‹ La salle d'asile au bord de la merChapitre 6 sur 8 · X-^ flk TA-VKRNE · texte numérisé non relu

X-^ flk TA-VKRNE

Voici le prcimer coup du glaive

Que tient l'ange du châtiment :

Voici que le spectre se lève,

Que le remords , sans paix ni trêve , Se dresse nuit et jour, ainsi qu'un mauvais rêve. Voici le premier son du jour du jugement.

A l'extrémité du quai et à quelques centaines de pas seulement de l'Asile, il y avait un lieu qui était bien le contraire le plus hideux de la calme petite école. C'était une taverne bruvante où l'honnête Tranchevent n'a-

vait jamais mis le pied, une taverne que fréquentaient les matelots de tous les pays et aussi ceux du port qui préféraient à leur tranquille intérieur et à la société de leur famille les turbulentes débauches du cabaret. Là, dans une atmosphère empestée par les vapeurs du tabac , de Peau-de-vie , du vin , du cidre, air suffocant qu'il fallait avoir le goût dépravé pour préférer à l'air frais et pur de l'Océan; là, s'échangaient les plus grossiers propos, s'allumaient les querelles, se commettaient de sanglantes violences. Oh! oui, cette taverne, voisine de l'Asile, c'était bien le vice près de la vertu, la corruption près de l'innocence.

Il est inutile de dire que c'était la le rendezvous de Tempête. Au moment où nous parlons, y va-t-il? Le voici qui inarche à grands pas vers le bout du quai. La colère, excitée en lui par les justes et bienveillantes remontrances de Mme Hérouard, est devenue de plus en plus tenace depuis la veille. Il inédite mille projets de sourde vengeance contre cette excellente femme, qui a si grand soin de Romaine et par conséquent lui est bien utile , à lui aussi ; mais, abruti par les excès , avili par la fréquentation exclusive d'une mauvaise compagnie où l'a jeté sa haine pour tous les liens

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que L'on doit s'imposer dans une société régulière et honnête, peut-il être sensible au bien qu'on loi fait? ce bien même n'est il pas un blâme qu'il ne peut s'empêher de reconnaître, quoi qu'il fasse pour s'étourdir dans une ignoble ivresse? Nous le répétons, il a donc lait Lien du mal aux hommes bons pour les détester ainsi? Pour haïr a ce point leur société, il s'est donc rendu bien coupable envers eux?

Tempête allait toujours devant lui, sur le quai, ne trabissant que par des gestes brusques et rudes les pensées qui L'agitaient, lorsqu'il se sentit saisir le bras par un homme aussi salement vêtu que lui , un matelot étranger à la ville et qui l'avait vu dans d'autres parages , car nous nous rappelons combien la vie de Tempête avait été errante depuis la malédiction de son père, vie égarée et vagabonde comme celle du Juif maudit.

— Veux-tu entrer là? — lui dit ce matelot, en lui montrant du doigt la taverne.

Tempête hésitait ; il n'avait pas une pièce de monnaie, et ce qui l'irritait alors dans son dénùnient , c'était de ne pouvoir aller se livrer à quelque dégoûtante orgie avec ce matelot ; mais celui-ci ayant dit : — C'est moi qui paie, — Tempête se précipita dans la taverne, acceptant

avec empressement ce qu'il n'était pas en état de rendre, s'hnmiliantpar conséquent pour satisfaire des goûts vils qui lui avaient enlevé tout sentiment de la dignité de l'homme.

Il était donc attablé avec son camarade et , un pot de cidre entre eux deux , ils causaient de leur rencontre dans diverses tavernes des ports de l'Océan , lorsqu'un mot , prononcé à la table voisine , coupa la parole à Tempête. Ce mot , c'était le nom de V Alcyon. Oh ! dès lors, Tempête ne fut qu'à demi aux conversations de son convive, tant il écoutait avec trouble, avec un trouble toujours croissant ce qui se racontait à côté de lui. Un maître de pèche, arrivé récemment de Halifax , où il avait fait un séjour de huit années, parlait de l'Alcyon, qui s'était perdu à peu près dans ces parages :

