

« Et ils étaient si en péril que ça me faisait pitié. Déjà l'homme , . . . c'était le capitaine , je le reconnais bien à présent, était tombé dans les lames la tète la première, et elles l'avaient jeté sur la plage, quand... deux ou trois bons coups de rame encore... nous arrivons au rocher au moment où il ne fallait plus que haut de ça d'eau pour le couvrir et puis emporter 31. Adolphe...

« Mais non , la mer ne l'aura pas , c'est nous qui L'aurons, que dit mon père, et il avait raison, allez! car nous le tenions dans le canot, et puis ensuite sur V Emile , où le capitaine Thomé l'a fait placer dans la cabine, au soleil , car il était inondé, quoi! Mais le soleil l'a eu bientôt séché , et quand nous sommes arrivés dans la passe , il n'était plus mouillé du tout , il n'y paraissait plus! — Mais que j'ai donc été

Iioitn DE LA MER. 125

contenl de revoir le capitaine, je croyais bien qu'il était noyé. »

Pendant le récit d'Emile, et plus il approchait du dénouement, la grand'mère, la mère, La sœur tenaient les plus tendres regards attachés sur L'enfant qui leur avait rendu Adolphe. Ensuite ee fut à qui , de Virginie , de Fanny , de 3Pie Astier, le comblerait de petits présents et de caresses : puis on Tint annoncer que la collation était servie , et tout le monde passa dans la salle à manger. La famille était plus affectueuse, plus unie que jamais. On avait été si près d'une séparation éternelle , et, par conséquent, d'une éternelle douleur, que chacun sentait au centuple le hien de se trouver eusemhle, les uns dans les bras des autres. M. Eartaud aussi avait repris toute sa gaieté , que , deux heures auparavant , on aurait pu croire perdue pour toujours.

Or, pendant qu'Emile était dans le salon ou dans la salle a manger de Mnie Astier, le glorieux héros de la fête , son père et les autres marins de l'équipage de V Emile s'occupaient de son déchargement. C'était en ce moment, sur le port, le mouvement d'une véritable fourmilière que les allées et venues des hommes et des femmes s'entre-croisant, descendant du quai dans la barque ou en remontant , soit avec des paniers

vides, soit avec ces mêmes paniers pleins de poissons de tontes les nuances de L'argent ou de lare en-ciel. La pêchede {'.Emile avait été magnifique, tant par l'abondance que par la qualité de son butin. Les maquereaux n'avaient rien perdu de l'éclat de leur justaucorps de nacre, de brocart , et le beau tablier de soie blanche qui s'étale sur le ventre arrondi des raies n'était pas déchiré le moins du monde : c'est qu'a bord de l'Emile on n'employait point le chalut, ce filet colossal que des poids énormes tiennent au fond de la mer, et qui, emporté avec la rapidité d'un navire courant à pleines voiles, enlève tout pèle-mèle brutalement, les poissons, le frai , ainsi que les herbes marines, les champs et ces forêts, qui les abritent et les nourrissent. Ainsi ces pécheurs insensés, au lieu de chasser, dévastent, et , pour faire une grande récolte cette année, condamnent pour l'année prochaine eux et les autres à la disette : égoïsme autant qu'imprévoyance, c'est ce qui se nomme, dans le dicton vulgaire , manger son blê en herbe.

La pèche de l'Emile était mille fois trop considérable pour se consommer dans la ville , et d'ailleurs Paris ouvrait tout grand son million de bouches, afin d'absorber en quelques heures ce poisson venu de toutes les plages de

u BORD DB LA Mil:. 127

l'Océan ou des glaces du pôle. Les fournisseurs de ee gastronome géanl préparaient donc leurs niNois, ci Tranchevenl présidait a la Livraison de cette pèche somptueuse.

S'il ne lut pas, de l'ait, présent au repas dont Emile était le héros, il n'en l'ut pas un seul instant absent par la pensée <t les bous souvenirs des convives. Il ne se but pas un verre sans qu'il tut vide a sa santé; et quand Hyacinthe et Emile partirent, les daines astier leur recommandèrent de dire a leur père combien elles l'aimaient, en lui promettant qu'elles Tiraient voir dès le lendemain.

Emile et sa sœur s'en allaient donc bien fiers de leur commission , quand , en traversant la chambre des dames Astier qui les conduisaient, ils s'arrêtèrent, comme lorsqu'ils étaient entrés, devant la gravure, et, oubliant la recommandation de M. Bartaud :

« Qu'est-ce que c'est donc que cette image-là , Madame? dit Hyacinthe.

— Ah ! mes enfants! dit Mnje Astier après un long soupir, c'est mon fils,... c'est le père d'Adolphe et de Virginie ; ils étaient tout petits quand leur père est parti de France , et il n'est pas revenu!... et ses enfants prient pour lui tous les jours devant cette image.

