DESTINATION ORIGINAIRE DE LA SALLE DES THÈSES
Si des doutes ont pu quelquefois s'élever sur la destination primitive de notre vieux monument universitaire, ils ne sauraient subsister aujourd'hui, devant les énonciations formelles des actes de 1411.
C'est une librairie qu'on veut construire : la librairie de V Université, que on vieult faire en une place de maisons abattues
Or, ce mot de librairie, libraria, a, dans les textes de l'époque, un sens double, à la vérité, mais constant, déterminé, corrélatif; il s'entend d'une collection de livres et de manuscrits, ou de l'édifice destiné à les contenir.
La librairie de l'Université a certainement été affectée à d'autres usages encore qu'au dépôt de ses manuscrits et de ses livres. t
Quoi de plus convenable, en efTet, pour un corps savant, que d'avoir, en sa bibliothèque, ses réunions et ses solennités? Mais le nom primitif et fondamental de librairie lui a été maintenu jusqu'à la suppression de l'Université ellemême. Dans les titres nombreux conservés en nos dépôts
publics» elle est invariablement désignée sous la dénomination de librairie^ de bibliothèque, libraria nostrUy œdes bibliothecariœ Universilatis.
Aujourd'hui encore ces noms se lisent en des fragments d'affiches placardées sur les colonnes octogones de la salle.
A tous égards, on ne saurait le méconnaître, une librairie était indispensable à ce grand corps enseignant (1).
Pour ses étudiants et ses docteurs, l'Université ne pouvait se passer de livres et de manuscrits : à l'exemple des corporations ses rivales, elle devait tenir à honneur d'en posséder (2).
La simple raison le dit ; des faits nombreux le démontrent surabondamment.
Dans son Traité des plus belles bibliothèques publiques et particulières, le P. Louis Jacob constate, dès les pre-
(1) La bibliothèque ou Ubrairie de rUnîyersité, dont il s*agit ici, ne doit pas être confondue, comme quelques personnes l'ont fait à tort, avec la bibliothèque particulière de la nation germanique, fondée au XVIe siècle, à l'usage spécial des étudiants de cette nation, par l'un d'eux : le docteur Van Giffen. (V. aux notes et Pièces justificatives, la note IX, page 86.)
(2) Dès l'année 1290, la Bibliothèque de la maison de Sorbonne se composait de 3,017 volumes estimés, à cette époque, valoir 3,812 liv. 10 s. 8 d. Elle ne cessa de s'accroître depuis. — Sur le catalogue était inscrit : UU suni libri venerabiUs coUegii pauperutn magistrorutn de Sorbona. — La plupart des collèges de Paris, fondés en si grand nombre, au cours du XI V« siècle, avaient, chacun, leur collection de manuscrits qu'ils tenaient de la libéralité de leurs fondateurs.
En 1373, la Bibliothèque de Saint-Père, de Chartres, possédait 221 manuscrits, dont le catalogue nous a été conservé.
11 en était de même dans toutes les universités, abbayes, etc.
(Histoire littéraire de la France, t. XXIV, p. 278 et s. — Traité des plus belles bibiolhèques publiques et particulières, par le P. L. Jacob.)
mîères années du XV« siècle, l'exislence d'une collection de manuscrits en notre Université (1).
« Amédée, cardinal de Saluces, témoigna Taffection qu'il « portait à l'Université d'Orléans par l'érection qu'il fit
< d'une magnifique bibliothèque commune, pour l'usage « de ceux de cette Université, ainsi qu'il appert par le
< testament de ce cardinal, qu'il fit l'an 14>19, le 19 juin, c< qui est conservé par MM. Suarès, d'Avignon, desquels « j'ai reçu ces mémoires » (Paris, 164-4, p. 685.) (2)
Vingt-cinq ans après, le 18 mars 1445, l'Université prêtait libéralement au duc Charles d'Orléans trois précieux manuscrits de sa bibliothèque. Le reçu de ce prêt, complètement gratuit, signé de la propre main du prince, existe encore en nos archives départementales. M. Maupré l'a signalé à M. le Préfet du Loiret dans son rapport an* nuel de 1863.
Un siècle plus tard, aux termes d'un acte authentique du 27 août 1577, déposé aussi en nos archives : < MM. les
(1) Bien que Touvrage du P. Jacob date de plus de deux siècles, ce passage n'avait pas été remarqué jusqu'ici. J'en dois personnellement la connaissance à M. L. Jarry, qui l'a découvert et le cite dans un intéressant travail par lui publié en ce volume.