— C'a été un grand malheur, bien sûr, disait le narrateur. — Il paraît que tout le monde a péri , équipages et passagers , et, parmi les passagers, s'en trouvait un qui devait rendre bien heureuse une famille en Europe ; mais il faut que vous sachiez, avant tout , qu'il y avait à Halifax un constructeur très-riche. Il ne l'avait pas toujours été du reste. Quinze années avant sa mort , dont je vais vous parler tout à l'heure , il était arrivé à Halifax sans un denier

au non i» nr. i.\ mf.r. 1(1.3

vaillant , car il avait été ruiné de tond en comble par un lils , mauvais sujet au dernier point , tellement marnais sujet qu'il Taxait volé eu le

menaçant de le tuer; rien que cela! Au.ssi le père indigné l'avait-il maudit avant de quitter la France... —

Ce fut en vain que le camarade de Tempête, en lui versant un verre plein, le pressait de lui répondre a di\ erses questions. Tempête prit bien le verre, le vida d'un trait, mais sans prononcer un mot; il était tout oreilles pour écouter ce qui se disait :

— Le mauvais fils a dû en porter la peine, reprit le maître de pèche; quant au père, il devint , par son industrie , fort riche, comme je viens de vous le dire ; mais ils vieillissait , il sentait qu'il n'avait plus longtemps à vivre. A qui laisserait-il son bien? Sur ces entrefaites, il apprit que son fils était dans la misère la plus grande, puis, qu'il venait de se marier, et enfin qu'il avait un enfant. Le soin de cet enfant , de cette femme , de ce fils même , qui peut-être se corrigerait , tout cela émut le brave vieillard. Il faut dire aussi que l'arrivée de la mort, ça attendrit un homme. Le moribond fit donc un testament , mais au moyen duquel il léguait son bien à sa petite-

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fille , et arrangeait les choses de façon h ce que son fils, dont il ne connaissait que trop les penchants, ne pût dissiper ce bien. — Ensuite, quand il vit bien clairement arriver le jour de sa lin, M. Tébaud...

Tempête bondit à ce nom , se dressa comme malgré lui; puis il retomba sur sa chaise, mais si pale, que son compagnon lui demanda ce qu'il avait :

— Il y a un quart d'heure que tu as l'air tout mal a ton aise... Tu as quelque chose, bien sur, Charles...

— Chut ! chut ! s'écria , tout en étouffant sa voix , Tempête avec une terreur égale à celle qu'il venait de montrer en entendant l'autre prononcer le nom de Tébaud.

— Allons , allons , poursuivit le matelot en versant un verre d'eau -de -vie, — voilà ce qu'il te faut , camarade. - Et Tempête engloutit tout aussitôt ce remède violent, qui redoubla la fièvre dont étincelaient ses regards effarés.

— 31. Tébaud, continua le narrateur, donna à un de ses correspondants qui revenait en Trance, et qu'il nomma son exécuteur testamentaire , un paquet contenant tous ses titres de propriété, afin qu'il les remit à son

u BORD ni LA mii;. 165

nu, el puis U mourut tout juste Le jour <>u l'Alcyon prenait La mer pour aller lui même mourir à quelques encablures du port . le pauvre navire! — Et cette misérable famille, privée de son héritage... En ?oilà du malheur ! ...

— Oui... malheur'.... s'écria ou plutôt N<>ciféra Tempête en se levant et en frappant la table sur Laquelle il buvait, au point que les verres en turent renversés... — Et dire que c'est moi qui ai fait ce coup-là! — L'Alcyon... il sombrait ; — unis Lui , cet homme... qui portait les papier- de L'héritage, — je pouvais Le sauver... Malheur'.... Et un juron épouvantable interrompit cette révélation sinistre.

— Gomment , Tempête ! tu étais sur l'Alcyon ?... Tu ne nous avais jamais dit cela! — Cinq ou six voix , au nombre desquelles celle du matelot qui régalait Tempête, lui adressi rent à la fois, avec empressement, ces paroles.

Elles le rappelèrent soudain à lui , et, de pale qu'il était, pâle connue un mort, il devint ecarlate, cramoisi, pourpre .

« Moi... sur l'Alcyon! Qui vous a jamais dit cela?... — balbutia- 1- il...

— Qui?... mais toi... tout à l'heure...