— Ah bien! nous aussi,... répondirent h la fois Hyacinthe et Emile; — nous aussi, nous prierons pour lui à la maison, à l'Asile, à l'école. — Et ils s'en allèrent, bras dessus, bras dessous, après avoir fait à Fanny et à sa mère cette douce promesse.

— A l'école, ... à l'Asile ! dirent les dames avec une émotion bien vive. . . Ils ont raison — . . . c'est comme une inspiration d'en haut, oui, nous le recommanderons aux prières de ces enfants;... oui,... demain il faudra proposer k Mme Hérouard d'accepter pour l'Asile une fondation , afin que l'on y prie tous les jours pour lui. »

[SITE CIIKZ TKMl'liTK.

Oui, crt homme est vraiment de féroce nature, Inaccessible an bien, insensible aux bienfaits, Capable de tout mal , car il a l'âme dure, De Dieu <1< Mmnorant la noble créature, 11 s'est fait béte brute et ne vit que d'excès.

Puisque la journée dont nous venons de raconter les agitations était un jour de congé pour l'école primaire, l'Asile aussi se trouvait en vacances. Mme Hérouard n'en était toutefois pas moins occupée , car , pendant ces quelques heures , elle ne cherchait point à oublier des

travaux doux à son àme. Les dimanches ou les fêtes, l'Asile tenait toujours sa porte ouverte aux enfants, et Mme Hérouard les conduisait à l'église : ou eût cru voir alors la couvée qui se presse devant une poule vigilante. Ce devoir une fois accompli, la surveillante rentrait, et, dès que ses élèves l'avaient quittée , elle songeait à remplir un autre devoir, celui d'aller visiter les parents de ses enfants , afin de les entretenir de leurs dispositions, de leurs progrès, de leurs besoins, et aussi pour veiller à ce que, dans l'intérieur de la famille , aucun de ses petits écoliers n'oubliât les habitudes qu'elle leur faisait prendre à l'Asile.

Ces visites donnaient , pour la plupart , une joie à la fois bien douce et bien vive au cœur de Mme Hérouard. Des ménages toujours pauvres, hélas ! mais , de plus , sales , désordonnés , mal tenus autrefois, étaient à présent propres et soignés ; le rangement , l'ordre répandaient sur des mobiliers chétifs , dans des intérieurs misérables , une apparence de bien-être , tant est grand le pouvoir de la propreté et de l'ordre. Mm* Hérouard pouvait , sans vanité aucune , s'attribuer ces résultats : les enfants , tenus par elle avec un soin extrême, étaient une vivante leçon qu'elle envoyait chaque soir aux familles,

\i BORD DE LA MER. 1*1

et les familles en subissaient L'influence. Quelle mère n'aurai! rougi de Laisser un ménage malpropre et désordonné autour (reniants qui ren iraient si propres et si avenants? Quel père aurait pu persister à s'exprimer dans an Langage grossier, quand son fils parlait d'une façon si convenable en revenant de L'Asile? La belle institution dont Mm" Hérouard était un des agents les plus dignes, commençait déjà a produire ees salutaires effets.

[/attente de La visite de la surveillante était aussi un stimulant. Afin d'être toujours en mesure de la recevoir dans une chambre bien tenue, on prenait l'habitude de ces soins intérieurs. C'est ce que , le jour dont nous parlons , M™ Hérouard avait remarqué presque partout, chez Tranchevent principalement , où elle entra enfin avec Jeanne , au moment où le brave matelot revenait de la pèche . Il leur raconta tous les détails de cette excursion , ceux surtout qui concernaient le jeune Frédéric, M. Bartaud, et leur apprit qu'Emile était en ce moment même chez les dames Astier.

M™* Hérouard , qui avait encore à voir quelques-unes de ses familles, la maison de Tempête entre autres, quitta bientôt Tranchevent , et , après avoir continué sa tournée dans

deux ou trois pauvres ménages qui pouvaient sembler bien tenus , même après celui de maître Tranchevent , où , grâce à Jeanne , on aurait pu se mirer, la surveillante et son aide s'enfoncèrent dans l'une des rues les plus tortueuses et les plus sales des environs du port. Tandis que sur le quai ou la jetée il faisait encore grand jour, la nuit était presque déjà venue entre cette double rangée de hautes maisons de bois , noires, affaissées, crevassées, en ruines, pour ainsi dire.

Plus Mme Hérouard et Jeanne approchaient de la demeure de Tempête, plus elles s'entretenaient avec intérêt d'un dessein que la surveillante avait conçu et voulait essayer de mettre cà exécution dès aujourd'hui même : elle projetait de soustraire Romaine à la vie déplorable qu'elle menait chez son père. A cet effet elle allait lui demander s'il voulait lui confier sa fille , et la lui laisser à demeure dans l'Asile ; elle avait plus besoin d'asile que toute autre, hélas! la pauvre petite créature. Mme Hérouard, quoiqu'elle eût de bien vifs reproches à adresser à Tempête , se disposait donc à le prendre par la douceur pour l'amener à faire ce qu'elle désirait dans l'intérêt de l'enfant.