(2) Le P. Jacob, carme, auteur estimable, mais dont l'exactitude laisse parfois à désirer, commet ici, en rapportant un fait vrai en lui-même, une de ces exagérations que Ton rencontre trop souvent en ses ouvrages. Le cardinal de Saluces, mort en Dauphiné, le ^8 juin 1419, ne fit pas à Orléans V érection d^une magnifique bibliothèque. Il serait par trop invraisemblable qu'un corps enseignant renommé dans toute l'Europe, et à qui les souverains Pontifes confiaient l'examen de leurs décrétales, n'eût pas un livre à sa disposition. Le cardinal, dans une pensée de pieuse libéralité, fit seulement don à la bibliothèque de l'Université d'un certain nombre de manuscrits. Cet acte honorable, réduit à ses légitimes proportions, n'en recommande pas moins, à notre juste gratitude, la mémoire de ce prince de l'Église.
f recteur, docteurs-régens et coUeige de l'Université d'Orf léans, deuement congrégés et collégiallement assemblez « en la chambre de la librairie de la dicte Université, » baillaient, à titre de loyer, ferme et pension, à OUivier Boynnard, libraire, pour le plain cours de sa vie... < la « maison de la librairie de la dicte Université, sceant sur c la rue de TEscrivinerie, paroisse N.-D.-de-Bonnes-Nouc velles... en toutes ses aisances et appartenances... (1), a étant retenu et réservé, par lesdiclz sieurs bailleurs, la c salle baulte où se font les collèges et assemblées desf dictz sieurs recteur et docteurs, et estude étant en icelle c salle... moyennant que ledict preneur sera tenu... du- < rant sa dicte vie... comme libraire d'icelle Université... € garder et conserver les livres, bancs, table et tappy c qui sont à présent et que lesdicts sieurs bailleurs pouc ronl meclre cy après en ladicte salle haulte des licences, a laquelle salle, neantmoings, ledict preneur sera tenu faire c nectoyer et tenir nectement, sans qu'il y puisse mectre « aulcuns livres à lui appartenant... >
Nul prix de location, en sus des charges, n'étant stipulé, dans ce bail, envers l'Université, on doit en conclure que le soin et la garde de ses livres n'était pas une sinécure (2).
(i) Cette maison, attenante à la librairie ou salle des Thèses, du côté de la rue de l*Écri?ainerie, formait une habitation distincte, désignée, comme on le Yoit, sous le nom de maison de la librairie de V Université,
Elle était habituellement louée à un libraire chargé du soin de la bibliothèque universitaire.
Elle a été presque entièrement démolie pour l'élargissement de la rue de l'Écnyainerie, aujourd'hui rue Pothier.
(2) Le titre d'un ouvrage rare et fort curieux, publié en 1556 par Éloy Gibier, imprimeur-libraire à Orléans, pourrait fournir un argument nouveau à l'appui de ce qui vient d*être dit. Ce titre est ainsi conçu: La Monodie, etc., par M. Claude Marchant, scribe en TUniver-
Ces témoignages successifs de Texistence d'une bibliothèque universitaire, sont confirmés au XVII® siècle, par le récit d'un voyageur anglais, dout les appréciations, empreintes d'une partialité peu bienveillaule envers notre grand corps enseignant, donnent plus de valeur encore à ses affirmations, pour les faits qu'il constate.
< Il nous reste, dit-il, à parler de l'école de droit d'Or-
< léans, l'une des premières où refleurit le droit civil
< Les professeurs, peu difficiles à conférer les degrés, ne f les refusent qu'à ceux qui ne peuvent en payer les
< frais Quand, pour obtenir ces grades, vous avez
f choisi la loi que vous prétendez expliquer, les doc- <c teurs-régents vous conduisent sous les combles d'une
< vieille chambre, qu'ils appellent leur bibliothèquey et « qu'on appellerait plus convenablement la boutique d'un c bouquiniste, car les volumes qu'on y trouve sont plus <K vieux que V imprimerie et entassés les uns sur les autres, a au milieu des toiles d'araignées. Cette bibliothèque sert « de salle de conférences (1) >
Quelque valeur qu'on attache aux appréciations de ce
site d'Orléans, libraire général, garde de la maison et librairie d'icelle Université.
Ce titre de garde de la librairie de V Université que se donne Claude Marchant en sa Monodie, est justifié par une mention consignée au folio 68, r®, d*un registre terrier du duché d'Orléans, c le papier de la cherche, > dressé en 1543. On y lit, en effet : c ... Rue de l'Écrivinerie, vers Sainte-Colombe... La maison où demeure Claude Marchant, libraire et garde de la librairie de V Université d'Orléans, appartenant à ladite Université (à cens du chapitre de Meung)... » — (Archives départementales du Loiret, série C, fonds du trésor du Chàtelet d'Orléans.)
L'Université d'Orléans avait donc en 1543 une collection de livres ou librairie et un gardien constitué par elle pour en prendre soin.
(1) Vergnaud-Romagnési, Histoire de la ville d'Orléans, 1830, t. II, pages 260 et 590.
voyageur, toujours ressort-il de son récit qu'au XVII® siècle notre corps universitaire avait en sa librairie, qui servait également de salle de conférences, une collection de livres et de manuscrits dont un certain nombre, antérieurs à l'origine de l'imprimerie, étaient devenus hors d'usage.
A toutes les époques de son existence, du XIV® siècle au XVIII®, l'Université d'Orléans a donc possédé une bibliothèque; et le nom de librairie, par elle donné à la salle de ses solennités, est complètement et rigoureusement justiûé.