— Moi ! j'ai dit que j'avais été sur l'Alcyon '....

ah ! par exemple ! . . . Jean. . . notre pauvre camarade , à la bonne heure. . . mais il n'en est jamais revenu... Je confonds tout cela dans ma tête... Quand elle a un peu trop d'eau-de-vie... je dis des bêtises. . . des bêtises ! . . . — Et il riait en disant ces mots, mais son rire était affreux, tant il était forcé et grimaçant : — Moi... sur V Alcyon! »

L'insistance avec laquelle , dans son trouble , bien visible malgré tous ses efforts, il cherchait à détruire l'effet de ce qu'il avait dit, n'était guère faite pour effacer l'impression qu'il venait de produire sur les botes de la taverne. Ils remarquèrent fort bien aussi la brusquerie avec laquelle il les quitta , sans plus rien dire, mais en gesticulant comme un fou, tout le long de son chemin et jusqu'à la porte de son galetas.

Romaine revenait de l'Asile au moment où il rentrait , mais il ne fit pas la moindre attention cà elle ; et , tombant assis sur sa chaise délabrée , enfouissant , pour ainsi dire , sa tête entre ses deux mains, il continua ses sourdes imprécations :

— Et dire que c'est ma faute ! Oh î si j'avais cet argent, Mme Hérouard ne viendrait plus me gronder , et faire la fière ici. . . . Mille. ... ! » Et ,

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tout eo faisant éclater le plus effroyable jure ment , il abattil de toute sa pesanteur sou poing sur la table éclopée,et la table vola en lambeau Romaine, consternée et épouvantée par l'accès

de fureur de sou père , se tapit dans un coin de la chambre, derrière le lambeau de rideau qui pendait à la fenêtre. Elle était la, cachée depuis quelques minutes, lorsque, n'entendant plus Tempête grommeler entre ses dents, se sentant rassurée, elle sortit de son recoin, alla vers son père , et de sa voix la plus douce :

« Père! pendant que j'étais là... devant la fenêtre... j'ai vu passer dans la rue ce petit monsieur et sa sœur qui ont rempli l'autre jour mon panier. Oh ! vous auriez été bien content de les voir; — et leur mère donc, et leur grand'-mère; elles étaient avec eux aussi. — Elles sont bien bonnes, elles avaient mis quelque chose dans mon panier... de l'argent... »

Romaine avait cru faire plaisir en parlant à son père de cette charitable famille; et, en effet, les premières paroles de sa fille, si suaves, si caressantes, avaient paru le calmer. Son œil prenait quelque douceur en s arrêtant sur son enfant; mais le dernier mot... de V argent, le fit éclater de nouveau .

« De l'argent ! et ses yeux avaient repris une

sombre clarté. — De l'argent ! s'écria-t-il encore; — et qu'en as-tu fait de cet argent?

— On ne l'a pas laissé dans mon panier. Mme Hérouard n'a pas voulu : elle a dit de le mettre dans le tronc.

— Mme Hérouard n'a pas voulu ! . . . C'est cela ï c'est cela ! répliqua ou plutôt se dit à lui-même Tempête; — dans le tronc!... oui. — Et de quel droit me prendre mon argent?... et encore l'a-t-on mis dans le tronc? Elle a mis la main sur l'argent , voilà ce qu'il y a de certain. — Ah ! Madame ! vous venez chez moi — insulter à ma pauvreté... >'ous verrons!... nous allons voir ! ... «

Tempête sortit tout aussitôt de sa chambre, et Romaine , le voyant si fort en colère , joignait les mains pour lui demander pardon de l'avoir fâché ; mais combien elle fut étonnée lorsqu'elle le vit , après quelques minutes d'absence , revenir de chez un voisin avec des ustensiles dont il ne faisait guère usage ; des plumes , de l'encre , du papier. Romaine ne se rappelait avoir vu son père s'en servir qu'une seule fois, le jour où il écrivit à 31mc Hérouard , pour lui annoncer que Romaine était malade, cette lettre dont l'écriture , nous nous en souvenons , avait

M Itnitl) !>K l.\ MER. 169

Frappé Jeanne comme si c'étail L'écriture d'un chat ou (l'un tigre en colère.

Et aujourd'hui, surtout, la colère semblait crisper jusqu'au bout (\v> doigts la main de Tempête, tandis que, à défaut de la table qu'il venait de briser, il écrivait sur un débris de plancheque supportaient ses genoux. \ chaque lettre sa plume tremblante bondissait sur le papier; ses Lignes s'en allaient de haut en bas; il raturait un mot avec impatience, et le remplaçait par un autre qu'il surchargeait en grondant entre ses dents. Cette écriture-là devait bien, en effet, être telle que Jeanne l'avait définie.