Arrivée au milieu de la rue , Mme Hérouard

AU BORD DE LA Mil:. 133

entra dans une allée ténébreuse où L'on n'aurait su de quel Côté tourner, si une étroite cour, tout au tond, n'eût apparu comme un point à

peu près lumineux. C'est ce qui servit de guide à Jeanne et à M™6 Hérouard jusqu'à un escalier

aux marelies a moitié usées, a moitié démolies et qui n'avait d'autre rampe qu'une corde à laquelle se cramponnèrent les mains d'au moins dix générations. .M"1" Hérouard, en se gardant bien de s'appuyer a cette sale rampe, grimpa jusqu'au troisième étage, le dernier; et là, sous le pignon de la maison, pignon si délabré qu'il était presque a jour, elle aperçut, à travers le trou qu'une serrure axait occupée à une misérable porte vermoulue , la pauvre Romaine assise sur quelques débris de filets et pleurant. Elle leva le loquet et entra , suivie de Jeanne , au moment où Tempête, encore irrité par la question toute simple que Frédéric Astier lui avait adressée sur le sort de /' Alcyon , parlait de la voix la plus rude à la malheureuse petite fille qui lui avait fait je ne sais quelle demande enfantine , et , rebutée aussi durement, elle s'était mise à pleurer.

« Qui donc entre ainsi chez moi ? reprit avec fureur le grossier matelot , lorsqu'il entendit se soulever le loquet.

— Moi , Tempête , lui répondit doucement Mmp Hérouard, c'est moi.

— C'est vous? belle raison! Tous pas plus qu'une autre, » répondit-il avec plus de mauvaise humeur encore. T.1 était blessé et humilié de ce qu'on le trouvait dans cet état de dégradation plutôt encore que de misère. Le louable orgueil eût été d'éviteren , travaillant , en se conduisant avec ordre et sagesse, que l'on pût jamais être surpris dans une telle position ; mais l'orgueil de Tempête n'était que de la vanité entée sur de la bassesse. Aussi, dans son dépit grossier, il répondit si rudement à Mme Hérouard, qu'elle resta quelques instants confondue , incapable de dire un mot. Enfin, regardant Tempête en face :

« C'est mal , Tempête ! c'est très-mal ! lui ditelle avec une calme et sévère dignité. En venant chez vous pour voir Romaine , pour vous parler d'elle , de ses intérêts , de ses besoins, ... je remplis un devoir qui m'est ordonné, non-seulement par mon cœur , mais encore par les règlements de l'Asile...

— Que cela soit ordonné par qui vous voudrez , moi je défends qu'on mette le pied chez moi quand cela ne me convient pas. . . Ainsi. . . »

Mmf Hérouard , voulant éviter que cet homme ne se conduisît plus brutalement encore, et

AU BOBD Dl LA Ml B . 135

voyanl que ce n'étail pas le momenl de mettre son projet a exécution , se leva pour sortir. Romaine courut alors lui dire adieu en la regardanl d'un œil qui disait tant de choses, que >l"" Bérouard, au risque d'une nouvelle grossièreté de la part de Tempête, lui dit qu'elle voudrait emmener reniant a L'Asile pour \ passer le reste de la journée.

« Eh! pourquoi donc cela? est-ce qu'elle n'est pas bien avec son père?C'est confié aujourd'hui, je la garde; vous l'aurez demain. N'est-ce pas, que tu es contente de rester avec ton père , dis , ma petite Romaine? »

Romaine ne répondit rien, ou le oui qu'elle prononça fut dit d'une voix si faible, si craintive en quelque sorte, elle regarda d'un œil si triste Jeanne et Mnu> Hérouard s'en aller, que le cœur leur saigna , et que chemin faisant elles se parlèrent bien longtemps avec inquiétude de la pauvre enfant.

DOTTX TA-Sr-EA-TT^V:.

Oh! j'aime la reconnaissance!

De tout bien c'est la pure essence ; C'est une intime jouissance , Que l'ingrat ne peut concevoir ; Le bonheur d'embrasser sa mère , D'aider tout homme comme un frère, De donner à toute misère, De sentir qu'on fait son devoir.

Le lendemain de la journée que nous venons de raconter, Adolphe et Virginie furent les premiers à rappeler à leur mère la visite de reconnaissance promise à Tranehevent , et , dès

le déjeuner terminé, toute La famille se mit en route pour aller d'abord chez Le matelot, et ensuite à L'Asile, où les daines Aslier avaie à régler avec Mme Eérouard des choses auxquelles elles attachaient la plus grande importance. A cet effet, elles prirent dans un portefeuille un exemplaire du dessin qui représentait Frédéric entre ses enfants.

« Que voulez-vous faire de cette gravure? demanda Virginie qui savait combien la vue seule du portrait causait de peine à sa mère et à sa grand'mère. — Que voulez-vous donc faire de cette gravure? — et elle accompagnait sa question de tendres embrassements.

