DIVERSES DESTINATIONS DE LA SALLE DES THÈSES
La librairie de l'Université, spécialement affectée au dépôt de ses manuscrits et de ses titres, avait accessoire ment d'autres destinations.
En cette salle, parfois aussi en la chapelle de l'église de Bonne-Nouvelle, se tenaient les réunions relatives aux intérêts généraux de l'institution, et se célébraient les solennités universitaires.
De nombreux documents, conservés en nos dépôts publics, portent cette mention, dont la netteté exclut toute incertitude : En la salle de la librairie, lieu ordinaire de nos délibérations (1).
Sur d'anciens plans de la ville, cet édiûce a, pour désignation, un seul mot d'une brièveté plus significative encore : Université (2).
Chaque fois qu'une chaire devenait vacante, c'était en la salle de la librairie^ in œdes Bibliothecarias^ que le recteur,
(1) ÂrchÎTes départem. du Loiret, sér. D, fonds de l'Université. — Archives municipales d'Orléans, série GG. — Acte de G. Berroyer, recteur, 5 février 1721.
(2) Bibliolbèque publique d'Orléans, recueil des plans de la ville.
en des proclamations latines, adressées ani principales universités de France, convoquait, à jour et heure indiqués, les candidats qui voudraient prendre part au concours ; c'était là qu'à ce jour et à cette heure, il se tenait luimême, assisté des docteurs régents, pour recevoir les coU" tendants, arec une gravité cérémonieuse et méthodique ; là que se tiraient au sort, dans le chapeau du bedeau général, souvent par la main d'un enfant, les sujets des actes probatoires, dont les lectures et disputes avaient lieu en séance publique, aux Grandes-Écoles, où, deux fois le jour, on se rendait en grand cortège, en partant de la librairie (1).
Après ces lentes et solennelles épreuves, qui duraient parfois jusqu^à six mois, c'était encore en la librairie qu'en présence des magistrats, maire, échevins et notables de la ville, les titres des candidats étaient appréciés, comparés, discutés à haute voix, et qu'après serment prêté sur le livre des Évangiles, les juges du concours émettaient leur vote dénnitif(2).
Cette décision proclamée, le nouveau docteur-régent était introduit dans la salle ; puis, précédé des bedeaux en robe et portant leurs masses, accompagné du recteur et des régents ses collègues, il se rendait pompeusement aux Grandes- Écoles, et y était mis en possession de sa chaire, aux applaudissements des étudiants.
(i) De là, yraisemblableinent, le nom de Salle des Thèses^ qui, peu à peu, a prévalu, dans l'usage, sur le nom primitif de Bibliothèque ou librairie de TUniversité.
(2) La formule de ce serment nous a été conservée ; elle était ainsi conçue : Juro nie electurum doctissimos, utilissimos, et studiosis accommodatiêiimos ; neque nihil muneris aut peeuniœ accepisse, accepturum fiec etse, per me, nec per suppositam personam, suffragii edendi nofmne. — (Archives départementales, sér. D, fonds de l'Université.)
Plusieurs procès-verbaux d'élections, conservés en nos archives, constatent ces curieux et immuables détails, d'un cérémonial quelque peu prolixe (1).
Quelques historiens afBrment, en outre, avec beaucoup de vraisemblance, que, jusqu'à la construction des Grandes- Écoles, la salle de la librairie servait aux leçons des professeurs.
On ajoute, et ce fait, quoique peu prouvé^ parait également fort probable, que la typographie orléanaise y aurait, au XV^' siècle, tenté ses premiers essais, sous^ les auspices des docteurs.
Enfln, vers le milieu du XYI^^ siècle, les chapelles de Saint-Jean et de Saint-Guillaume, affectées à l'Université dans l'église de Bonne-Nouvelle, se trouvant avoir besoin de réparations considérables, il fut question de disposer la librairie de manière à y pouvoir célébrer les solennités religieuses de l'institution^ Mais ce projet n'eut pas de suite.
La cloche universitaire, placée en 1396 au-dessus de la chapelle Saint-Jean aux termes de l'arrêt du 13 décembre 1395, et avec l'autorisation de l'abbé de Marmoutiers et du prieur de Bonne-Nouvelle, ) demeura jusqu'à l'époque des guerres de religion du XVI^' siècle.
Épargnée par les protestants, elle fut, après l'apaisement des troubles, transportée en un nouveau clocher
(1) Voir particulièrement, aux archives du Loiret, le procès-verbal de rèlection de M« Jean Jourdain, en remplacement de feu noble homme Messire J.-M. Legrand: — élection commencée le 9 avril 1625 et close le 14 février 16^6 : — et le procès-verbal de l'élection de MM. Prousteau et Leberche, ouvert le 10 août 1667, clos le 28*mai 1668, dans lesquels les détails et incidents de ces graves solennités, et jusqu'aux discours de chacun des juges du concours, pour l'appréciation et la comparaison des mérites des divers candidats, sont reproduits in extenso.
construit sur la salle de la librairie. Elle y demeura jusqu'à l'année 1757, où elle fut, comme on l'a vu, vendue par rUniversil^ au chapitre de Saint- Aignan (1).