.A I-ETI-RJK ANOXYM1

C'est un noir maléfice , Un perfide poison Qui sourdement se glisse :

C'est une œuvre sans nom

La connaissance que nous avons déjà du caractère aussi méchant que vil du père de la pauvre Romaine, nous doit presque donner la conviction qu'il n'avait pris que pour faire du mal la plume restée étrangère à ses doigts depuis un grand nombre d'années. Plut au Ciel qu'il eût totalement oublié ce qu'il avait appris de l'art d'ex-

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primer par écrit sa pensée, puisqu'il ne se rappelait , que dans le bul le plus pervers, ce qu'il avait su autrefois! L'instruction, le savoir,

mis au service des Ames corrompues, sont en

vérité comme des instruments de desastre, de mort, torches ou poignards, livrés aux mains

(\c* incendiaires e1 des meurtriers. A l'aide de ce savoir. Tempête commettait en ce moment l'attentat le plus odieux. — Il calomniait M™ Hérouard, il l'accusait d'avoir détourné de l'argent offert a l'Asile, il la dénonçait. Voici comment sa lettre était conçue :

« Monsieur le ministre

■ Je dois vous prévenir que Mmc Hérouard, « la surveillante de la salle d'Asile, a soustrait « une somme qui était destinée, par des étran- « gers , à l'un des pauvres enfants. Faites-la « interroger, et vous apprendrez la vérité que « je vous découvre autant que je le puis en ce «^ moment.

« Un Père de famille. »

> « A'oilà! — se dit-il de l'air d'une satisfaction hideuse lorsqu'il eut terminé. Il était eon-

tent de lui ; il venait de se venger en mentant, en se eachaut derrière l'anonyme. — Voilà! ■ —

Il cacheta sa lettre et descendit à grands pas comme un autre eût couru vers une occasion de faire plaisir. Il allait jeter à la boite aux lettres cet écrit infâme.

Pour aller de la rue où il habitait au bureau de poste , il eût été naturel qu'il passât devant l'Asile; c'était son chemin le plus court; il ne le prit pas cependant. Pourquoi? Avait- il encore quelque sentiment de honte dans le cœur? Craignait-il de rencontrer cette excellente femme qu'il attaquait si indignement? Honte ou lâcheté devant son crime , il évita de passer près de l'Asile, ce lieu d'innocence; mais la précaution ne lui réussit pas, car, au détour d'une ruelle qui aboutissait au quai, il se trouva presque face à face avec Mn,e Hérouard.

Il cacha sa lettre bien vite , salua d'un air sauvage la surveillante de l'Asile et s'en allait à grands pas , lorsqu'elle l'arrêta pour l'interroger sur Romaine. Il se sentit horriblement mal à l'aise tout le temps quelle le retint , et dès qu'elle le laissa partir, il respira comme s'il était soulagé d'un poids suffocant.

Mais il était dit que devant chacun des pas qui le conduisaient vers l'entier accomplisse-

Paye jjJ

If irtrarJet dfJ

Il détourna, les yeux

BORD DE LA ftU 173

ment d'une œuvre coupable, un reproche vivant lui apparaîtrait.

En traversant le port , il dut passer a côté de /' II mile, sur Lequel Les préparatifs étaient poussés avec Le plus grand zèle. On sait qu'il allait partir pour la pèche aux harengs dans Les parages de

l'Irlande, et le travail du chai - se taisait

sous la direction.de Tranchevenl et du capitaine

Thomé. Ce tableau du travail honnête Lui lit donc honte, car il détourna les yeux!

Mais ce ne fut que pour voir, a quelques pas, un tableau de honte et d'innocence, Emile promenant Mme Thomé sous les arbres près de la Poissonnerie , et réglant avec une charmante bienveillance son pas léger et alerte sur le pas lent et incertain de la vieille aveugle : « Si je m'étais aussi bien conduit dans mon enfance, je ne serais pas tombé ! »

Tempête fit-il cette réilexion? Le fait est qu'il s'éloigna* précipitamment , arriva devant le bureau de poste , regarda autour de lui avant de tirer sa lettre, comme si quelqu'un eût pu lire ce qu'elle contenait , et se voyant seul , il la jeta dans la boite.