— Tu le verras. . . vous le verrez, mes amis. — Adolphe et sa sœur n'insistèrent pas pour obtenir une réponse plus positive , de peur de trop peser sur la plaie, et ils se bornèrent cà se disputer le soin de porter le rouleau que formait le portrait de leur père.

— ]\ous irons par la plage , n'est-ce pas ? — dit Adolphe, au moment où, arrêtées sur le seuil , les dames hésitaient , se demandant quel chemin prendre. — La mer ! c'est si beau!

— Elle va bientôt monter , continua Virginie. — Oh ! oui... suivons la plage !

— La plage soit. — Et la famille se mit en

route pour aller , chemin faisant , admirer ce qu'elle venait régulièrement admirer deux ou trois fois par jour . Oh ! c'était toujours dans une contemplation muette qu'elles regardaient pensivement cet horizon dans lequel Frédéric avait disparu.

— Tenez ! s'écria Adolphe, d'un accent qui les fit tressaillir, tenez! voyez- vous ces roches, tout là-bas, autour desquelles les lames commencent à hondir et à se dérouler en écumant? — là-has... là-has, ces masses noirâtres qui sont comme en relief sur l'horizon si bleu ? Eh bien! c'est là que j'étais hier... et au milieu de lames bien plus grosses, bien plus fortes , bien plus proches du sommet où je me tenais accroupi. »

L'aïeule , la mère , la sœur n'eurent plus de regards que pour ce point que venait de leur montrer Adolphe. Elles suivaient avec un intérêt qui est dans le cœur humain les progrès des lames montant pour ainsi dire a. l'assaut vers la cime de ces rochers, et plus les Ilots en approchaient , plus s'augmentait l'attention profonde avec laquelle ces daines tenaient leurs yeux attachés de ce côté. Elles ne les détournaient , de temps h autre , un instant , que pour les arrêter sur Adolphe , puis elles lui serraient

la main , et de quelles pensées ces signes d'émotion étaient l'effet et le retentissement...

Les roches avaient presque disparu sous l'écume.

— Une lame encore et c'en est fait! — dit Adolphe qui évidemment assistait par L'imagination à la terrible scène de la veille. Les dames Astier faisaient comme lui.

La dernière lame qu'Adolphe attendait se | récipita eu larges volutes, et la roche était a présent couverte d'une masse d'eau énorme.

Et, en ce moment, Mme Astier et Fanny, poussées par un même mouvement, embrassèrent Adolphe comme si elles venaient de le voir échapper à un éminent péril.

— Imprudent enfant! lui dit alors Mme Astier ; la mer pouvait t'englontir, ainsi qu'elle vient de submerger ce roc. . . et que serions- nous devenues ? >~ous en serions mortes de chagrin ! M. Bartaud en serait mort aussi , et toutes ces affreuses calamités, parce que tu aurais été rebelle aux conseils d'un homme prudent qui, lui, obéissait aux leçons de l'expérience.

— C'est ceque je me suis dit hier matin, soyezen bien convaincues , mes bonnes mères ! » répondit Adolphe de la voix la plus caressante. Tout en causant ainsi , les dames et lui appro-

chaient de la maisonnette habitée par Tranchèrent , et leurs cœurs étaient mieux disposés que jamais à s'épancher, en vives et sincères actions de grâces , dans le cœur de cet homme qui les avait sauvés tous.

La maison du matelot était toute petite , mais blanche et propre à ravir. Les contrevents, verts des deux fenêtres , seul étage qui s'élevât au-dessus du rez-de-chaussée, étaient ouverts, ainsi que les croisées au-dessous desquelles courait , en riches festons , une vigne qui s'élevait le long de la porte d'entrée , et le soleil , dardant à pleins rayons jusqu'au fond de la chambre , se mirait dans une armoire de noyer dont le lustre rendait hommage à la propreté exquise du maître de l'humble logis. Autant le sale désordre du logement de Tempête était en quelque sorte le reflet d'une vie ignoble et impure , autant celui de Tranchèrent révélait une existence honnête et sans tache. Quelques filets, suspendus à la muraille , séchaient à ces mêmes rayons du soleil, et , sur les pierres de chacune des fenêtres du haut , fleurissaient deux ou trois arbustes soigneusement logés dans des pots bien nets.

Les dames Astier remarquaient ces détails avec T intérêt qu'inspirent à tout le monde les

AU BORD ni: LA MEB. 1 j |

signes de l'ordre el du bien-être, intérêt qui

s'accroissait pour dlcs de ce qu'elles devaient

aux habitants de celte maison. La bonne voisine dont Tranchevent a parle au commencement de ce récit, voyant toute la famille arrêtée la, vint, avec L'empressement de la bien- M'illance serviable, leur demander ce qu'elles desiraient.

— M. Tranchevent , — lui répondirent-elles , et au même instant le bon matelot, ayant entendu prononcer son nom , sortit , le bonnet à la main , de la ehambre du bas, qui lui servait de cuisine et de salle à manger.