Cette cloche et l'horloge qui y était annexée réglèrent, durant plusieurs siècles, l'heure des cours ; chaque jour, à l'issue des leçons du matin, elle appelait les élèves et les professeurs à la messe célébrée dans la chapelle. (Arrêt du 13 décembre 1395.)
Autour de la librairie universitaire, comme dans le rayon d'un foyer de lumières et d'études, vint se grouper peu à peu l'importante corporation des écrivains et enlumineurs, puis celle des imprimeurs et libraires d'Orléans (2). Près de cette salle, en 1498, Louis XII faisait construire les Grandes-Écoles pour la tenue des cours universitaires. Vers 1660, la savante congrégation des Bénédictins de Saint- Maur s'installait dans les dépendances de l'ancien prieuré
(1) Voir Pièces justificatives, III, IV et VIII, pages 74, 76 et 84.
(2) La corporalioa des maîtres écrivains et eolumineurs, puis des libraires et imprimeurs, eut de tout temps, à Orléans, une importance considérable, à laquelle rUniversité et ses nombreux élèves durent naturellement beaucoup contribuer. C'est elle qui donna son nom à la rue de VÉcrivainerie, aujourd'hui rue Pothier, sur laquelle la salle des Thèses avait sa principale entrée. Dès le XIII^ siècle, la communauté des maîtres écrivains obtint de Robert de Gourtenay, évêque d'Orléans, l'autorisation d'avoir une chapelle et un cimetière, non loin de la cathédrale, au lieu où fut depuis le grand cimetière. Plus tard elle fonda un hospice.
Des œuvres remarquables, dues au talent des écrivains et enlumineurs Orléanais, existent encore aujourd'hui dans les collections publiques et particulières, et sont même précieusement conservées dans des bibliothèques étrangères.
Les noms de plusieurs de ces habiles artistes sont parvenus jusqu'à nous. (Lebiaire, Histoire d*Orléans. — Houdas, Les maîtres écrivains Orléanais, Orléans, 1863. — Léopold Delisle, Bibliothèque de V École des chartes, 29e ann., 1866, p. 246.)
de Bonne-Nouvelle. En 1714, le généreux docteûr-régent Guillaume Prousteau fondait en cette communauté notre bibliothèque publique, et la conOait à ses soins.
Le vénérable édifice, en ce moment menacé, a donc été, pendant quatre siècles, le c^iire d'activité intellectuelle et littéraire de la ville, le siège <le notre antique et célèbre Université, et depuis que le bâtiment des Grandes-Écoles a disparu, il est, parmi nous, le seul monument qui. en perpétue la mémoire.
Dumoulin, Calvin, Théodore de Bèze, du Gange, Jousse^ La Bf'uyère s'y sont assis sur les bancs des élèves.
D'Anglebermes, Pierre de l'Étoile, Anne du Bonrg, Fournier, de la Lande, Prévôt de Ut Jannès, Pothîer y ont siégé parmi les maîtres.
En lui revivent tous les souvenirs de la grande institution qui jeta tant d'éclat sur les études françaises et qu'Orléans comptera toujours an premier rang de ses plus pures et plus glorieuses illustrations.
YEKCE DE Lk «ALLE PES T^SES, ÀNCIEIWE LIWUiBIE
SE L'tJMrvEsisrrÉ.
Si des titres nombreia rattachent particulièrement inos traditions orléanaises cette salle couronnée àe tant de souvenirs, d'autres considérations, d^erdre plus général, la recommandent racore à notre sollicitude et à nos respects.
Le moyen âge, qu'il est fadle de tuer dédaû^ausement
d'ignorance et de barbarie, avait couvert la France d'édifices consacrés à l'enseignement. Paris à lui seul comptaity au XV^ siècle, plus de trente-buit collèges relevant de sa célèbre Université (1). De tous côtés, dans une pensée de libérale et religieuse munificence, les princes, les cardinaux, les évéques, souvent de simples particuliers, fondaient de charitables établissements, créaient des centres d'instruction, réunissaient des collections de li>Tes spécialement destinés à l'usage et aux besoins des étudiants pauvres (2).
Le vent de la destruction a passé, et de ces nombreux et quelquefois magnifiques asiles, ouverts à l'intelligence humaine, nos siècles modernes n'ont plus laissé que des débris sans valeur.
Au dire de savants auteurs, dont le nom et l'opinion ont une légitime autorité (3), la salle des Thèses de l'Université d'Orléans ne serait pas seulement la dernière personnification de notre grande institution locale ; elle serait aujourd'hui, en France, l'unique monument universitaire de ces temps lointains, qui ait survécu à tant de ruines, le rare et précieux spécimen de l'architecture du XV® siècle appliquée aux étabUssements d'instruction publique.