Ainsi la mauvaise action était accomplie , irrévocable, irréparable , et MniP Hérouard en-

tendrait sans doute , plus tôt ou plus tard , quelques tristes retentissements de cette voix calomnieuse parlant dans l'ombre.

i-i i:iumi. i 'i 1 il % i i • i : i i . .

A la mère qui pleure et dans vous seul espère , À l'épouse qui pleure et vous fait un long vœu, Au pauvre enfant qui pleure et vous dit sa prière, Rendez le fils , l'époux et le père, ô mon Dieu!

Au bout de quelques heures, la malle poste emportait au galop de son double attelage l'infâme dénonciation, au milieu de doux épanchements, de correspondances amicales, de lettres dictées par des sentiments de tendresse, d'intime affection , des lettres de filles à leurs pères ,

de femmes à leurs maris, de soldats, de matelots à leurs mères qu'ils avaient laissées seules au pays et auxquelles ils annonçaient leur retour prochain.

Mrao Hérouard n'en continua pas moins paisiblement , sous le coup de l'orage qui se préparait, ses calmes et utiles fonctions. Quant à l'école de M. Bartaud, elle était , à cette époque, moins exactement suivie qu'à l'ordinaire , et la liste des absents présentait de temps à autre des noms qui n'y figuraient jamais, celui d'Emile entre autres ; mais le capitaine instituteur ne songeait pas à le réprimander, car il savait qu'il se rendait déjà utile à son père , en ce moment sur le point de mettre à la voile avec l'Emile. Bientôt le chargement du sel allait être complet, et tous les matelots, à la veille de partir, étaient venus, comme la première fois, prier Tranche vent de leur donner encore pour compagnon l'ange gardien du bord ; mais , soutenu par Mme Hérouard et M. Bartaud, qui ne se souciaient pas de voir leur élève présent ou futur passer tout son temps loin de l'école où ses progrès étaient si rapides, Tranchevent leur refusa son fils pour cette fois.

Mais il lui fut impossible de répondre de même aux instances dont il fut assailli par les mate-

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lois, par le capitaine Thomé, au nom de sa mère, par Emile surtout , Lorsque chacun demanda que, du moins, il lût convenu qu'il monterait abord quand on mettrait à la voile pour aller a la pèche du maquereau. Le maquereau roi . lu mort de l'homme , dit un terrible dicton de tous ies ports de L'Océan ; aussi , pour obtenir la sauvegarde qui leur inspirait tant de loi, la présence d'Emile parmi eux , L'insistance des matelots fut-elle plus grande encore que la résistance de Tranchevent , qui, cependant, eût voulu soustraire son enfant aux menaces d'un proverbe trop souvint justifié.

« Bah, père!... je n'ai pas peur de ce qu'on dit, aile/! Et puis, vous y allez bien; il a'y aura pas plus de danger pour moi que pour vous. »

Emile dit cela avec une gentillesse si résolue queTranehevent .n'eut pour toute réponse qu'une bonne embrassade à lui donner; puis il répondit qu'il ne refusait pas, que l'on verrait au printemps; mais l'intelligent enfant vit bien au sourire de son père et a la satisfaction qu'il laissa paraître , que lui , le courageux petit matelot , il n'aurait pas de peine à obtenir de monter a bord.

En attendant , Emile allait rester avec Hya-

cinthe, et l'Asile, où Jeanne, leur future bellemère, aurait doutant plus de soin d'eux que leur père serait absent, l'Asile devait être leur demeure. De l'aveu de Mme Hérouard, Jeanne partagerait sa petite chambre avec ces enfants qui seraient bientôt les siens; mais autant il était doux de les voir entourés et assurés de tous les soins d'une mère tendre, autant il était pénible de penser à la position de Romaine près d'un père qui la délaissait et la livrait aux privations quand il ne la maltraitait pas.

Oui , depuis la scène de la taverne, il était d'une humeur plus insociable que jamais; il se maudissait , il s'accusait d'une action dont le souvenir faisait pâlir son front , trembler ses lèvres ; il croyait s'apercevoir qu'on le fuyait plus qu'à l'ordinaire encore. Peut-être , en effet , à la taverne, en avait-il dit plus qu'il ne le croyait. A cette pensée il se sentait pris de terreur, il restait convaincu qu'on avait tout découvert.