— Voici Tranchevent ! ces dames ont besoin de moi ? — Offrir ses services , telle avait été la première pensée de l'excellent bomme.

— Oui , M. Tranchevent, nous avons besoin de vous voir , . . . de vous remercier ; — et elles entrèrent dans la salle basse. — Avez-vous donc déjà oublié que vous nous avez rendu mon fils, mou petit-fils... hier?... Et de plus... il y a bien longtemps que sans vous , moi et ma fille , nous périssions sur la falaise qui s'écroulait. — Oh ! votre fille Hyacinthe nous à tout raconté hier... Comment! vous ne reconnaissez pas cette femme qui, dans sa reconnaissance, n'a pu vous faire accepter autre

chose qu'un médaillon précieux... Celui que votre petit Emile porte à son eou.. qu'il le garde toujours ! . . . Yous êtes comme les âmes généreuses , vous oubliez le bien que vous avez fait, mais nous sommes venues pour vous le rappeler et vous en rendre grâces. »

Un homme qui aurait commis les actes les plus honteux et se les entendrait reprocher en face n'eût guère été plus embarrassé que ne le fut Tranchevent, en recevant les remerciments affectueux et les serrements de main de toute la famille. Cependant, après le premier moment de surprise et de confusion que lui avait causé une visite si peu attendue, tant ce qu'il avait fait lui semblait naturel , il éprouva un bien - être infini à contempler cette jeune femme , cette mère tendre , son fils et la vénérable aïeule qu'il avait tous conservés à la vie.

La visite des dames Astier n'avait pas uniquement pour but de remercier Tranchevent : elles projetaient aussi de lui faire accepter un témoignage de leur gratitude ; mais, aussitôt qu'il les entendit parler d'une récompense, même donnée le plus délicatement possible, il les interrompit en leur disant, presque avec la rudesse de la mer, qu'il n'en-

\r BORD M LA. MER. 1 )'.)

tendait pafl que l'on y pensai un instant, parce qu'il n'oserai! plus, après cela, leor rendre à l'occasion d'antre service.

« Il manque encore quelqu'un d'entre nous en effet! » dit M"" âstier bien tristement.

Emile avait raconté a son père tout ce qui s'était passé la veille chez ces daines et surtout l'histoire de la gravure de Frédéric et de ses enfants ; aussi Tranchèrent compritil tout aussitôt ce que voulait dire la pauvre femme, et reprenant la parole de l'accent de la plus parfaite bonté.

« Ulons ! allons! Mesdames, du courage donc ! — Ayez bonne espérance. >'ous qui sommes habitués à la mer, nous sommes habitués aussi à ne jamais désespérer de rien. J'en ai vu revenir d'aussi loin que cela... de plus loin peut-être encore... des matelots sur qui l'on ne comptait plus... si bien que leur femme et leurs enfants en avaient porté le deuil! — Il faut du courage ! — Il faut toujours espérer. — Après cette exhortation cordiale, il leur offrit, pour les distraire, de voir sa petite habitation.

— C'est bien peu de chose , Mesdames , et cela me suffit; — vous verrez... » — Il les pria alors de monter un escalier pratiqué en dehors

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de la maison, mais propre, bien tenu et protégé par un auvent, et cet escalier les conduisit dans la chambre dont elles avaient admiré du dehors la propreté qui , vue de plus près , n'était que plus incontestable. Le lit de Tranchevent , placé à la droite de la chambre , était fait avec le plus grand soin; à côté de celui d'Emile et à l'autre bout de la pièce, une petite couchette s'emmaillottait dans les rideaux les plus blancs : c'était là que dormait Hyacinthe , après une bonne journée passée à l'Asile et terminée par le chant du sommeil^ ce chant si gracieux que l'on modulait chaque soir, en chœur, avant de quitter Mrae Hérouard. « Cette maison est bien petite , vous le voyez , Mesdames, mais je l'aime, je l'aime autant que la rade, autant que mon pays, car c'est ici que je suis né, que j'ai aimé mon père, ma mère , mes frères ,' mes sœurs ; ici que mon père est né , quelques années seulement après quelle eut été construite. Oh! l'origine de cette maisonnette î c'est là un touchant souvenir qui me la rend surtout bien chère. Mon aïeul était, comme moi, pêcheur, plus même, il était maitre de pèche, et pendant longtemps il avait réussi dans son métier, lorsque des catastrophes successives lui enlevèrent le peu

AU BORD DE LA MER. I i.>

d'argent qu'il avait amassé. Ces pertes étaient (raillant plus cruelles 'pour lui qu'il avait déjà deui entants, que, moi, je venais de naître et que nia mère était malade; il suffisait cependant a tontes les nécessités de la maison, en redoublant d'actii ité et de travail, Lorsqu'un lamité nouvelle vint mettre le comble à embarras, a sa détresse même. Une nuit, le feu prit à la maison qu'il habitait , et, au milieu d'un sommeil profond comme celui que procure une bonne journée de travail, surpris par l'incendie déjà impossible à arrêter, il n'eut que le temps d'arracher aux flammes ses enfants , sa femme, lui-même le dernier, et quand le matin vint, le jour montra aux passants toute la malheureuse famille, gisante sur un matelas disputé au feu.