Le 18 prairial an IV, la salle des Thèses fut mise en vente comme bien national, et adjugée à vil prix.
{{) GuiLLEBBRT de Metz, Desctiption de Paris au XV^ siècle.
(2) Histoire littér€âre de la France^ t. XXIV.
(3) Voir VArcMlecture civile au moyen âge et à la renaissance, par MM. Aym. Verdier, archilecte da gouveroemenl, et le Dr Gattois, t. Il, p. 160, ouvrage excellent à tous égards, dans lequel un chapitre presque entier, avec planches, est consacré à la salle des Thèses de rUniversité d'Orléans. — Librairie archéologique et Didron, Paris, 1857, 2 vol. iii-4o.
Elle est aujourd'hui propriété privée, et, toutefois, grâce à la haute sollicitude de MM. Charles Lenormand et Prosper Mérimée, membres de l'Institut, elle a été classée comme monument historique.
MENACES DE DESTRUCnON.
La valeur architecturale de l'ancienne librairie de l'Université d'Orléans, les mémorables souvenirs qu'elle rappelle, sa situation inolTensive et retirée, n'ont pu la préserver d'une menace de mutilation qui équivaudrait à sa ruine.
Une rue de dix métrés de large (1) ouvre, en ce moment, devant l'entrée principale de la préfecture du Loiret. Une autre rue, perpendiculaire à la première (2), laisse un intervalle de vingt mètres entre la grille extérieure de l'hôtel et le mur méridional du vieil édifice. (Voir pi. II, fig. i^.)
Il a paru à quelques personnes que ces issues n'étaient pas encore suffisantes ; que les deux voies publiques, l'une parallèle, l'autre perpendiculaire, devaient être raccordées à leur intersection par une petite place quadrangulaire, et que, pour donner à cette place quelques mètres d'élargissement, la salle des Thèses devait être mutilée dans ses premières travées occidentales, c'est-à-dire qu'elle devait être entièrement démolie.
La population d'Orléans s'est émue de cet afQigeant
(1) La rue Pothier.
(2) La rue de Bourgogne.
projet ; la Société archéologique a cru de son devoir de soumettre aux autorités de la ville et du département de respectueuses observations (1).
Rien n'est encore irrévocablement décidé ; mais la menace subsiste (2).
Il ne m'appartient pas de discuter ici des combinaisons de voirie municipale, qui ne paraissent pas, il faut l'avouer, s'appuyer sur de bien graves nécessités.
J'ai dû me borner, à rappeler les titres qui recommandent notre vieil et élégant édifice aux amis des arts et des nobles souvenirs.
Partout, aujourd'hui, même dans les villes de second ordre, un heureux mouvement de conservation se manifeste. Partout, on comprend que les monuments historiques sont, pour les localités qui les possèdent, un embellissement, une richesse et surtout un honneur (S).
(1) Mes honorables et savants prédécesseurs à la présidence de la Société archéologigue, MM. P. Mantellier, président à la Cour d*Orléans, et Collin, aujourd'hui inspecteur général des ponts et chaussées et alors membre du Conseil municipal, se sont, en cette circonstance, acquis des litres tout particuliers à la reconnaissance des habitants d'Orléans, par leur active sollicitude pour la conservation d'un mo-* numenl si justement cher à notre ville.
(2) Voir V Appendice (p. 88).
(3) c ... La Maison-Carrée de Ntmes est en contre-bas du sol, dans l'axe de la voie publique. On ne Ta pas démolie pour niveler le sol, ou maintenir la direction d'une rue. A Avignon, il y a des remparts inutiles qui s'élèvent entre le Rhône et la ville ; mais ces remparts sont du XII le siècle, et on les restaure. A Blois, il y a un château dont le génie militaire s'était emparé pour en faire une caserne ; on Ta enlevé au génie militaire, et on lui rend l'aspect qu'il avait au XV1« siècle. A Paris, il y a la tour Saint-Jacques, qui gênait fort pour l'établissement d'une place ; au lieu d'abattre la tour pour la place, on a disposé la place pour la tour. Il y a de vieux débris du palais des Thermes, à
Orléans, déjà dépouillé des plus beaux fleurons de sa couronne monumentale, livrera-t-il au marteau des démolisseurs la dernière et précieuse personnification de sa célèbre Université?
Espérons qu'il n'en sera pas ainsi.
La haute et bienveillante sollicitude du Gouvernement pour la restauration de nos monuments publics, le vœu de tous les hommes instruits et des sociétés savantes de notre ville, le patriotisme éclairé dont, en de nombreuses circonstances, nos administrations départementales et municipales ont donné de si honorables témoignages, nous inspirent la confiance que cette destruction, à jamais dé^ plorable, ne s'accomplira pas.