Eh ! pouvait-on rien découvrir de ce qui s'était passé? Le fait est qu'à part les quelques paroles prononcées par Tempête dans l'ivresse et, par cela même, peu dignes de croyance, on ne savait rien d'un secret connu seulement du ciel, de la mer, de lui et d'un autre homme qui, sans nul

m BORD m i \ mi:r. 1"'»

doute, n'avait jamais pu en rien révéler; mais La conscience est la grande et inexorable accusatrice : le mal qu'elle voit seule au tond d'une amc, elle croit que toul le inonde le voit comme elle. Cette formidable illusion est la peine incessante du méchant; c'était le châtiment que subissait Tempête, toujours en l'ire de la scène que nous allons raconter.

Il avait dit vrai a la taverne. 11 était bien réellement a bord de l'.Hryou, beau trois-mats parti, il \ avait dix ans, d'Halifax pour France. Ce navire était, l'on se rappelle, celui sur lequel se trouvait Frédéric Astier, le fils, le mari, le père que pleurent si amèrement la bonne famille , au milieu de laquelle nous avons déjà tant vécu. L'Alcyon avait mis à la voile par le temps le plus beau, le plus pur, le vent le plus favorable qui eût jamais poussé une poupe vers la France. Les passagers qui allaient revoir leur pays, leurs enfants, leur foyer, se réjouissaient de toute leur àme, et Frédéric ressentait alors d'autant plus de joie que plus de joie l'attendait au retour. Le sentiment profond, non-seulement du bonbeur qu'il allait éprouver dans six semaines , deux mois au plus , mais encore du bonbeur qu'il allait causer a la mère et à l'épouse la plus tendre , s'épanouissait dans

son cœur comme une fleur sous un bon rayon du soleil.

Il ne pensait pas à la tempête ; tout était souriant, éclatant en lui et autour de lui.

Oh ! ne regardons jamais rien comme chose sure ici- bas, sur la terre, sur la mer encore moins.

L'Alcyon était en mer depuis quelques heures, lorsque tout à coup, sur le bel horizon de tout à l'heure, apparut un petit nuage. On eût cru voir un oiseau de mer planant au loin ; mais l'oiseau sinistre étendit ses ailes avec une rapidité effrayante ; elles couvraient tout le ciel de l'ouest à l'est ; de longs éclairs jaillissaient comme des regards irrités, des sifflements remplissaient l'air , et ce dôme calme et azuré au milieu duquel , un instant auparavant , planait un soleil spleudide, il était devenu gris, noir, couleur de poix, cuivré; la mer, fidèle miroir du ciel, était couverte des mêmes teintes, hormis le sommet des vagues , dont l'écume d'un bleu pâle rappelait ces larmes dont on sème les tentures mortuaires.

La mort était en effet bien près de V Alcyon , et, après une demi-heure au plus de lutte désespérée avec l'ouragan qui croissait toujours , chacun vit bien qu'il fallait dire adieu à la vie.

AU BORD DE LA Mil:. 1 S I

G'étail en vain que la cargaison avait été jetée à la mer, en vain (pi*' Les passagers y avaient enfoui tous leurs bagages, tout ce qu'ils rapportaient de précieux : d'effroyables vagues venaient encore d'alléger le bàtimenl eu enlevant plusieurs matelots, mais rien n'y pouvait faire. Ce qui bientôt fut certain, c'est qu'il fallait recommander son ame a Dieu.

VAlcyon avait donné sur des roches à fleur (Veau, et, malgré tous les efforts, la mer entrait dans la cale : ainsi les voiles étaient battues par l'ouragan , les ponts balayes par les vagues qui y tombaient d'une grande hauteur, et la coque s'enfonçait sous le poids de l'eau qui la remplissait, en dépit des pompes manœuvrées avec l'énergie de la vie qui se débat contre la mort.