« Chacun, à cet aspect, éprouvait une vive commisération, mais, que voulez-vous, les pauvres gens, dont le cœur saignait a ce spectacle, n'avaient de plus que nous qu'un abri plus ou moins misérable, et pourtant c'était à qui le partagerait avec les malheureux incendiés ! En ce moment même , vint cà passer sur le port un homme riche , un armateur , un colon de Saint- Domingue, qui arrivait d'un voyage heureux. Il vit notre maison toute en ruines fumantes ;

il vit, ma mère éplorée, mon père anéanti et nous , enfants , jouant sous ces murailles noircies par la fumée et les flammes : — Du courage , malheureux ! dit-il à mes parents , — du courage! — Mesdames, c'est comme je vous disais tout à l'heure; — du courage! dit-il, votre maison sera rebâtie , votre maison vous sera rendue. Prenez cet argent, que les ravages de l'incendie soient réparés, et je ne vous demande qu'un souvenir dans vos prières pour un homme bienheureux de pouvoir vous consoler.

« Il me semble, poursuivit Tranche vent, il me semble que j'entends encore mon père et ma mère raconter dans les veillées ce beau trait et dire comment, saisis par la venue de ce secours inespéré , tout autant qu'ils eussent pu l'être par l'apparition d'un ange , ils furent tellement troublés qu'ils laissèrent disparaître ce noble bienfaiteur sans même lui avoir demandé quel était son nom? « Mais Dieu qui connaît « toutes ses créatures, Dieu qui voit les plus « profondes pensées , a-t-il besoin qu'un nom « soit prononcé dans uue prière, pour savoir « quelle est l'àme que Ton élève vers lui comme « un pur encens ? » C'est ce que dit le curé à nies parents, et depuis ce temps-Là mon père, ma mère , moi , mes enfants , leurs enfants à leur

tour, nous axons tous Invoqué, nous invoquons,nous invoquerons toujours le Cul pour le sauveur «le notre famille.

— Qu'il est beau , ce sentiment de reconnaissance devenu un culte et mie religieuse tradition ! dil .>!""' Astier a ses enfants ( n (initiant Tranchevent . après mille affectueuses promesses de le revoir.

— 4vez-vous remarqué comme cet homme parlait bien V «lit Virginie.

— C'est que, nus enfants, la noblesse des pensées donne de la noblesse aux paroles et que le langage s'élève avec l'élévation des sentiments. L'homme qui parle de Dieu, de la patrie, d'u ne belle action ou de la reconnaissance qu'elle lui a inspirée, a toujours de l'éloquence. »

M"" Hamelin, habile institutrice, qui savait tirer de tout un enseignement , n'avait point laissé échapper l'occasion de faire faire cette remarque à son élève. C'est en causant ainsi que la famille arriva a l'Asile. Au moment où ces dames mettaient le pied sur la première marche du perron , bordé de petites touffes de verdure nées du peu de terre amassée dans l'angle de chacun des degrés, le solennel coup de sifflet de Btme Hérouard venait de se faire entendre. Le silence le plus absolu régnait donc,

I iS LA SALLE D'ASILE

et ce n'était pas a de grandes personnes a donner le mauvais exemple de le rompre. Aussi la famille descendit- elle à petits pas , et, du fond du préau où chacun s'assit sur le banc, tous suivaient avec plaisir les mouvements de la petite troupe de M"10 Hérouard. Virginie fit remarquer à Adolphe ce qui n'avait pas encore fixé leur attention : c'était le soin avec lequel, lorsqu'on montait le gradin, les plus grands se tenaient sur les bords , afin de servir comme de balustrade et d'appui aux petits et aux faibles. Utile et belle leçon de charité, de sympathie, de fraternelle bienveillance, donnée au début de la vie pour la rendre belle, utile, heureuse jusqu'à son dernier jour.

La famille Astier assista aussi avec beaucoup d'intérêt aux exercices de lecture. Il était vraiment curieux d'entendre ce chœur de petites voix douces et pures répéter fidèlement les lettres, les syllabes, les mots qu'assemblait dans une lente et mélodieuse psalmodie l'habile moniteur général.

C'est un beau titre que celui de moniteur ! . . . Moniteur! c'est celui qui donne des avertissements et des conseils. Pour donner conseils et avertissements, il faut avoir déjà une intelligence, une prudence, une sagesse supérieure

BORD DE LA MER. I i '

a celle (1rs enfants que le maître vous donne à diriger. C'est donc une belle distinctionque la place de moniteur. Le moniteur de L'Asile ou de l'école primaire, s'il sait garder son rang en avançant en âge, sera toujours I»' premier

dans les classes supérieures. II aura le prix

d'honneur de son collège, puis celui de l'Université. Entré dans la vie, homme de mer, du barreau, médecin, administrateur, commerçant , il acquerra le premier poste dans l'une dv ces diverses situations : on interrogera son i i périence, on sollicitera ses avis; il sera pour tous une source <\c salutaires avertissements, un directeur habile, un conseil précieux, un moniteur enfin comme il l'était à L'Asile et aux petites eeoles. Telles étaient les fonctions que remplissait Emile a l'école de M . Bartaud , après sVn être Longtemps acquitté avec honneur à L'Asile. 11 avait donc continué d'être dans les dignités, soit qu'il fût surveillant d'uwv table, soit surveillant-général en l'absence du maître, soit conducteur de ses camarades à la sortie de l'école.

Enfin , la leçon de lecture terminée, M""' Hérouard, qui avait vu ces dames dans le préau, vint les trouver avec empressement, et elles, en s'excusant de revenir si souvent la déranger,

lui dirent que cette fois leur visite avait un Lut bien important, car elles voulaient demander un grand service à elle et aussi à ces petits êtres qu'elle formait au bien.

3ime Hérouard était très-curieuse de savoir comment ses faibles et pauvres enfants pouvaient leur être de quelque utilité ; mais en ce moment même vint à sonner à l'église voisine l'heure du diner, dont la cloche de l'Asile donna, comme un écho, le signal ; car la ponctualité la plus stricte est d'obligation dans cette école de l'ordre. Mmc Hérouard pria donc ces dames de -remettre l'entretien à la récréation qui suivrait le diner. Alors, se rangeant en file deux à deux , la petite troupe de M,ne Hérouard se rendit dans la salle; puis, à un nouveau signal, chacun alla droit à son panier, qu'il avait déposé sur une planche en arrivant, et le couvert fut bientôt mis. Le sol sablé du préau servit de table et aussi de siège aux petits convives , qu'éclairait la lampe la plus magnifique, un soleil pur; un gobelet d'étain, posé devant chacun pour recevoir l'eau puisée dans un petit baquet de bois placé au milieu du préau, tel était le luxe du couvert.

Le luxe des mets n'était pas moins humble : une tranche de pain sec ou à peu près , tant était

BORD DE LA Mi.u. 15f

re la oouclic de beurre qui le revêtait, une pomme, quelques morceaux de hareng, il ne fallait ni plat ni assiette pour manger cela; mais Les petits convives avaient mieux, ils avaient un appétit excellent. Byacinthe était la mande personne de la table , et veillait avec un soin tendre à ce que les mieux partagés en provisions vinssent an secours de ceux qui en avaient peu ; elle était la première a donner L'exemple de cette fraternelle bienveillance, car tous les matins , lorsqu'on lui remplissait son panier : — Mettez beaucoup, disait-elle, il y a tant de

nos pauvres amis qui n'ont presque rien !

Emile en faisait tout autant quand il partait pour l'école. Le frère et la sœur suivaient en cela la grande leçon de charité que contient le récit de Booz recommandant aux moissonneurs de laisser beaucoup de grain à terre pour les pauvres glaneuses. Cette touchante histoire, on en fit la lecture pendant le repas, et l'action de Hyacinthe était dans un charmant accord avec l'acte de piété raconté par les saintes Écritures.

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Oui , c'est un doux portrait Pour lui donner une âme On dirait que l'artiste a plongé ses crayons Dans l'éternel fojer de la céleste flamme Dont nos âmes sont les rayons.

Le couvert n'avait pas été long à mettre , il fut non moins promptement enlevé, et les convives , après avoir été , deux à deux , dans l'ordre accoutumé, reporter leurs paniers à leurs places, revinrent au préau pour bien employer

i.v SALLE D'ASILE, 153

La récréation d'une heure qui leurétail donnée à la Buite des repas. Tandis que les filles, bous la direction de Jeanne et même d'Hyacinthe, se divertissaient avec le calme qui convient à leur sexe, destiné aux travaux du foyer domestique, les garçons s'ébattaient bruyamment dans un petit appareil de gymnastique, approprie aux besoins de la population qui se formait à l'Asile II fallait les voir tour à tour se balancer à une corde suspendue à une traverse solide, \ grimper en s'aidant de leurs seules mains, et s'habituer ainsi aux rudes balancements «pie l'homme de mer affronte lorsque, au milieu des plus gros temps, il se trouve tan toi saisi par les rafales sur une frêle échelle de corde, tantôt suspendu aux agrès, que secoue un vent impétueux.

Avec quelle facilite ces enfants, si habiles à grimper, eussent monté dans un arbre, on le concevra facilement, et cependant un magnifique abricotier , qui ombrageait un coin du préau de ses rameaux chargés de fruits, n'avait jamais été attaqué par aucun des habitants de l'Asile: les fruits, les fleurs du préau n'étaient pas à eux , ils le savaient et n'y touchaient point, même quand M"11* Hérouard ne se trouvait pas la pour les surveiller.