Quel effroyable élément que l'eau dans ses heures de colère ! son invasion est mille fois plus formidable que celle du feu, puisqu'elle est irrésistible, indomptable. Oh! si l'incendie , l'inondation sont des fléaux terribles sur la terre , où l'on peut les fuir, que doivent-ils être en mer , où l'on est captif dans le bûcher qui s'allume, captif dans cette immense maison que l'eau envahit! Ici il n'y a pas à s'échapper d'étage en étage, sur les toits , à la cime des

arbres , au sommet des montagnes ! A bord d'un navire qui sombre , qui descend dans la mer plutôt que la mer n'y monte , qui va au-devant de l'inondation et s'y précipite , on cherche un refuge de màt en màt. Tenter de se sauver ainsi ce serait le délire d'un mourant.

Ce délire était dans toute sa force à bord de 1 Alcyon : il y avait un trouble, une confusion impossible à décrire ou même à se représenter. Chacun lançait des tonneaux , des cages à poules , des caisses vides à la mer ; et puis c'était à qui chercherait à s'emparer de ces frêles moyens de sauvetage ; et , dans ces luttes , tous se noyaient. Quant aux chaloupes, on les avait mises à flot ; mais les lames furieuses les avaient englouties avant qu'on y put descendre : toutes avaient coulé, hormis la plus petite.

Et , pour s'y précipiter des premiers , les passagers et les matelots engageaient de véritables batailles. Le capitaine seul, au milieu de cet effroyable désordre , conservant un calme héroïque , le calme du dévoùment , tachait de régler ces frénétiques mouvements de la peur et du désespoir; mais tout fut inutile : la frêle embarcation se remplit en un clin d'œil d'une foule effrayante , et sombra tout aussitôt à la vue du capitaine , de quelques matelots et d'un

au SOftD ni: i.\ mi k. 183

passager demeurés seuls sur Le pont, qui était bientôt presque au niveau des lames.

Il snilit donc d'une vague un peu plus forte que les autres, e;ir La mer se calmait, pour passer d'un bord à L'autre, et elle emporta dans ses replie Le capitaine et deux ou trois marins.

Il ne restait pins a bord que Tempête et le passager, et L'un et l'autre erraient de la poupe à la proue , sentant le sol du navire qui fuyait sous leurs pieds cherchant d'un regard consterné quel moyen de salut leur restait à présent. (.race à une éclaircie de l'horizon , ils aperçurent, mais au loin, au plus loin, un navire qui , voyant de son coté le péril de l'Alcyon, avait mis ses embarcations à la mer.

L'espoir rentra donc dans le cœur de Tempête et du passager, les deux seuls débris vivants de L'équipage; mais il fallait fuir l'Alcyon, dont le pont était couvert d'eau.

En ce moment suprême, le passager et Tempête virent en même temps une longue planche, la seule que la mer n'eût pas emportée ; en même temps ils la saisirent à chaque bout : elle pouvait être pour F un et pour l'autre un moyen de salut. C'est ce que le passager disait avec désespoir à Tempête , qui , ne pensant qu'à lui seul , voulait avoir à lui seul ce précieux mor-

ceau de bois. C'est alors que s'engagea une lutte terrible; mais Tempête, robuste et agile, repoussa du pied et delà main le passager; et, après s'être fortement amarré à cette planche , se laissa aller aux courants qui , tout en le ballottant, le portaient vers la chaloupe ; et la chaloupe s'approchait péniblement à force de rames. Pendant ce temps , le malheureux passager, seul sur l'Alcyon , et se voyant assailli par les flots qui lui montaient déjà jusqu'à mi-corps, se cramponnait aux agrès, grimpait d'une main convulsive, de màt en mât , de vergue en vergue ; il fuyait en vain la mer dans laquelle le navire descendait, mais lentement, car les voiles ralentissaient la chute. Pendant ces dernières minutes d'agonie , Tempête était abordé par la chaloupe.

Il y fut recueilli et entouré de soins qu'il ne méritait guère ; mais on fut bien loin d'avoir de lui l'opinion dont il était digne; car, craignant que l'équipage n'eût vu de loin la scène horrible qui s'était passée et ne le repoussât de peur qu'il ne portât malheur au navire , il eut soin de dire qu'il avait voulu sauver avec lui un passager, et qu'une fatalité cruelle avait rendu ses efforts inutiles.