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Et te] était précisément le cas en ce moment même . car , impatiente de savoir ce que les dames Astier avaient à lui dire , elle était passée avec elles dans la salle tandis que les enfants jouaient.

« Vous avez ici, dit Mme Astier à Mme Hérouard eu regardant autour d'elle, vous avez un porte-image.

— Le voici, » répondit Mme Hérouard; et elle leur montra , tout au sommet des gradins , un grand cadre vide en ce moment. C'est ce que remarqua Mme Astier : alors , déroulant sous les yeux de la surveillante le portrait de Frédéric, aux deux côtés duquel elle avait fait représenter Adolphe et Virginie en prières , elle lui demanda si cette composition , qui avait ainsi un caractère religieux, ne pourrait pas être exposée à demeure, à la vue de tout l'Asile , et devenir ainsi l'objet des prières du matin et du soir : ■ Vos enfants viendront de cette manière , en aide aux nôtres , et , pour les remercier de leurs prières, nous vous remettrons une somme destinée ta venir au secours de leurs familles, d'eux-mêmes par conséquent, dans les rudes journées de l'hiver, dans les temps de cherté, quand la tempête interdit la pèche , et que leurs parents n'ont

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plus di gagne pain. Ce «Ion, nous Le ferons au nom de Frédéric A.stier! Unsi ce sera pour leur bienfaiteur que **<»< enfants invoqueront Le Ciel, de même que les nôtres L'invoquent pour leur père.

}1""' Hérouard accueillil avec autant d'empressement que de reconnaissance La demande et Les bienfaits de ces dames, el après avoir, devant elles, inscrit le don qu'elles faisaient avec mention de -a destination , elle mit dans le cadre L'image de Frédéric. Aussitôt le frère et la sœur se liàtèrent de monter par la voie pratiquée au milieu dis gradins, pour aller suspendre à la lie ce cadre auquel allaient se rattacher tant de pensées pieuses et d'espérances chimériques, sans doute, mais pleines d'un intérêt touchant.

Pendant que la famille était tout entière ï\ ces dispositions, de son coté Mme Hérouard avait rempli le porte-gravure hahituel, et Adolphe venait a peine de poser son tableau, que la maitresse, ayant monté les gradins par le passage qui longe la muraille, attacha le sien tout à côté, sur la même ligne. Ce qu'il représentait, c'était une scène resplendissante , celle de la Résurrection.

Etait-ce le mystérieux présage d'une résurrection dans la famille?

Le soleil inondait en ce moment-là d'une admirable profusion du lumière le groupe de Frédéric et des enfants à genoux. Aussi , lorsque le son de la cloche rappela les enfants dans la salle , ce fut un cri universel d'admiration et d'émerveillement , que le sifflet eut quelque peine à réprimer. Enfin le silence s' étant rélabli, Mrae Hérouard commença l'exercice du gradin , conversation familière entre la maîtresse et ses élèves , qui répondent aux questions qu'elle leur adresse sur les objets les plus variés, intime entretien dont elle sait tirer mille préceptes de bonne et pure instruction. L'image de la Résurrection du Christ, nouvellement placée dans le porte-gravure , devint naturellement le texte de ses entretiens. Le moniteur- général en raconta les détails solennels avec naïveté et grâce :

— Mais l'autre image à côté, qu'est-ce donc, Madame? — demanda Emile quand il eut fini.

Hyacinthe était en ce moment au sommet des gradins près du tableau , et, obéissant à Mme Hérouard et aussi aux dames Astier, elle lut d'une

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voii douce, mélodieuse, cadencée, ces quatre vers, composés par M . Bartaud :

A la mère qui pleure el dans vous seul espère, A la Femme qui pleure el vous fait un long vcbu , Au pauvre eufanl qui pleure el vous dil sa prière Rendei !<• Ms, l'époux <'t l«- père, «'• mon Dieu!

« Vous avez entendu, mes enfants? reprit Mme Eérouard; c'est ce que disent les deux entants que vous voyez à genoux dans le tableau Eh bien! il faut que vous fassiez tous comme eux le matin, le soir, pour M. Frédéric Astier. Il est votre bienfaiteur ; sa mère, sa femme sont vos bienfaitrices. Grâce à leurs dons, je viendrai en aide à vos parents quand ils ne pourront pas aller à la pèche à cause d'une maladie ou du gros temps ; grâce à leurs dons , vous aurez des vêtements chauds L'hiver. Vous ne sauriez donc être trop reconnaissants envers ces bonnes dames et leur fils. Vous ne manquerez donc jamais d'adresser de tout votre cœur cette prière au Ciel, n'est-ce pas? »

Et de cette allocution de Mnie Hérouard ,

les enfants ne comprenant bien nettement qu'une chose , c'est qu'on leur demandait une prière , répondirent en tombant tous à genoux.

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