La fatalité , ce fut son égoïsme implacable. Enfin il fut sauvé , et put rentrer dans un des

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ports le la Manche, niais non point pour v mener une meilleure vie, à Laquelle aurait dû cependant le décider ce naufrage qui lui avait montré la mort si proche. Il ne se corrigea pas, toutefois. Bon matelot, il gagnait de L'argent, et le dépensait pins vite encore qu'il ne le gagnait; puis, avant appris qu'une pauvre fille avait quelques économies, il l'épousa; mais ce ue fut que pour dissiper ses épargnes jusqu'au dernier centime, et sans même songer à Romaine qui venait de naître. Sa femme mourut bientôt de chagrin. Si l'enfant avait eu l'âge de raison , elle serait sans doute morte de même j et pourtant, lorsqu'il n'était pas dans ses accès de déraison, d'ivrognerie, d'abrutissement, il montrait quelque tendresse à Romaine. Elle était le seul être au monde qu'il aimât un peu. Le souvenir du naufrage de V Alcyon le tourmentait aussi, on le voit, quoiqu'il eût eu général l'àme dure et la conscien e presque inaccessible au repentir. Le soin qu'il mettait à faire que chacun ignorât sa présence à bord de ce navire prouvait qu'il s'adressait intérieurement de graves et constants reproches. On ne cache avec cette précaution que ce qui est mal ; et avait , jusqu'à ces derniers temps , été convaincu que sa mauvaise action était ignorée de

tout le monde; mais cette persuasion , il l'avait enfin perdue. La répugnance qu'inspirait à tous les capitaines son humeur morose et son caractère intraitable, lui sembla la preuve qu'il était démasqué, et dès lors il ne songea plus qu'à aller tenter fortune ailleurs , dans un pays bien lointain; à s'expatrier pour longtemps, pour toujours peut-être. Il n'était plus retenu que par la pensée de ce que deviendrait Romaine, le seul être qui put l'aimer. Allait-il donc l'abandonner et ajouter ainsi un crime à un autre ? Il ne pouvait plus se séparer d'elle.

M"* Hérouard, qui, tout entière à ses occupations , ne savait aucun des bruits du port , n'avait rien entendu dire contre cet homme ; et , depuis quelques jours, elle le voyait avec étonnement , avec plaisir surtout, amener sa fille à l'Asile , et venir la chercher , ce qu'il ne faisait presque jamais ordinairement , même quand il n'était pas à la mer. Ce soin, cette régularité étaient-ils des symptômes de retour au bien? Elle l'espérait, et surtout lorsqu'elle remarquait que Tempête embrassait sa petite fille avec une apparence de tendresse en la quittant , en la revoyant. Jeanne aussi en était stupéfaite.

Un matin, surtout, elle et Mme Hérouard furent presque émues par l'effusion avec laquelle

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Tempête embrassa Romaine , et puis il La regarda et L'embrassa encore ; ensuite il attacha

sur M"10 llerouard un œil moins sombre, moins sauvage qu'à L'ordinaire. Éprouvai* il quelque bon mouvement? songeait il à Lui avouer sa dénonciation, a lui en demander pardon a mains jointes? Il y eut un instant , dans son regard , quelque chose de suppliant. 11 allait céder à une inspiration honnête, mais l'orgueil, mais la fausse honte qui L'avaient perdu, élevèrent la voix et firent taire toute émotion généreuse. Tempête ne dit rien, et quitta Romaine après l'avoir encore pressée sur son cœur. Il s'en allait lentement , comme s'il ne pouvait se décider à partir : il était donc à peine au milieu du préau lorsqu'un chant le retint.

C'était la prière de Frédéric Astier que répétaient cinquante voix fraîches et pures , dominées par celle d'Hyacinthe! c'était la simple et touchante mélodie composée par Mme Hérouard pour accompagner cette touchante oraison :

A la mère qui pleure et dans vous seul espère , A la femme qui pleure et vous fait un long vœu , Au pauvre enfant qui pleure et vous dit sa prière , Rendez le fils, l'époux et le père, ô mon Dieu!

Ces accents mélodieux arrêtèrent Tempête : ils l'attirèrent même, comme malgré lui , jusqu'à la porte de la salle, et là, appuyé, il regardait ce tableau pieux des enfants à genoux , mains jointes : il semblait éprouver une impression irrésistible. Toutes ces voix qui semblaient se diriger sur un seul point, tous ces regards tournés vers l'image , firent qu'il regarda aussi du même coté.

Soudain, il recule comme poussé par une main invisible :

« Il me poursuivra donc partout! ■

Et il sortit en poussant ce cri d'angoisse. ..

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